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Lundi 13 Février 2012

          LE WEB DES BATRACIENS

                                                   Le Bleu de Matrimethek - Selection Chapitres

Rencontre à Iota

Chapitre 1

I - Le goût des vacances


Les yeux de Jérôme s'entrouvrirent. Son regard se tourna péniblement vers le réveil digital, dont les led rouges indiquaient 10H14. Il sourit. En effet, Il avait constaté maintes fois qu’il reprenait toujours ses esprits, le matin, à cette heure particulière. Même en vacances, le corps et l’esprit sont réglés comme du papier à musique. Pour Jérôme, ces réveils à heure constante avaient un côté insolite qui s’ajoutait au charme des vacances scolaires. Dans la vaste chambre bleue, son petit lit était encadré par celui de sa grand-mère, et celui de son frère aîné. « Mamy est déjà levée ? »
Jérôme somnola pendant quelques minutes. Il respirait doucement et sentit l'odeur de la poussière provenant des rideaux blancs transparents. Se tournant du côté de Pierrot, son frère, il frissonna avant de s’étirer, puis rabattit sa couverture par-dessus son épaule gauche. Il observa alors Pierrot. Il semblait dormir encore. Pourtant, par habitude, Jérôme savait que s’il fixait du regard son frère pendant une minute, celui-ci finirait par ouvrir un œil. Le regard de Pierrot, se disait-il, « c’est celui de quelqu’un qui a toujours des idées plein la tête, même lorsqu’il est à peine réveillé… » Dans la chambre bleue, les lois de Jérôme étaient toujours vérifiées : après une minute, Pierrot cligna des yeux. Ceci amusa Jérôme. Intérieurement, il sourit. « Tiens, il me vient une idée. Je vais essayer de ne penser à rien pendant un instant. » Jérôme tenta cette petite expérience mais l'essai fut peu concluant. Aussitôt des images de petits bonbons et de multiples friandises déferlèrent dans son esprit, il pensa aussi à Noël dont la date se rapprochait inexorablement. Enfin, Jérôme se redressa. Face à son lit se trouvait une ancienne cheminée, dont l’usage avait été détourné pour en faire une petite bibliothèque où étaient rangées des bandes dessinées. « Voilà une bonne raison pour me lever. » à un ou deux mètres de là étaient entreposées dans la vieille cheminée des histoires qui avaient également accompagné l’enfance du père des enfants. L’enfance est un rêve quasi perpétuel, le sommeil crée des rêves dans le rêve. Jérôme essaya de se rappeler celui de la veille… Les images surgirent dans son esprit de façon désordonnée. Il se concentra alors que ses pensées s’entrechoquaient. Il revit l’appartement de son père. Dans son rêve, il le visitait. Son corps flottait dans les airs à un mètre de hauteur, et il errait lentement de pièce en pièce, en observant. On n’y décelait pas âme qui vive. Encore pris par la fatigue de la nuit, Jérôme se leva finalement et choisit une bande dessinée de Spirou & Fantasio. Il connaissait la plupart d'entre elles par cœur. Pourtant, il se délectait toujours autant de ces pages, et ne se privait pas de relire invariablement tous les textes. Chez sa grand-mère, les loisirs étaient toujours les mêmes. Cependant la maison, selon lui, était magique. Le temps lui-même ne s’y écoulait pas de manière ordinaire. Il semblait s’y étirer. L’exploration de tous les recoins, la recherche de détails qui auraient pu échapper aux gentils yeux bleus du petit garçon, était en soi un jeu passionnant. Les enfants jouaient aussi beaucoup dans le jardin. La veille, ils avaient organisé une partie de cache-cache. Ces parties duraient toujours des heures, car les cachettes étaient innombrables. Tout comme la maison, le jardin recelait de cachettes et d’éléments magiques. Le responsable de la décoration extérieure, Monsieur Houdain, employé par la grand-mère des enfants depuis des décennies, connaissait bien son affaire. Ce jardin, aux formes géométriques, voyait sa partie centrale surélevée d’environ vingt centimètres. Celle-ci comportait une pelouse, agencée comme un carré. Ce carré de pelouse s’inscrivait lui même dans un autre carré, une bande de moins d’un mètre de largeur, en terre, où poussaient quelques rosiers et des petites fleurs aux pétales violettes. Un petit rehaussement de béton de cinq centimètres, érodé par l’action du temps, séparait la pelouse et le parterre de fleurs du reste du jardin. Autour de ce bloc il y avait une allée de cailloux blancs, large d’environ deux mètres. En l’empruntant par la droite, on pouvait apercevoir au fond et le long du mur un barbecue de pierre, encadré par des broussailles. Il y avait également dans le coin du barbecue une petite balançoire en fonte vert bouteille. C’est ici que plus tard, un des frères de Jérôme mangea une coccinelle sous les yeux amusés de ses autres frères. Du côté droit du jardin, un portail noir imposant s'ouvrait sur la rue. Plus loin, à l'extrémité du jardin, se trouvait une autre pelouse, entretenue moins régulièrement. Un fauteuil de pierre se tenait là, étrange et usé par les saisons passées. Ses deux accoudoirs ne flanchèrent jamais mais les détails qu’on lui devinait n’avaient pas survécus à l’usure du temps. Cet endroit dégageait une aura mystérieuse. Une rangée de troènes en croissant de lune séparait cette partie du jardin de l’allée de cailloux blancs. Il y avait dans le fond du jardin le squelette métallique d’une structure rouillée de plus de deux mètres de haut, ayant la forme d’un igloo : les deux frères adoraient jouer à escalader l’armature rouillée de cette curieuse construction, malgré l’interdiction de leur grand-mère. En effet, en chutant d’une telle hauteur, ils auraient pu se blesser gravement. Surplombant l’étrange maison de métal, il y avait un saule, dont les cheveux tombants enlaçaient doucement les barreaux de l’igloo. Au fond du jardin, du côté droit, poussaient des rangées de houx. Jérôme ne s’y aventurait que rarement, redoutant le contact avec les feuilles piquantes. Du côté gauche, une cabane étroite longeait le mur, s’étirant en longueur jusqu’au fond du jardin. C’est là que le bois mort était stocké pour les feux des soirées hivernales. Jérôme n’entrait pas dans ce petit local, ses gardiens étaient des insectes, surtout des araignées, qui avaient élu domicile sur les rondins situés vers le fond. Ceux-ci devaient être posés là depuis de nombreuses années, car la quantité de bois augmentait plus souvent qu’elle ne diminuait. Sur la façade de la cabane, une vitre épaisse et bosselée permettait aux colonies d’insectes d’apprécier la chaleur des rayons de soleil. Non loin du stock de bois, en se tournant vers la maison, l’allée de cailloux blancs conduisait à une table de pierre grise, cernée de tabourets de la même roche. Tout comme le vieux fauteuil, ils étaient constitués d’une pierre gris clair qui s’émoussait graduellement avec les années. La face supérieure de la table constituait un damier, ou un échiquier selon l’usage. On y voyait traîner, plus souvent que des pièces d’échiquier, des petites baies rouges et collantes. Elles proliféraient dans le jardin et, emportées par le vent, finissaient par s’échouer sur les cases noires et blanches. Monsieur Houdin nettoyait régulièrement ces baies rouges visqueuses. Jadis, une mosaïque de carreaux bleus, jaunes, rouges, noirs et blancs ornait joliment la partie supérieure de la table de part et d’autre de l’échiquier, ainsi que la partie supérieure des quatre tabourets. Comme pour protéger les joueurs des intempéries, un hêtre géant dominait l’endroit, et l’ensemble du jardin. Jérôme éprouvait un intérêt singulier pour les arbres, et il leur attribuait certains rôles. Ce hêtre puissant et majestueux était le maître incontesté des arbres du jardin. Et bien que plusieurs fois centenaire, il avait du toutefois être abattu à l’époque des grandes tempêtes qui se déchaînèrent dans la région. Il devenait menaçant et risquait de démolir la façade de la maison. Puis il y avait ce vieux saule pleureur, qui couvrait la maison igloo d’une chevelure feuillue. Puis un sapin, au ramage dense, planté dans l’un des recoins du grand carré de pelouse, et face à lui, un bouleau, impassible. Ce bouleau semblait être le plus vieux d’entre eux, malgré l’étroitesse de son tronc, et sa hauteur vertigineuse défiait le hêtre comme un David face à Goliath. Par temps venteux, les pliures de son écorce craquelée faisaient siffler l’air comme une les flûtes d’une sikuriada. Enfin, une série de platanes alignés parallèlement à la maison avaient été affublés du nom de « fantassins » par Jérôme. Disposés en rangée, ils longeaient le côté du jardin collé à la demeure. Ils paraissaient plus jeunes et vigoureux, observant continuellement la vie du jardin, comme s’ils tournaient le dos à la maison. Aux pieds des platanes fantassins quelques arbustes parsemaient une bande de terre vierge, qui était séparée de la cour d’entrée de la maison par un grillage noir d’un mètre de hauteur. Le hall d'entrée amenait les visiteurs dans cette cour, au fond de laquelle se trouvait un laboratoire désaffecté, ainsi qu'ne piscine creusée dans la pierre. Une minuscule porte au rez-de-chaussée permettait l’accès à la cave de la maison. Sinon, un escalier de huit marches de pierre beige et lisse menait à la porte d’entrée. Sa rambarde se divisait en trois étages horizontaux, dont la largeur permettait d’y déposer divers objets plus curieux les uns que les autres. Par exemple ce moulin à café vert, qui avait toujours intrigué Jérôme. Les fleurs qui y étaient souvent disposées ajoutaient une touche charmante et mettaient chaque visiteur en confiance. Pour Jérôme, cette demeure était un véritable paradis terrestre. Les couleurs et l'atmosphère qui se dégageaient de l'endroit lui procuraient un bien-être indéfinissable. Chaque journée était une occasion de déceler des détails ou des objets qui étaient passés inaperçus auparavant. Ce jour là, Jérôme se tenait dans l'entrée, se demandant ce qu'il pourrait bien découvrir aujourd'hui. Ses yeux se baladant sur l'étagère marron du hall, il allait du plus petit au plus grand des pots en fonte, en passant par les poupées russes disposées sur la droite, puis son regard s’attarda sur le trousseau de clef. Il hésita, mais se ravisa. Il était un peu tôt pour jouer dans le jardin. Il jaugea la configuration du rez-de-chaussée avec circonspection, et son esprit malicieux transforma les pièces en piste de formule-1. La veille, il avait suivi une course de ce genre pendant quelques minutes par le poste de télévision. Cherchant à imiter les professionnels, il analysa la piste intérieurement. « Le terrain est circulaire, il faudra constamment se préparer à tourner dans le sens des aiguilles d’une montre, et négocier les virages sur le carrelage en chaussettes devrait être un défi assez intéressant à relever. » Il était résolu à réussir, l'horloge indiquait déjà 11 heures du matin. Il était plus que temps de démarrer.
« C'est parti ! »
En un rien de temps, une course effrénée débuta contre des adversaires fictifs avides de victoire. Le départ fut laborieux, le premier virage périlleux. Jérôme vacilla et manqua de rentrer de plein fouet dans la porte d’une des extrémités de la cuisine d’où commença la course. Au moyen de sa main, il se remit aussitôt dans la course au volant d’une voiture en plastique qu’il possédait depuis Mathusalem… « Ils sont sur mes talons, pas question de flancher. »
Le furtif coup de main le renvoya à la charge, mais l'adversaire suivant de très près, il était préférable de couper tout droit plutôt que d’emprunter le circuit traditionnel qui consistait à passer sur les côtés de la pièce. A califourchon sur l’engin, Jérôme s’aida simultanément de ses deux pieds pour se donner de l’élan. Il fallut alors redoubler de vigilance car le prochain virage s’apprêtait à être très brutal. Ce dernier arriva d’une manière fulgurante, Jérôme entreprit un cloche-pied rapide pour l’entamer et repartir de plus belle, comme s’il passait les rapports d’un bolide imaginaire. Toujours premier ? Pas le temps de vérifier où en étaient les autres, il ne les voyait même plus. Retour à la cuisine, deuxième tour entamé, premier accrochage également. Au niveau du milieu de la cuisine, la hanche droite du jeune homme cogna un des pieds d’une table de la cuisine, ce qui le fit inévitablement pivoter. Ainsi, il s’écrasa par le flanc gauche sur cette même porte marron, sur laquelle il s’était appuyé au moyen de la main lors du premier tour. « Quelle perte de temps ! » se dit Jérôme agacé. Ce qui devait arriver arriva, et voilà que deux concurrents dépassèrent Jérôme malgré sa réaction immédiate. Le choc lui avait fait perdre trop de temps, mais il ne se laissa pas décourager pour autant et repartit de plus belle. Il coupa de nouveau et entama le troisième tour avec la ferme intention de clore cet épisode laborieux par un succès bien mérité. Troisième tour. Tout se déroula à peu près normalement et au moment même où Jérôme s’apprêtait à rejoindre le peloton de tête, un obstacle inattendu mit un terme à la course. Un intrus s’était immiscé sur la piste, une masse noire et blanche déconcentra l’enfant qui freina un coup brutal, et s’arrêta finalement. « Tu as tout gâché Nestor! » Soupira-t-il intérieurement. Le chien de la maison, Nestor, passait par là, certainement attiré par le vacarme que la course avait du provoquer. « Mais peu importe, c'est terminé maintenant. Ce n'est que partie remise, oublions ça... » Se dit Jérôme. Pour se consoler, et se remettre de ces émotions, Jérôme décida de s’orienter vers la cuisine pour y dérober un esquimau à l’orange. L’heure du déjeuner était imminente, aussi il fallait faire preuve de discrétion et furtivité. Il n’y avait personne dans les environs, et c’était tant mieux. Le prix d’un esquimau n’était pas si cher payé en regard des efforts fournis pour cette course éprouvante. La cuisine semblait grande, vue de sa toute petite personne, et elle couvrait peut-être un quart de la surface totale du rez-de-chaussée, peut-être un peu moins. On pouvait y pénétrer par deux portes différentes. Sur la table au milieu de la pièce, contre le mur, des légumes éparpillés attendaient d’être découpés, et Jérôme observait un panier en osier d’où dépassaient d’autres victuailles. Sur la surface de travail jaune qui comblait un des coins de la pièce, des morceaux de viande gisaient, convoités par Nestor qui remuait la queue avec frénésie. Du côté symétriquement opposé, le grand réfrigérateur cachait les seuls trésors qui intéressaient le jeune garçon pour le moment. Il dévora sa compensation glacée en un clin d’œil, et flâna un instant sur les lieux. S’il y avait un objet de la cuisine que Jérôme et Pierrot adoraient, c’était bien le fusil qui aiguisait tous les couteaux. Il était rangé dans la table grise centrale. Le bruit du métal des couteaux frotté au métal du fusil avait quelque chose d’agréable, et il y avait une certaine prestance dans cet acte banal, et pourtant nécessaire, que celui d’aiguiser les objets tranchants, se disait-il. Il était cependant interdit d’y toucher. Surplombant la surface de travail de la cuisine, une large baie vitrée donnait sur la petite cour d'entrée. De sa petite taille Jérôme ne voyait que le haut des troncs et la cime des arbres, gardiens du jardin. Une des deux extrémités de la cuisine donnait directement sur l’entrée de la maison. Jérôme avança lentement et observa, plus que jamais fasciné par cette épaisse porte à sa gauche, dont l’armature était composée de bois, ornée de carreaux de verre déformant, épais, et colorés. Perpendiculaires, la cuisine et la pièce centrale du rez-de-chaussée se partageaient toutes deux cette lourde porte, de façon insolite. Pour le jeune garçon, cette porte participait à la dimension magique de la maison. Les journées d’été, lorsqu’il se trouvait dans la pièce centrale, la large vitre de la porte d’entrée laissait passer les rayons solaires qui traversaient ainsi les gros carreaux multicolores, donnant à la pièce un éclairage hors du commun. Le sol de tout l'étage inférieur donnait lieu à un jeu particulièrement plaisant pour notre jeune garçon, de nouvelles fonctionnalités lui étaient attribuées tous les jours. Alors qu’il se déplaçait dans la pièce colorée, aux murs d’un bois fin et lisse, parcouru de bandes horizontales beige clair et marron, Jérôme découvrait ça et là de nouvelles craquelures en regardant attentivement le sol. Son carrelage était disposé en losanges blancs avec des rebords noirs épais d’environ 4 ou 5 centimètres. Tous les matins, lorsqu’il descendait l’escalier ciré, il s’arrangeait pour poser le pied droit exclusivement sur la première dalle de carrelage qui se présentait, parfois la deuxième, pourquoi pas la troisième.. Mais jamais le pied gauche. De plus, il se débrouillait la plupart du temps pour ne jamais poser ne serait-ce qu’un bout de talon sur les dangereuses bandes noires. Qui sait ce qui aurait pu arriver dans le cas contraire !! Rien bien entendu… Mais les choses étaient ainsi, et ces jeunes habitudes s’ancrèrent au comportement de Jérôme de manière coriace. Parfois, il s’autorisait à poser le talon sur une bande noire, mais il ne supportait pas de voir son pied à cheval entre deux losanges blancs. Un peu comme tous les enfants marchant dans la rue, sur le bord des trottoirs, en s’imaginant tomber dans un immense précipice s’ils vacillent du côté de la rue, Jérôme lui aussi s’était élaboré de véritables scénarios à propos de ces dalles. Il gardait ces petites choses farfelues pour lui. Il se rendit dans la salle à manger, et s’assit à la table sur la gauche, pensif. Il se demandait où se trouvaient les passages secrets. Il devait y avoir des endroits inexplorés, c’était certain. Sur la gauche, derrière la table, un placard étagère dans lequel des verres étaient entreposés, cachait une fausse poignée incrustée dans le fond du meuble. Y’avait-il là un passage secret qui donnerait directement sous l’escalier de la maison ?... le long du mur, du côté droit, les fenêtres donnaient sur la piscine en pierre, la petite cour et le jardin. Le regard de Jérôme se tournait maintenant vers les rideaux de ces fenêtres, constamment imprégnés d’une poussière qui ajoutait au caractère mystérieux de la demeure. « Pourquoi personne ne nettoie jamais ces rideaux ? » Mais Jérôme ne s'attarda pas trop sur ces considérations, cette pièce signifiait se nourrir, et regarder la télévision, un passe temps incontournable de la vie chez sa grand-mère. Le long du mur de gauche, un énorme buffet de bois foncé recouvrait tout, ne laissant pas l’espace libre pour le moindre tableau. Machinalement, Jérôme en sortit le matériel de dessin qu’il partageait avec son frère, et étala les crayons sur le linot dentelé blanc qui couvrait la table. Au fond de la salle à manger, il y avait un canapé en vieux tissu jaunâtre confortable et très laid, dont un côté était recouvert d’une pièce de tissu grise. Attiré par le bruit des crayons et les crissements du papier, Nestor sauta sur le canapé et s’installa, pataud, sur le tissu gris. Intrigué, il observait Jérôme. Cherchant l’inspiration, le jeune homme laissa ses yeux s’attarder sur les éléments de la pièce, et regarda la télévision dépourvue de toute image, pendant quelques secondes. Puis il regarda les deux tableaux qui se trouvaient en hauteur, sur le mur, face à lui. L’un représentait une fille avec les cheveux en chignon, vue de côté, lisant un livre, assise dans un siège, et vêtue d’une de ces robes de l’ancienne époque : jaune avec des boursouflures. L’autre montrait une scène de la vie dans la médina d’une ville musulmane d’Afrique du Nord. Les deux toiles étaient dominées par une teinte jaune, ce qui s’accordait assez bien avec les tons du canapé. Faisant face à la télévision, deux gros fauteuils en bois beige voient leurs accoudoirs se terminer en escargot. Disposés sur chacun d’eux, des coussins épais de forme rectangulaires, recouverts d’une laine aux motifs carrés multicolores, rappelaient les années soixante-dix et leurs couleurs psychédéliques. Observant le siège de droite, Jérôme se remémorait une fois de plus l’unique image qu’il avait de son défunt grand-père. C’était celle du vieil homme qui, alors qu’il mangeait, grognait un ordre d’arrêt immédiat du chahut que faisaient les deux frères, un jour où il tenait à entendre calmement les informations du midi émanant du poste de télévision. Cette image que Jérôme gardait en lui était donc celle d’un vieil homme en colère. La scène l’avait beaucoup choquée à l’époque. Pourtant, il savait bien que cet homme était bon, médecin et résistant en son temps, avec son crâne dégarni, ses petites lunettes et sa toute petite moustache… Au fond de la salle à manger se trouvait un petit cabinet de toilette, qui alimentait le caractère mystérieux de la maison. Derrière la vitre en verre épais et flou qui constituait les deux tiers des murs de ce dernier, se trouvait le fameux laboratoire. Ce petit cabinet était le seul lien visible entre l’intérieur de la maison et le laboratoire. Jérôme commença un dessin, une scène dans le cosmos. Sur le papier d’énormes planètes bleues évoluaient sur fond de paysage étoilé noirci aux reflets violets. Pierrot passa par la pièce qui jouxtait la salle à manger, et vit Jérôme qui dessinait. Il s'avachit sur un des sièges escargots, et empoigna machinalement la télécommande de la télévision. Avant qu’il puisse allumer le poste, le téléphone sonna. Il se rendit aussitôt vers le combiné le plus proche, entre la cuisine et la salle à manger, puis il répondit. Cette voix masculine lui était inconnue. La voix demanda si monsieur Houdin, le jardinier, était toujours en charge des travaux du jardin. Et, si c’était le cas, il désirait lui parler. Pierrot pria son interlocuteur de patienter, et scruta la jardin par la large baie vitrée qui parcourait la salle de toutes parts. Rien. Il était peu probable que monsieur Houdin se trouvât dans la cave, dont l’entrée se trouvait juste sous ses pieds. Il ne la rangeait en effet qu’une seule fois dans l’année. Pierrot s’en retourna et saisit de nouveau le combiné, logé dans un renfoncement carré dans le mur : « Il n'est pas chez nous aujourd'hui, je suis désolé...
« Oui, il s'occupe encore du jardin plusieurs fois par semaine.
« Très bien.
« Excusez-moi, c'est de la part de qui ?
« D'accord, au revoir monsieur. »
En raccrochant, le téléphone émit un double tintement aigu, caractéristique de la fin d'un appel sortant. Le réseau téléphonique interne à la maison était très curieux : quasiment toutes les pièces disposaient d’un téléphone. Ces postes noirs ressemblaient à des pièces de musée, dont les cadrans circulaires émettaient un cliquetis lent, et doux pour l’oreille. Sous les cadrans chiffrés, des loquets blancs striés permettaient d’appeler n’importe quelle pièce de la maison. Pierrot revint vers la salle à manger, fermement décidé à allumer la télévision. « Qui était-ce ? » demanda Jérôme.
Pierrot allait répondre, mais il resta un instant silencieux. Il voulait allumer la télévision. Comme possédé par son envie, il se dirigea droit vers son siège, sans même regarder son frère. Il lui répondrait en allumant. Pierrot s’assit, reprit la télécommande, et pressa le bouton, tout en prenant son inspiration, et articula le début d’une phrase qui fut de nouveau interrompue. « C'était... » Le téléphone retentit de plus belle. Comment un engin qui restait silencieux des heures durant, pouvait-il sonner deux fois consécutives ? Pierrot regarda son frère dans les yeux, et d’un air responsable il reprit : « J’y vais. » et il se releva, courroucé. Il décrocha. A sa grande surprise, il s’agissait de sa grand-mère qui tenait à savoir qui venait d’appeler. Absorbée par son rangement à l’étage, elle n’avait pas eu le temps de répondre. « Oh… Il n’a pas donné son nom. Il voulait parler à monsieur Houdin, et il m’a demandé s’il travaillait toujours à la maison… « De rien. » Et de nouveau, il raccrocha, et cette fois-ci, un râle du téléphone se fit entendre, caractéristique du bruit que faisaient tous les combinés à la fermeture d’un appel interne. En passant devant Jérôme : « Tu as entendu. »
Enfin, il pouvait regarder la télévision, mais il n’y avait aucun programme intéressant. Aussi, quelques minutes plus tard, il se releva, et délaissa ses projets d’amorphie télévisuelle. « Je vais jouer aux fléchettes ! » Cette façon de Pierrot de préciser ce qu’il avait l’intention de faire était une invitation : à sa manière, il proposait à son petit frère de venir jouer avec lui. Jérôme achevait son dessin, il accepta. Ce jour là, ils découvrirent une nouvelle technique de lancer de fléchettes. Après la partie, ils revinrent à l’intérieur pour le déjeuner. Avant de se mettre à table, ils flânèrent quelque temps dans la grande salle où avaient lieu les repas de fête. Après la salle à manger, un escalier remontait le long du mur, toujours ciré impeccablement, créant un remarquable contraste avec l’état des rideaux de l’ensemble de la maison, toujours poussiéreux. Et, à gauche du départ de l’escalier, une porte était presque camouflée dans le mur puisqu’on ne voyait pratiquement pas la démarcation avec ce dernier. Elle donnait sur le salon principal, pièce de réception, où se déroulaient toujours les évènements marquants. Cette pièce, c’était le repas de Noël, rien que ça ! On se serait crû dans un château, une vraie salle à manger de château miniature. L’entrée débouchait au milieu de la salle rectangulaire. Toute la partie gauche était occupée par la table, en bois massif foncé, aux formes légèrement arrondies, et dont les larges pieds se terminaient en énormes coquilles d’escargots. Elle reposait sur un tapis noir et blanc très usé par le temps. Une autre des petites curiosités de la demeure résidait dans ce que cachait cette grande carpette : au fond à gauche il y avait une légère bosse sous le tapis, comme si une boule de papier avait toujours été là, et quand on posait le pied sur cette boule, la sonnerie de la maison retentissait. Les enfants ne comprenaient pas la raison qui expliquait la présence de ce curieux interrupteur : Jérôme avait toujours préféré l’inexpliqué. Cette sonnerie avait un certain but pratique, comme par exemple signaler aux domestiques que les convives étaient prêts, ou bien pour les appeler et les inviter à prendre place à table ? Au centre du mur blanc du bout de la salle, était accroché en hauteur un blason, de couleur bordeaux, sombre, avec en fond une sorte de tête de taureau démoniaque, aux yeux menaçants et tous deux différents, l’un rouge et l’autre bleu marine, et au premier plan, des épées croisées, ainsi qu’un bouclier en leur centre. Au dessus de la table, un lustre, magnifique, digne d’un château, ou d’une église. Tout contribuait à apporter une atmosphère curieuse à cet endroit, l’odeur également y était particulière, une odeur de bois froid, de propreté impeccable et en même temps toujours cette impression de vétusté, ce petit côté négligé, la petite marge d’erreur, la poussière sur les rideaux. La disposition des sièges toujours rigoureusement identique autour de la table donnait un petit aspect strict, et ces sièges avaient une forme remarquable : rectangulaire, raides, bombés, majestueux, dont l’aspect anguleux contrastait avec les gros boutons métalliques qui constituaient l’ornement de toute la longueur de l’encadrement du dossier. Toujours recouverts en partie d’un drap de protection blanche, on aurait pu imaginer des religieux ou un conseil de guerre se tenir à cette table pour un débat. Du côté droit de la salle de réception maintenant, une sorte de tissu mauve recouvrait le sol, ce dernier formait une estrade, un peu comme une scène de théâtre qui permettait à un groupe de musiciens de jouer pendant que les gens mangeaient à la grande table de l’autre côté. Deux petites tables rondes étaient réparties de chaque côté de la largeur de la pièce, sur l’une d’elle, un jeu de solitaire circulaire composé de boules de porcelaine. Autour de la surface de jeu, une rigole permettait qu’on y dépose les boules qui s’avéraient supprimées pendant une partie. Jérôme aimait bien faire tourner les boules dans la rigole et s’amusait pendant de longs moments avec le jeu de solitaire, comme un enfant s’amuserait à faire tourner la roulette d’une salle de jeu de casino si les adultes la lui confiaient. Inclinés sur le côté, et devant la petite estrade, deux fauteuils forts différents l’un de l’autre : l’un vert usé était recouvert d’un tissu un peu rêche, d’un style ancien, à l’allure d’une pièce de musée, et dont des franges de tissu retombaient lentement sur le sol si bien qu’on ne pouvait pas voir la partie vide entre le bas du fauteuil et le sol lui-même. L’autre marron, en vieux cuir, ou en simili. Il était abîmé, rongé aux extrémités. Dans le fauteuil marron, on se sentait beaucoup plus affalé et enveloppé que dans le vert qui au contraire vous forçait à vous tenir droit. Sur l’estrade, les côtés du mur qui se rétrécissaient par rapport à la salle donnaient encore davantage l’impression d’une petite scène de spectacle. Le fond de la scène apportait un peu de profondeur à la pièce, et créait une petite zone d’ombre, là où se tenait une imposante commode en bois dans laquelle étaient entreposés divers chiffons, serviettes, pièces de draps. Aux 4 extrémités de la pièce se trouvaient quatre vitrines de verre incrustées dans le mur : les deux qui faisaient le côté avec la scène comportaient des verres, tasses en porcelaine, et autres babioles. Les deux autres, du côté où était située la table, comportaient des maquettes, fabriquées par le père du petit ou par son grand-père, en personne. Parmi elles, des fusées, des avions bien sûr, et une reproduction fidèle du bateau « Le France », rebaptisé entre-temps « Le Norvège », celle-ci l’ayant racheté à la France entre-temps. Toucher à ces maquettes était évidemment défendu et Jérôme ne s’y hasardait pas. Enfin, la pièce rectangulaire débouchait en descendant trois petites marches sur une autre pièce à dominante rose, avec un grand guéridon en son entrée sur lequel était déposé une petite jeune fille en porcelaine, blanche et fuchsia, vêtue d’une robe en parapluie à l’ancienne. Quand on se saisissait de la danseuse, on pouvait faire se déclencher un petit cliquetis en essayant de détacher doucement la base de la robe du socle, ensuite il suffisait de faire tourner la danseuse autour de son axe plusieurs fois, ce qui provoquait un autre cliquetis très agréable, comme celui des cadrans téléphoniques. Et lorsqu’on reposait la statuette sur son socle elle tournait tout doucement sur elle-même au son d’une douce mélodie. Les trois pans de murs de la pièce étaient recouverts de vitres qui dévoilaient un second jardin, et la rue. Les vitres pouvaient se masquer soit par un système de stores un peu vieillot, soit par d’épais rideaux de tissu multicolores, aux couleurs chaudes, les seuls de ce genre de toute la maison. Des canapés parcouraient ces murs, jonchés de coussins. Cette petite pièce ressemblait à un salon de thé. Sur la droite se tenait un petit bureau commode, qu’on pouvait ouvrir et fermer au moyen d’une clé, et dont la partie supérieure formait une section de cercle qui coulissait selon qu’on l’ouvrait ou la fermait. La clé était toujours dessus, et Pierre et Jérôme, parfois, cachaient la clé dans un endroit et faisaient mine d’être des enquêteurs à sa recherche. Une porte souvent verrouillée à clé donnait sur le second jardin qu’on pouvait apercevoir par les vitres de la pièce. Le second jardin était tout petit, et moins beau, c’était plutôt une petite cour avec des graviers et peu de végétation. En son centre, un pot grand et large en forme de coquetier double face était rempli de terre et l’herbe y poussait au gré du temps. Sur les graviers blancs crissaient parfois les pneus de deux vieilles voitures : une Renault 4L et une Daff, respectivement beige et blanche. Le vrai intérêt de cet endroit pour Jérôme, c’était de s’y réfugier pendant les parties de cache-cache.

Chapitre 2

II – La révélation

L’encyclique tourbillonnante.






C’était un jour d’avril, en fin de matinée. Jérôme décida de jouer un peu au ballon sur le carré surélevé de pelouse au milieu du jardin, et Mr Houdin était là, nettoyant consciencieusement le sol de pierre situé sous la table damier : il regarda l’enfant, l’œil pétillant, et lui demanda s’il connaissait cet insecte qu’il brandissait. Mais de là où il était Jérôme ne voyait pas. Il s’approcha pour examiner l’insolite âme volante. Mr Houdin expliqua que quand on en apercevait un, cela signifiait qu'une porte secrète était ouverte quelque part dans la maison (car c’était l’endroit le plus susceptible de les abriter), et que si on empruntait cette porte dans la journée des choses magiques arriveraient : il précisa qu’il était extrêmement rare d'en voir un vivant, ne vivant pas longtemps, et très peu connus sur le plan scientifique. On disait d'eux qu'ils s'effaçaient à mesure qu'on les observait. « Mille légendes existent à propos de l'encyclique tourbillonnante : tout d'abord celle de son nom : il paraît qu'elles proliféraient dans les chambres des ecclésiastiques des pays d'Europe de l'ouest car ils utilisaient à peu près tous la même encre, dont le parfum tout particulier avait eu pour conséquence de les attirer. L'encyclique tourbillonnante vit dans les murs supérieurs, les greniers, dans les infiltrations aux plafonds des demeures. Et, lorsqu'on tente de s'en saisir, elles déclenchent un processus d'autodéfense tout à fait particulier qui consiste à virevolter et tourbillonner à toute vitesse, les entraînant irrémédiablement vers le bas, coque dorée repliée sur elle-même, dont la surface est recouverte de minuscules pointes acérées qui perceraient n'importe quel blindage. Cet insecte est assez étrange, et peu de gens ont la chance d'en voir ne serait-ce qu'une fois dans leur vie. J'en trouve tous les ans dans ton jardin : regarde celle ci, on dirait un caillou doré, après la mort elles se recroquevillent toutes ainsi, et on ne peut plus distinguer la partie noire de leur abdomen, il ne reste que l'or. Si j'étais toi j'irais jeter un coup d'oeil dans la baraque mon garçon ! » Le temps se figea un instant. Jérôme regarda Mr Houdin. Comme un automate qui attend votre action, il le dévisageait d’un œil malicieux, et le jeune enfant fut si impressionné par son histoire qu’il resta immobile pendant 30 secondes, se demandant ce qu’il allait bien pouvoir lui répondre. Ses yeux quittèrent le visage rond du jardinier, et contemplèrent les alentours de l’arbre : Le vent s’était levé brusquement et des feuilles virevoltaient autour d’eux selon une ellipse de quelques mètres de diamètre. Le vent soufflait fort et hululait comme un hibou, et en suivant le trajet d’une feuille, on pouvait remarquer qu’ils étaient au centre du vortex, car la feuille avait fait un tour complet autour d’eux avant de s’échouer au sol. Seulement voilà, Jérôme sentait à peine le courant d’air sur les joues. Le vent retomba. Au loin, on entendait un bruit sourd de perceuse et le regard du jeune homme revint vers le jardinier. « N’y a-t-il rien d’autre que vous pourriez m’apprendre sur l’encyclique tourbillonnante ? Je veux dire, j’aimerais vraiment en savoir davantage à son sujet. Comment en avez-vous entendu parler ? « Les lectures mon garçon, je tiens cela d’un vieux manuel de jardinage qui parlait beaucoup de la faune et de la flore, avec des illustrations intéressantes sur l’évolution des espèces, et d’autres choses encore. Malheureusement je ne me souviens pas avoir eu d’autres informations à ce sujet que celles dont je viens de te faire part, je suis désolé Jérôme. Et à nouveau, il eut l’air d’attendre une réaction. Bénissant Mr Houdin de lui avoir conté cette histoire, et lâchant brièvement :
« Je pars chercher dans la maison !
Cette histoire était vraiment incroyable, comment se faisait-il que personne ne lui eût jamais parlé de tels insectes auparavant… Il lui sembla judicieux d’en aviser son frère immédiatement, ce qu’il fit, le tirant sans hésitation d’une bande dessinée. Alors que Jérôme terminait son récit, leur grand-mère déclara que le repas était prêt, et qu’ils pouvaient se mettre à table. Cette attente était insupportable : en observant le regard également impatient de Pierre le petit garçon se repassait le discours du jardinier intérieurement : « Une porte est ouverte quelque part dans la maison (…) des choses magiques vont arriver (…)
Et pour la première fois de sa vie, il n’éprouvait aucune excitation à l’idée de dévorer le riz à la tomate de sa grand-mère, ce riz pour lequel il pensait que probablement, s’il le fallait, il tuerait son prochain. Non. Son unique préoccupation depuis l’instant où le jardinier avait parlé, était de découvrir de nouvelles informations à propos de ces fameux insectes. La fin du repas approchait, et la question lui brûlait les lèvres. Un roulement de tambour intérieur. « Mamy, pourrais-tu me raconter l’histoire des encycliques tourbillonnantes ? »
Il sembla à Jérôme qu’elle eut un bref moment d’hésitation puis, avec un sourire discret, elle baissa le regard et dit qu’elle n’en avait pas entendu parler depuis longtemps. « Je ne me souviens même pas en avoir déjà observé moi-même, mais je connais cet insecte.
« Comment cela ?
« Oui. Je n’ai pas de souvenir précis. Mais j’en connais l’existence ; il est probable que j’en aie vu étant beaucoup plus jeune, mais c’est bien trop loin maintenant tu sais, mon pauvre ami, si tu savais comme c’est loin… « Mr Houdin dit qu’il en trouve chaque année dans le jardin.
« Vraiment ? Et bien à moi, il ne m’en a jamais parlé. Je n’étais pas dans la confidence vois-tu !
Mamy Berthe parut amusée par cette parenthèse, elle les laissa sortir de table du fait de l’empressement manifesté par les enfants. Ils se regardèrent tous deux, et déguerpirent aussitôt. S’il y avait de tels insectes dans la maison, ils devaient certainement proliférer dans les endroits sombres, calmes et humides. Jérôme ne savait pas très bien pourquoi il raisonnait ainsi mais il se plaisait à penser que c’était bien la logique appropriée à ce genre de situation. Il était peut-être important d’inspecter un peu la cave. L’instant d’après, voilà nos deux frères à l’entrée de la cave. Lors de leurs précédentes escapades dans ce lieu, les deux frères ne dépassaient que rarement la première pièce du sous-sol. La peinture blanche écaillée de la petite porte cachait un lourd cœur de fonte, et un timide loquet à l’extérieur en autorisait la fermeture. Le mètre cinquante de la porte obligeait toute personne à se baisser pour y pénétrer, et lorsqu’on se faufilait à l’intérieur la chevelure rasait les toiles d’araignées qui proliféraient au plafond gris et humide. Les murs de pierre grise étaient abîmés par endroits, et le système d’éclairage y était très curieux. Dans la plupart des pièces on trouvait trois interrupteurs disposés verticalement qui n’allumaient pas toujours la pièce correspondante : parfois, ils ne faisaient qu’activer la lumière de la pièce suivante. L’entrée de la cave faisait office de débarras. Ainsi, on y trouvait des jouets abîmés, où jugés trop encombrants pour terminer leur existence auprès des humains. Par exemple, ce casque blanc dont l’intérieur était molletonné par une sorte de mousse bleue, qui était muni d’un micro (sûrement très perfectionné !) permettant de communiquer avec une seconde personne, à condition qu’elle fut équipée du même étrange couvre-chef. Aucun des deux enfants ne savait où se trouvait exactement le deuxième casque « talkie-walkie » mais ils s’étaient toujours accordés à penser que ce jouet n’en était pas vraiment un, c’était un objet absolument révolutionnaire dont aucun agent secret décemment constitué n’aurait pu se passer, pour communiquer avec son associé (car tout agent qui se respecte a au moins un associé, sinon il jouerait à l’agent secret tout seul et ça, ça n’a vraiment rien de bien folichon). Au sortir de la première pièce de la cave, un escalier descendait sur une pièce qui faisait le centre de la cave, la plus grande de toutes. Et, à l’autre extrémité, un autre escalier remontait de l’autre côté, comme pour respecter Identicus, le Dieu de la symétrie pour les peuplades branchées du Bhoutan. De chaque côté, un couloir reliait les deux extrémités de la pièce au centre de la cave. La plupart du temps, on y entreposait dans celui de gauche du bois mort en provenance de la cabane du fond du jardin, si le temps était humide. Et, à ce propos, une des peurs de Jérôme, hormis les rats, était qu’on lui demandât d’aller chercher du bois à la cave, tant les bûches qui y étaient entassées étaient couvertes de toiles d’araignée et de toute la faune habituée à ce genre d’endroit. Il ne rechignait pas à s’aventurer dans ce mini labyrinthe mais l’idée du contact entre de tels insectes et sa propre peau le dégoûtait.
En bas des marches, la pièce baignait constamment dans l’obscurité. On voyait dépasser quelques bouts de métal, notamment la partie supérieure de la chaudière qui formait un énorme cylindre couché sur vérins, vert métallisé. D’autres diableries étaient entreposées là, mais du fait de l’obscurité permanente, Jérôme n’en avait jamais osé faire l’inventaire et la description précise. Le contraste entre la partie sombre et le haut des marches donnait aux enfants l’illusion d’un épais brouillard. Pierrot pointa vers le plafond une lampe torche qu’il avait trouvée dans un tiroir de la bibliothèque de la chambre rouge. Il balada lentement le faisceau lumineux de gauche à droite à la recherche de fissures. On ne distinguait pas très bien les détails, mais la pierre était très irrégulière et une fissure large d’environ un centimètre parcourait le plafond un peu partout. Jérôme frissonnait d’angoisse, et il ressentait une soudaine passion pour toute cette histoire : les enfants descendirent les marches et tâtèrent le sol à la recherche d’un quelconque signe. Rapidement, ils découvrirent ça et là de minuscules cavités, parfois des trous, sur le sol de pierre de la cave. Il paraissait évident que pour l’instant ce qu’avait raconté Mr Houdin était plausible. En effet, les petites traces de perforations dans le sol de la cave pouvaient correspondre à ce comportement qui caractérisait les si particulières encycliques tourbillonnantes. Où allaient maintenant se diriger les recherches ? Jérôme et Pierrot se laissèrent guider dans la maison, et commencèrent à inspecter l’étage : on pouvait y accéder par un unique escalier, toujours relativement glissant du fait de la cire. La rambarde de fonte était ornée de motifs ressemblant à des fleurs de lys, dont la zone de contact avec la rampe supérieure était arrondie. La rampe elle-même était toujours froide, un peu rugueuse, et sa face supérieure était parcourue par deux lignes parallèles. En montant les marches du premier escalier, Jérôme obtenait, par un habile jeu de miroirs de la pièce centrale, une vue imprenable vers la salle à manger. A l’étage, le sol était différent, il était composé de lattes de bois parallèles coupées en longueur, toujours impeccables, et glissantes, ce qui rendait presque impossible toute accélération du pas sous peine de chute. Evidemment, aucun des deux frères n’était freiné par ce détail, et c’était même un jeu de tenter de courir sans tomber sur ces lattes glissantes.
Les trois chambres.

L’inspection entière des pièces de l’étage démarra : il fallait fouiller les moindres recoins, et les recherches commencèrent dans la chambre rouge, la première en haut des marches. Cette pièce, dans le temps, était le bureau de leur grand-père. Le rouge, la couleur de la richesse, et de la puissance. Un imposant bureau en bois sombre, aux détails sculptés multiples, et recouvert d’une surface plane en verre, occupait le centre de la chambre. Sur le bureau, toujours les mêmes objets, une blague remplie de tabac, noire, en tissu et en cuir, ornée de deux motifs dorés et ficelée pour empêcher le séchage trop rapide du tabac. Elle n’avait probablement pas bougé depuis la mort du grand-père. Jérôme l’ouvrit et en inspecta le contenu. Il y avait également sur le bureau des presse-papiers en verre, de formes carrées, dont le transparent mettait en évidence des motifs gravés légèrement sur l’une des faces. Sur le bureau se trouvaient également deux cendriers, dont l’un, doré, en métal lourd, en forme de seau miniature, comportait un petit bâtonnet de métal, destiné à broyer les mégots encore incandescents pour faciliter leur extinction. Ce petit cendrier en forme de seau avait un couvercle très joli qui comportait deux anses partant à la verticale et reliées par un épais cordon. Enfin, divers papiers, classeurs, étaient souvent éparpillés sur la surface en verre poli du bureau. Les tons rouge sombre régnaient harmonieusement dans la pièce, et les volets y étaient presque toujours fermés. Quand le soleil brillait très fort dehors, les rares rayons qui réussissaient à s’infiltrer dans la pièce faisaient ressortir le rouge des rideaux parcourus de liserés dorés. Le long du mur du fond se trouvait une bibliothèque également magnifique, construite dans un bois qu’on devinait vieux, mais incroyablement bien conservé, foncé et si poli qu’il en était brillant. Les compartiments des étagères étaient amples, et profonds. On y trouvait dans les premiers étages les ouvrages les plus massifs, et plus on regardait en hauteur, plus on trouvait des livres de tailles moindres. A mi hauteur, il y avait de la place pour certains objets de plus, autres que des livres. Entre autres, il y avait un petit pot à l’intérieur duquel se trouvaient les diverses pipes qui antan avaient appartenues au grand-père. L’une d’entre elle, se disait Jérôme, rappelait le style british, notamment l’image du célèbre Sherlock Holmes. A l’étage inférieur 3 tiroirs aux poignées dorées renfermaient divers documents, et du bas des tiroirs jusqu’au sol on avait encore des ouvrages méticuleusement rangés. La chambre rouge fut fouillée de fond en comble, sans succès. Le long du pan de mur de la porte d’entrée il y avait un lit dont le sommier était fait du même bois que celui de la bibliothèque, et dont les extrémités remontaient d’abord à la verticale, puis se terminaient en belles courbes. Une bande de tissu rouge parsemée de boutons dorés parcourait le bois d’un bout à l’autre du lit. Le traversin et les draps, ainsi que le couvre lit, étaient du même tissu que les rideaux, aurait-on dit : une matière épaisse et dense, un tissu aux motifs légèrement différents mais toujours parcourus de lisières dorées. Le traversin, du même tissu, était ficelé par une tresse qui s’achevait en grosses franges de chaque côté. C’est la présence de ce lit qui avait valu à cette pièce le nom de chambre rouge. Lorsqu’on sortait de la chambre, une petite porte menait à une chambre de bonne, pratiquement jamais utilisée. A gauche, dans l’étroit corridor, la chambre bleue. Le bleu, c’est la couleur du rêve. Cette chambre procurait des sensations variables selon l’heure de la journée, ou selon le temps qu’il faisait au dehors, du fait du jeu des lumières. La porte, la moquette, les rideaux, étaient dominées par un bleu discret. Ici s’endormaient Pierrot, Jérôme et leur grand-mère tous les soirs. La pièce s’étirait en longueur, les lits étaient tous trois disposées parallèlement, et le lit du petit Jérôme se trouvait au milieu, encadré par les deux autres. Il était de moindre taille, et le lit de Pierre ainsi que celui de sa grand-mère était au contraire majestueux, d’un style ancien, aux motifs bordeaux sur un fond vert pâle. De part et d’autres des lits royaux étaient placées deux tables de nuit, arrivant tout juste à hauteur des lits. Au dessus de chaque lit sur le mur on avait 3 séries de 3 lampes électriques imitant des chandeliers, avec 3 interrupteurs sous chacune d’entre elles, comme si tout avait été pensé de sorte que chacun puisse éteindre sa lumière quand il le souhaitait. Les deux frères tirèrent chacun des lits, inspectèrent les murs, et le sol, mais ne trouvèrent toujours rien. A peu près face au lit de Jérôme, la cheminée avait été transformée en mini bibliothèque exclusivement réservée au rangement des bandes dessinées, qui à l’origine appartenaient au père des garçons. Jérôme la vida de son contenu, mais il ne trouvât rien qui fut susceptible de les aider dans leur quête. Sur le rebord blanc de la cheminée, on avait toujours un énorme flacon d’eau de Cologne ainsi qu’un flacon de parfum, et enfin un buste d’enfant, en porcelaine beige très claire dont on ne savait pas s’il exprimait de la joie ou de l’inquiétude. Il y avait également un buste blanc de Napoléon, dont la coiffe célèbre ne manquait pas d’amuser les enfants, pensant qu’elle n’allait pas forcément avec le ton sérieux de ce visage. Surplombant la cheminée, un énorme miroir légèrement tacheté de petits éclats kaki s’étirait jusqu’au plafond. Une grosse bordure d’éclats dorés de vingt centimètres de large formait le cadre du miroir. Face au lit de la grand-mère, identique en tous points à celui de Pierre, il y avait un renfoncement dans le mur qui abritait une splendide commode en bois laqué, aux formes à la fois cassantes et bombées, dont les tiroirs renfermaient des draps, et également un trésor particulier puisqu’il s’agissaient des friandises chocolatées que la grand-mère ne pouvait pas s’empêcher de distribuer aux enfants le soir s’ils étaient sages, c'est-à-dire tout le temps. Elle-même s’autorisait de temps à autres à manger une barre au chocolat. Pierrot vida complètement la commode et ne trouva rien non plus. Du côté qui jouxtait la commode, une porte donnait accès à la salle de bain, dont le bleu, qui faisait le contour des carrelages blancs au sol, s’étendait en continuité avec le bleu de la chambre. La moitié de la surface des murs y était également peinte en bleu. Une fenêtre rarement assombrie par des volets inondait constamment la pièce de lumière. Le soir, effrayé par l’obscurité, Jérôme demandait toujours que l’on laisse la porte de la salle de bain entrouverte. Un miroir se trouvait sur cette porte, et de la même façon un miroir était placé sur la porte à l’autre extrémité de la salle de bain, qui communiquait avec la chambre de bonne. Un autre miroir imposant couvrait le mur qui surplombait la baignoire, et le long de l’armoire superposée au lavabo, un autre miroir. Le jeu des reflets entre tous ces miroirs n’avait jamais cessé de fasciner Jérôme. Il n’était pas rare qu’il passe la moitié de son temps dans la salle de bain à essayer de comprendre pourquoi son reflet s’étendait ainsi à l’infini. Que pourrait-il bien se passer s’il réussissait un beau jour à passer de l’autre côté ? Y’aurait-il les mêmes personnes dans la maison de l’autre côté du miroir ? Un jour, Jérôme aurait sûrement la réponse. La chambre bleue était importante dans l’imaginaire de l’enfant. Peut-être était-ce elle qui avait conditionné son amour pour la couleur bleue. Elle représentait le refuge après la tempête, car c’était là que l’on retournait invariablement après un mauvais rêve. Elle représentait le calme de la mer par sa couleur, elle était le soulagement, la sécurité. Elle symbolisait également la détente : les friandises du soir ou la cheminée de bandes dessinées en témoignaient. Enfin, la chambre bleue était le théâtre de nombreux rêves, comme le point de départ et la ligne d’arrivée d’une piste imaginaire. Obstinés, les deux enfants se dirigèrent vers la chambre verte, au fond du couloir. Ce vert, c’était la sagesse des rois, et le repos des reines. C’était le combat devant l’adversité, le contrôle, et la puissance du temps. La chambre verte était comme figée entre plusieurs dimensions. Une tapisserie recouvrait le mètre inférieur des quatre murs : une fresque géante, avec des représentations de vénerie. Au premier plan, un dalmatien flairait et indiquait à la troupe la direction que le gibier avait emprunté. On pouvait distinguer les nombreux reliefs et collines au loin, ainsi que la troupe de chasseurs disséminée dans le paysage. Sur le mur de gauche, une timide fenêtre donnait sur le petit jardin et sur la rue de Preize. Jérôme avait le sentiment soudain de n’avoir jamais jeté le moindre coup d’œil à cette fenêtre. Sur le mur face à l’entrée, était suspendue une autre tapisserie aux motifs bariolés et tombant en demi spirales, de couleurs vertes et bordeaux, sur un fond verdâtre. Face à la fenêtre, contre le mur opposé, le lit géant faisait l’âme de la pièce. Entièrement vert, semblable à aucun autre lit de la maison, et toujours impeccable, son traversin, hormis la couleur, était identique à celui du lit rouge. De part et d’autres du lit, deux tapisseries suspendues dissimulaient deux portes. A gauche du lit, la porte n’était qu’à demi cachée. Derrière se trouvait la salle de bain étroite et froide. En effet elle permettait aux éventuels invités de pratiquer le petit rite de la toilette du soir en toute intimité, et sans déranger le reste de la maison du fait du bruit des lattes de bois qui grinçaient en certains endroits du couloir. Les recherches des enfants s’orientèrent naturellement vers cette porte, à droite du lit vert. La fresque délavée par l’action du temps camouflait admirablement l’ouverture. Il fallait défaire les attaches en glissant la main entre le mur et la tapisserie pour pouvoir en découvrir le contenu : un placard à double fond. Un précieux trésor se trouvait dans le placard, il s’agissait du train électrique du père des deux enfants, mais pas n’importe quel train électrique ! Ce train comportait les locomotives les plus grosses qu’il ait jamais été donné d’admirer pour Pierre & Jérôme. En effet, la plupart des trains électriques qu’on trouvait dans le commerce avaient des wagons d’une taille au moins deux fois moindres, ce qui reflétait à l’époque du père des deux enfants les signes d’une enfance dans un milieu excessivement aisé. Jérôme promenait son regard dans les étagères, et admirait un petit fatras d’objets qui ressemblaient souvent à des jouets de l’époque de son père : blocs de bois épars ça et là, de couleurs diverses, figurines de soldats cassées, le train, dans sa boîte d’origine noire avec des bandes bleues horizontales, des bouts de maquettes, des notes sur des bouts de papiers jaunis aux extrémités, des draps, le matériel de noël avec ses boules, guirlandes, petits anges, ses décorations, l’étoile jaune et son canari fixé qui hurlait tous les ans dans la salle à manger, l’installation de guirlandes électriques… Sur une des étagères, au fond à gauche, un petit bout de papier carré un peu jauni gisait face contre bois. Jérôme s’en empara, un poème y était écrit :
Car pour moi tu es tout
Que tu le veuilles ou non
Je chercherai partout
Ton visage et ta voix
Quitte à perdre la raison

Il trouva également des dessins de toutes les couleurs, la plupart partiellement déchirés, d’autres avec des notes inscrites, des formes à dominantes bleues et rouges, intrigantes. La section inférieure du placard abritait… un autre placard : la porte était d’ailleurs en tous points identique à celle de son parent, blanche, divisée en deux parties égales carrées, un liseré en relief blanc enserrant chaque carré et une petite poignée blanche. Jérôme imaginait que le placard cachait un petit couloir que seul un enfant pourrait emprunter du fait de son étroitesse. Il imaginait un passage rectangulaire, aux rebords froids et parfaitement lisses, et ce couloir donnerait sur la chambre rouge, et déboucherait sur un autre placard à peu près similaire dans l’esthétique et l’agencement. C’est bien entendu un conditionnel, car les enfants n’ont pas souvent eu en main la clé du placard de la chambre rouge, et surtout ils n’avaient jamais osé ouvrir la porte du niveau inférieur du placard de la chambre verte. La clé du placard de la chambre rouge était pourtant rangée quelque part dans la bibliothèque, Jérôme ne savait pas à quel endroit exactement, et il n’avait jamais questionné Pierre sur la question. Pour la première fois, Jérôme remarqua une petite inscription sur la porte blanche du petit placard : il y était inscrit : « tsud ektar » en minuscules lettres légèrement différentes des polices d’imprimerie qu’on rencontrait d’ordinaire. L’inscription était située juste en dessous de la poignée, le long d’une faible bande argentée, qu’on remarquait uniquement en prêtant une attention soutenue à la porte. Jérôme se laissa tomber en arrière. Affalé le dos contre le sol, les bras écarts, et les jambes pliées, il contemplait le plafond blanc et ses reliefs arrondis et tourbillonnants. Ses craquelures témoignaient de l’ancienneté des lieux ou d’une certaine humidité, ou un peu des deux. A sa droite, à côté de la porte d’entrée, le long du mur, il y avait un orgue électronique des années 1970, dont les sons psychédéliques évoquaient parfaitement cette période fleurie où l’imaginaire faisait loi et où le rêve avait la part belle. Avec ce placard mystérieux, ils avaient une piste. Il n’y avait pas vraiment à réfléchir. La clé du mystère se trouvait forcément dans la chambre verte, plus précisément dans le placard à double fond de celle-ci. Pourquoi ? Jérôme ne se l’expliquait pas, mais il savait, et il le savait car c’était bien le seul endroit de la maison qui lui échappât totalement. Il n’eut même pas à demander : Pierre savait où était la clé du double fond, il pria Jérôme de le suivre et ils se mirent en chemin vers la chambre rouge pour prendre la clé du placard. Pierre s’empara d’un beau fauteuil, style escargot. Une pièce d’époque, un très beau siège recouvert partiellement d’un tissu rouge très rêche, dont les accoudoirs s’enroulaient sur eux-mêmes aux extrémités. En traînant le siège, il secoua un des rideaux blancs. Des rayons de soleil transpercèrent les volets, et mirent en évidence une myriade de particules de poussière qui voletaient dans l’air. Pierre cala le siège dos à la bibliothèque, et réfléchit un instant. « Tu vas y aller, tu es plus léger et je ne voudrais pas abîmer quoi que ce soit. « Et bien soit ! Jérôme mourrait d’envie de mettre la main sur la clé en premier. Il posa prudemment le premier pied sur le fauteuil, puis hissa le deuxième, et enjamba lentement le dossier pour poser ses pieds sur le rebord du premier étage de la bibliothèque. Arrivé à ce point, il était suffisamment en hauteur pour atteindre l’objet de tous les mystères. La fameuse clé était soigneusement cachée derrière deux rangées de livres : de belles reliures de couleur bordeaux, dans une petite coque ovale recouverte de velours vert soyeux, et entourée d’une bande dorée. En déplaçant les volumes, Jérôme aperçut les œuvres d’Alexandre Dumas. Il y avait un minuscule loquet sur la petite boîte, que Jérôme détacha et sans même prendre la peine de remettre la coque à son frère, il mit la clé dans sa poche et entama la descente. Il ne restait plus qu’à se rendre dans la chambre verte, pour un examen fouillé de ce placard. Pour trouver quoi ? Probablement rien mais le jeu avait déjà été tellement excitant depuis une heure ou deux ! Un volet de la chambre rouge s’ouvrit brusquement et claqua contre la façade dans un fracas épouvantable. Cela arrivait quand il y avait beaucoup de vent, c’était même monnaie courante dans cette maison. Jérôme eut en tête la scène dans le jardin avec le jardinier et se repassa en mémoire le regard amusé de sa grand-mère, il se souvint également de la feuille qui tourbillonnait autour de lui dans le jardin. Tout se déroulait comme dans un conte fantastique, la nature elle-même semblait réagir à ces évènements inhabituels. Pierre poussa un petit cri d’étonnement et regarda par la fenêtre. Il referma celle-ci dans un léger sifflement du à l’appel d’air, puis les enfants se rendirent en silence dans la chambre verte. Ici aussi le vent se faisait sentir, cognant violemment les volets rabattus, qui donnaient des petits coups répétés sur le mur. Pierre dénoua les deux petites ficelles et les deux bandes de velcro qui gardaient la tapisserie plaquée au mur, permettant ainsi l’ouverture de la porte du placard. « C’est le moment. Un cliquetis se fit entendre lorsque Jérôme tourna la clef dans la serrure du double placard, et il continua une ou deux secondes après qu’il eut tourné au maximum. Le vent cessa brusquement. Pierre, imperturbable, fit claquer sa langue sur son palais plusieurs fois. Jérôme se baissa et découvrit un passage rectangulaire, comme il l’avait imaginé. Il tenta de s’engouffrer dans l’ouverture avec frénésie. Pierre le stoppa net, invoquant la prudence, et au moment où il prononça son petit discours, il se sentit tout bête et s’arrêta de parler, regarda son petit frère, et lui fit un petit sourire qui voulait dire, « ne fais pas attention à moi et fonce regarder voyons ! » Le petit tunnel qui se trouvait dans le placard n’avait rien d’engageant. Il renvoyait des vapeurs d’air vicié et humide par intermittences, et l’air qui s’en échappait semblait complètement différent de l’air ambiant. Il faisait très sombre mais on pouvait distinguer des lueurs bleutées vers le fond. Et, à l’entrée, suspendu à une sorte de tige, pendouillait un cône gris métallisé qui changeait d’orientation au gré des courants d’air. Jérôme s’introduisit sans plus attendre. Alors que Pierre se demandait s’il allait le suivre ou non, il vit avec stupeur que le sol de la pièce avait changé d’aspect, il était toujours en bois mais la teinte des lattes était tout autre, sans aucun doute. Jérôme était déjà engagé, Pierre jugea inutile de l’affoler mais en regardant autour de lui il comprit qu’il n’avait plus le choix, le décor s’effaçait complètement derrière eux. « C’est un cauchemar. » Se dit Pierre intérieurement. « Non, généralement les cauchemars c’est moi qui les crée. » Jérôme et son frère, dans une situation de panique, avaient communiqué par la pensée, Jérôme avait seulement répondu instinctivement et ils réalisèrent ce qu’il venait de se passer quelques secondes après. Pierre savait qu’ils allaient au-delà de nombreux ennuis. Jérôme n’avait pas vu le décor de la chambre s’estomper comme une vulgaire planche à dessin qu’on efface pour tout recommencer, et vibrait plus de curiosité qu’autre chose. Il se contenta de se diriger en rampant vers les lueurs bleues. La notion du temps et de l’espace commençait à se brouiller pour chacun des enfants, et les parois semblèrent se resserrer, créant un intense sentiment d’oppression et d’effroi. Pierre tenta désespérément de s’agripper à la jambe de Jérôme et regretta de n’avoir pénétré le premier dans le tunnel car il craignait pour son petit frère. Il y eut une secousse et les enfants furent brusquement séparés. Jérôme était terrorisé, et il y eut un fracas tel que de l’intérieur, il pensa que la Terre tournait autour de lui à toute vitesse, qu’il n’était plus qu’un noyau atomique prêt à exploser du fait de la pression croissante de la gravité. Ils perdirent tous deux connaissance, et ce fut le silence. Un rêve. Jérôme se réveilla brusquement. Un instant auparavant il rêvait qu’il était poursuivi par ses peluches clownesques dans la maison de sa grand-mère. Dans quel endroit se retrouvaient-ils à présent. Pierre était là, allongé juste à côté de lui dans un autre lit. Ils se trouvaient dans un dortoir désert, tout y était en bois, y compris leurs lits, en fait le décor semblait complètement vétuste, tout jusque dans l’odeur qui y régnait semblait indiquer qu’ils se trouvaient dans un bâtiment très ancien. Ouvrir les yeux était très pénible, aussi il pensa qu’ils avaient du rester allongés là un long moment, car ses paupières étaient toutes engourdies. Il se frotta les yeux, s’aida des coudes pour se redresser, et observa les alentours. Effectivement, les murs paraissaient usés par le temps, et c’était bien de bois qu’étaient constituées toutes les parois. Ils ne se trouvaient ni dans un hôpital, ni dans une quelconque institution scolaire, alors quel était cet endroit bizarre ? Une église ? Peut-être bien, mais alors pourquoi est-ce un dortoir ? Y’avaient-ils des dortoirs dans les églises ? Et Jérôme eut un petit flash-back. Il se rappela ce film qui relatait une enquête à propos d’un meurtre dans… un ancien monastère ! Jérôme se leva. Ses habits, tout comme ceux de Pierrot, avaient disparus. Au bout de leurs lits respectifs, étaient à demi étendus un pantalon et une veste marron. Naturellement il enfila ces nouveaux vêtements et fit quelques pas le long de l’allée centrale. L’air était humide, mais il n’y faisait pas spécialement froid. Tandis que les pas de Jérôme résonnèrent sous le haut plafond voûté du dortoir il se demanda pourquoi aucun moine n’avait veillé à leur chevet, et repassa en revue les derniers évènements. Comment avaient-ils pu atterrir en un pareil endroit… Il se dirigea vers l’unique porte en bois noir ancien qui donnait sur l’extérieur, et à chaque pas il ressentait le froid émanant du sol en pierre lisse. 20 mètres derrière lui, Pierrot s’était déjà réveillé et commençait à scruter impassible les lits vides qui comblaient la grande salle. Une épaisse bâche verte pendait au dessus de la porte devant laquelle se tenait à présent Jérôme. Désireux de découvrir enfin quelque chose de compréhensible dans tout cela il empoigna un anneau de fonte qui faisait office de poignée et tira tant bien que mal pour entrouvrir la porte. Celle-ci pivota dans un grincement pénible, et dès qu’il en eut la place, il s’arrêta de tirer la poignée pour faire un pas dans la pièce suivante. On n’y voyait pas grand-chose, mais la pièce était beaucoup moins grande, il n’y avait plus d’écho. Le pan gauche de la salle était longé par une imposante cheminée au dessus de laquelle fleurissait un large écusson avec une plume dont la racine était ficelée à un petit ruban rouge. Ce pan de mur était tout ce qu’il pouvait distinguer dans la pièce car l’entrebâillement de la porte était très faible, aussi il attendit son frère dans la demi obscurité. Il ne se fit point attendre et au moment même où Pierrot posa le second pied dans la salle, une silhouette fantomatique se découvrit à la lumière d’une torche qu’elle maintenait devant elle au niveau de ses hanches. De cette silhouette drapée et coiffée d’une large capuche blanche pourvue de bandes bleues brodées provint une voix de femme, chaleureuse, rassurante. « Nous sommes très heureux de vous voir pour la première fois autrement que allongés et inconscients. » Cette voix ne collait pas du tout à la démarche qui lui était associée, ni même au niveau de l’intonation. Quelque chose semblait curieux. Mais qu’est-ce qui n’était pas curieux en cet instant précis… « Je sais que vous vous posez pleins de questions mais avant tout j’ai quelque chose à vous montrer. Regardez vers la cheminée. » On ne pouvait pas distinguer le visage sous la capuche, d’ailleurs, c’était à se demander si la silhouette en question n’était pas un authentique fantôme. Ils obéirent et fixèrent la cheminée dans un silence religieux. Rapidement des images floues se formèrent devant les yeux ébahis des enfants. Pierrot se demanda si tout cela se déroulait vraiment dans les sous sols de la maison de sa grand-mère et Jérôme se posa la question de savoir s’il faisait jour ou nuit, alors que les images s’agrandissaient à vue d’œil et se faisaient de plus en plus nettes. « Restez près de moi. » dit la silhouette aux deux enfants. Bientôt tous les trois furent entourés par les images, tout se passait comme s’ils avaient été transportés au sein même d’un film qui avait commencé sans eux. C’était terrifiant et magnifique. Le décor changeait sans cesse, les premières images étaient celles de la mer, survolée à grande vitesse par un avion de chasse, l’avion volait si bas qu’il laissait quelques mètres par-dessous un sillage impressionnant dans l’eau, il fut rejoint par d’autres avions puis le flou revint, et l’instant suivant ils se trouvaient au beau milieu d’une plaine déserte, jalonnée de collines de centaines de mètres de hauteur. Leur vision se fit plus large, et leur permit d’apercevoir derrière certaines collines des armées, dont l’une d’entre elle était composée d’hommes aux habits moyenâgeux, et d’une première ligne de géants de pierre, qui faisaient littéralement trembler le sol à chacun de leur pas, à quelques centaines de mètres de là une légion d’arquebusiers et d’hommes aux habits rappelant ceux de l’armée de l’empire du soleil levant avançait sans autre bruit que celui du grincement de leurs cuirasses. Deux autres armées semblaient se diriger vers le point de rencontre, mais elles se trouvaient à une distance plus lointaine. Ils virent ensuite le début des hostilités, la terre tremblait et Jérôme se demanda si cette odeur qu’il sentait était celle du sang. Des projectiles fusaient dans tous les sens autour des trois spectateurs, et la violence du spectacle était sans précédent. L’attention de Jérôme se fixa sur ces géants de pierre, dont les pieds n’étaient pas sans rappeler ceux d’un éléphant, ils traînaient tous une énorme pièce de tissu grisâtre qui renfermait, sembla-t-il, un genre de gros boulet de canon, et les géants se servaient de cette arme pour écraser des groupes d’hommes entiers. Parfois il arrivait même que l’un d’entre eux s’en serve comme d’une fronde et faisait voler cet énorme projectile sur une centaine de mètres. Il semblait que des rivalités vieilles de milliers d’années se jouaient en cet endroit, en cet instant précis. Quel instant ? Le décor redevint flou. En un bref moment la scène guerrière s’estompa totalement, pour laisser place à un entrechoquement de gigantesques boules bleues. Tout ceci n’avait aucun sens, mais des deux enfants aucun ne s’en inquiétait vraiment. Ils se contentaient d’observer, debout sur une sorte de tapis volant invisible. Ils se trouvaient maintenant dans un recoin du cosmos, aux côtés d’une myriade de boules bleues qui se déplaçaient lentement dans un entrechoquement sourd. Chacune des boules semblait parcourue d’un fin mais dense réseau de veinules jaunâtres, au sein duquel on percevait une grande agitation. Ces boules étaient-elles vivantes ? La silhouette fantomatique s’agenouilla sans un mot, plaça la torche dans sa main droite et de la gauche fit un mouvement vers l’avant, la paume de la main dirigée légèrement vers les bulles géantes. La taille d’une de ces bulles dépassait celle d’une planète telle que la nôtre et, parfois, on pouvait les croire vivantes, tant la surface laissait paraître l’espace d’une dizaine de secondes de larges protubérances, qui s’élevaient brusquement et retombaient, la puissance de ces déformations qui apparaissaient et disparaissaient témoignant de l’élasticité de la surface bleue, ainsi que d’une remarquable force d’inertie. On pouvait apercevoir quelques astres ça et là, et le détail qui frappa les garçons fut cet immense nuage violet, qui recouvrait le ciel stellaire, au plus lointain que ce que leur vue leur permettait de distinguer : un gigantesque nuage violet, en forme de tourbillon, donnait l’impression de n’être qu’une sorte de frontière entre deux univers, un mur, qui sépare une chose d’une autre. Hasard ou pas, l’amas de bulles bleues se dirigeait droit vers ce côté du ciel. Le décor devint à nouveau flou. A présent ils se trouvaient sur la terre ferme. Pierrot se surprit à humer l’air ambiant et l’odeur qui lui parvint immédiatement fut celle de l’écorce humide des arbres, mêlée à celle de la terre. Les odeurs étaient exagérément plus intenses, et les formes de végétaux trop carrées pour appartenir à une quelconque forêt de cette bonne vieille Terre. En effet devant les enfants se tenait un arbre aux formes géométriques parfaites, un obélisque, des côtés duquel jaillissaient en maints endroits des branches en écailles, tels des bras télescopiques, dont le bout était fleuri de feuilles vertes rondelettes. La flore environnante était particulièrement harmonieuse, et apaisante, malgré la taille imposante des végétaux en tous genres. Toujours sur leur tapis invisible, les trois observateurs furent transportés à grande vitesse à travers le paysage. Ils découvrirent de nouvelles espèces vivantes, notamment des insectes, et des batraciens géants. Ces derniers allaient et venaient dans tous les sens, et parfois un des nombreux insectes se déplaçait avec un groupe de crapauds, comme s’ils étaient de quelconque connivence. De toutes les créatures croisées, rares étaient celles pour lesquelles on ne pouvait distinguer quelque part sur le corps un signe distinctif, comme une sorte de tatouage. Pour les crapauds par exemple le signe se situait sur le front, un triangle dont le côté droit était longé par un trait parallèle, et il y avait un point au centre du triangle. La silhouette drapée parla aux enfants par la seule force de la pensée, toujours avec la même voix calme et rassurante. « Voici Iota, la grande par la valeur et le prestige de ses occupants, et la minuscule si l’on s’en réfère à ce que vous autres appelleriez les lois de la physique. Jérôme eut subitement le sentiment qu’on lui cachait délibérément une grande partie de ce qu’il y avait à savoir sur toutes ces images qui défilaient et garda en lui cette légère appréhension. De manière cyclique le décor redevenait flou, se redessinait autrement, et ainsi de suite, pendant des heures et des heures. Les illusions d’optiques, le choc de l’accident, puis cette masse d’informations accumulée en si peu de temps, firent vaciller Jérôme qui s’écroula de fatigue. A son réveil, les décors étranges s’étaient estompés et la femme encapuchonnée leur tenait toujours compagnie. Elle voulut entreprendre de longs discours pour compléter ses propres commentaires à propos des images auxquelles ils avaient juste été confrontés, mais elle réalisa qu’ils avaient peut-être le ventre vide. Elle prétexta quelque chose d’important pour s’éclipser deux minutes et revint avec deux bâtons entortillés. « Des tatens, nos pensionnaires adorent ça. » Les bâtons énergétiques firent leur effet promptement, et dès que la mystérieuse jeune femme les jugea aptes à écouter, elle reprit ses paroles exactement là où elle les avait laissées. Jérôme, toujours agacé par tous ces mystères, demanda simplement si la femme pouvait ôter sa capuche. Elle s’exécuta. Jérôme remarqua sur chacun de ses doigts des bagues bleues et blanches tandis qu’elle découvrait une longue chevelure lisse blonde, un visage rond et souriant doté de grands yeux noirs et d’un petit nez fin et pointu. « Je suis là parce que j’ai été jugée comme étant la personne en cet univers la plus appropriée pour être en ce lieu précis, en cet instant présent. Je vous assure que mon visage n’a que bien peu d’importance. Je sais que vos intentions n’ont jamais été belliqueuses, pour être honnête vous me plaisez tous les deux. Mais que vais-je bien pouvoir faire de vous à présent !! Je ne suis même pas certaine d’avoir compris comment vous étiez arrivés dans mon decepte (1). (1) lieu de retraite, recueillement. « Où sommes nous, s’il vous plaît ? » s’enquit le petit Jérôme avant d’entamer le récit relatant leur arrivée soudaine en ces lieux. « Hmmmm, la question n’est pas tant de savoir où, mais surtout quand ! Je suis très embêté pour vous, je ne sais par où commencer pour vous ménager un peu mes petits. Auriez vous par hasard entendu parler de ce qu’on appelle plus communément les 7 merveilles du Monde ? Disons le simplement, vous êtes dans l’une des 3 splendeurs de l’univers… » « si ce lieu est une splendeur de l’univers, alors les occupants de ce coin du cosmos ont une bien piètre conception de la chose belle. », grommela Jérôme intérieurement. « Oui, je connais les pyramides de Kheops ainsi que le phare d’Alexandrie » ajouta Pierrot, qui était toujours passionné par ce genre de monuments. « Vous vous trouvez à la frontière entre le chaos et le néant, à la rencontre des métaglophons (2) et au sommet de la chaîne alimentaire para-cosmique. Veuillez excuser tous ces termes barbares, les choses que j’ai à vous révéler sont décrites par des mots qui n’ont jamais été prononcés par quelqu’un de votre peuple. Je suis Apydia. Vous vous trouvez dans ce qui est ni plus ni moins la plus grande réserve de données de l’univers téta. Ce que j’appelle l’univers téta, ou encore Thétys, c’est bien entendu la portion du monde contenant entre autres votre planète Terre. Autrement dit, vous êtes dans une bibliothèque géante, et j’en suis le principal gardien. Occuper ce poste est une tâche des plus contraignantes qui soient, et malgré cela je suis comblée de bonheur, car rares en ce monde sont les élus qui peuvent y prétendre. Et il est vrai que ce lieu est habité par des forces mystiques, j’ai entendu plusieurs histoires, et lu dans bien des ouvrages que l’endroit était chargé d’un passé peu commun, dont je n’ai pas toujours fait partie. Mes chers amis, l’heure est grave. »


(2) Métaglophon : Unité la plus importante pour le décompte des univers fluides.

Chapitre 3

III – séparation.


Pierrot et Jérôme se regardèrent l’un l’autre, pas encore vraiment conscients de la bêtise qu’ils avaient commise. Pierrot s’en voulait terriblement, sentit la culpabilité peser sur ses épaules, lui qui était responsable de son petit frère… Qu’allait bien pouvoir penser leur maman, et surtout la reverraient-ils un jour. Ces questions n’avaient pas été évoquées par la mystérieuse maîtresse des lieux. A la vue de l’œil tremblant de son grand frère, Jérôme ne put retenir de brusques sanglots, sa respiration se fit haletante, son souffle à moitié coupé ne lui permettait que de pleurer par à-coups. Une larme coula également de l’œil de Pierrot, décontenancé. Apydia, attendrie par la scène, ne put que blottir Jérôme sur ses seins. « Mon petit cœur… » Apydia entama une longue chanson sur un rythme très lent. Il semblait que sa voix avait changé, et son intonation aiguë rappelait les chants celtes que la belle grand-mère des enfants écoutait souvent sur un vieux tourne disque d’époque. La voix d’Apydia se fit de plus en plus douce et langoureuse, Jérôme se sentit bien à nouveau mais continuait de pleurer pour que cet instant se perpétue doucement dans les méandres compliqués de leur nouvel espace-temps. Experte dans l’étude des comportements, il n’était pas très difficile pour Apydia de deviner la cause de ces chagrins. Elle tendit son bras vers Pierrot, qui s’avança lentement et se blottit à son tour dans les bras de la douce jeune femme. « Mes amis j’ai le pouvoir de vous renvoyer chez vous alors n’ayez jamais peur de moi, et considérez cet endroit comme votre seconde maison. J’ai juste quelques points à régler avant de décider par quel moyen nous pourrions vous ramener chez vous. Alors qu’Apydia achevait sa phrase, un cube aux arêtes phosphorescentes apparut au milieu de la salle. Le temps que vous savez si bien évoquer, tout comme l’espace, est une matière élastique. L’espace, tout comme le temps, se dérobe au fur et à mesure que les hommes l’approchent. Qu’ils aillent ou pas l’un sans l’autre n’est pas vraiment le problème, le point important est ceci : Où chacun doit-il se situer par rapport à l’un et à l’autre. Certains n’hésitent pas à les travailler, pour les modeler à leur façon, on les appelle les constructeurs. J’ai symbolisé temps et espace par ce cube que vous voyez : l’espace, ce pourrait être un point de ce cube (un point noirci apparut brièvement en clignotant trois fois sur l’une des arêtes de la base). Le temps, ce pourraient être les lignes décrites par les arêtes du cube. Il faut considérer ce cube comme une forme géométrique dont les arêtes sont remplies de matière : si bien que à l’intérieur même d’une seule de ces arêtes, on pourrait avoir des milliers et des milliers d’autres cubes. Apydia savait pertinemment que ces images n’auraient que peu d’impact sur l’esprit des enfants, et elle aurait tout aussi bien pu inventer quelque chose de plus simple, mais les visiteurs étaient tellement rares, qu’elle tenait à exposer sa vision du Monde le plus clairement possible. Ceci lui fit effleurer la pensée qu’elle pourrait bien finir sa carrière dans les écoles de vulgarisation cosmique, si célèbres dans ces parsecs reculés de l’univers. « La conséquence de cette échappée de la matière, du fait que l’espace se dérobe sous nos pieds au fur et à mesure qu’ils se rapprochent d’une vérité, elle se résume à un gâchis de la connaissance. Or, la connaissance, c’est mon humble rayon. Je la défends depuis une éternité. Apydia retroussa sa manche et appuya sa main contre la paroi de pierre grise. « Mes enfants de graves conflits sévissent de par le Monde et compliquées sont leurs issues, aussi compliquées qu’il est difficile pour quelqu’un d’extérieur d’entrevoir la vraie nature des conflits. Ces images si diverses qui s’offraient à vous lors de la projection de l’holoaxe, ne sont que des facettes différentes d’aspect d’une réalité unique. En d’autres termes, beaucoup des séquences imagées que vous avez pu observer, ne montraient que des strates différentes d’un même monde au même moment. Dans votre réalité quotidienne, vous n’évoluez jamais en tant qu’êtres humains que dans une seule de ces strates, et ceci pour la durée de votre vie. Pierrot avait compris plus ou moins ce que voulait dire Apydia. « Ceci signifie-t-il que nous sommes actuellement sur Terre ? » De sa main inoccupée, Apydia pinça ses doigts à deux reprises et pointa l’index vers l’holoaxe. Des images de la Terre apparurent. « Tu parles de Gaïadis ? La planète bleue ? Non, pas du tout. Cette question m’embarrasse car elle va rendre mon exposé encore un peu plus confus, mais soit. Il semble que tu aies saisi mes propos, mais cela ne signifie pas que vous soyez actuellement sur… Terre. Ce lieu est un lieu à part, une exception cosmique, un privilège auquel de simples humains ne sauraient avoir droit. Votre présence ici est un accident et ce lieu est hors du temps et de l’espace. Vous êtes à côté du cube. Pour résumer ce que je viens de dire, je vais utiliser une analogie qui vous sera familière : vous connaissez ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres (Un jeu de poupées de ce genre se trouvait dans l’entrée même de la maison de la grand-mère des enfants). Et bien pour expliquer les choses le plus simplement du monde, on pourrait dire que l’univers est un emboîtement infini de ces poupées, et il faut préciser que le processus d’emboîtement est sans limites dans un sens comme dans l’autre. Si la notion d’infini vous gêne, c’est normal, car personne ne peut l’entrevoir. » Fascinés, les enfants étaient maintenant assis en tailleur devant Apydia qui se délectait de pouvoir exposer son savoir à ses deux invités. « Du fond de mon humble decepte, je suis presque entièrement contrainte à l’observation, et à l’étude de la grande intensité (3) et notamment de certaines forces, mais je ne peux malheureusement pas pousser trop loin les explications


(3) théorie selon laquelle les univers sont en mouvement continuel vers une sorte de mur constituant un passage. Les univers traversant le mur seraient en théorie disloqués à la suite de quoi le mouvement général serait multidirectionnel.


car cela deviendrait complexe. Toujours est-il que certaines forces cohabitent dans un équilibre parfait. C’est ce que j’appelle le destinal (4). La cause m’est encore inconnue mais vous avez, en pénétrant dans ces lieux, rompu un équilibre qui durait depuis des millions d’années standart. Ceci pourrait bien attirer sur nous de graves ennuis si votre séjour ici se prolongeait. La race des constructeurs, dont j’ai déjà fait mention précédemment, n’admettrait pas un tel bouleversement des données cosmiques. Il est hors de question de courir le risque de se les mettre à dos. Aussi, vous repartirez dans quelques heures, à la suite de notre entretien. » Les heures défilaient, et Pierrot était de plus en plus inquiet de la manière dont ils seraient renvoyés chez eux, tandis qu’Apydia exposait invariablement sa vision du Monde. Naturellement, elle se mit à marcher doucement vers le fond de la salle, les invitant à la suivre d’un hochement de tête. Au fur et à mesure qu’elle se déplaçait, Apydia continuait son discours et donnait l’impression de s’oublier totalement. Sa tête, vraisemblablement, était ailleurs. La porte qu’ils franchirent enfin n’était qu’une séparation de la salle et d’un couloir par deux rideaux verts. Le couloir sur lequel ils débouchèrent enfin était digne d’un film d’épouvante, surréaliste et à la fois d’une beauté difficilement descriptible. Les murs étaient mappés d’une tapisserie rouge et or, et sur toute sa longueur, étaient accrochés des objets suspendus à la place de ce qu’on aurait pu penser être des instruments d’éclairage. Ils avaient tous la forme d’un diapason tourné vers le bas, dont les deux branches argentées se terminaient toutes par un léger arrondi, et dont le manche était à demi vert pâle et argenté. Le sol était d’une consistance molle, comme une moquette très épaisse, et semblait tout doux. Le plafond était transparent et ce qu’il laissait entrevoir ressemblait à la voûte étoilée d’un ciel d’été terrien. Bientôt ils arrivèrent dans une grande bibliothèque. Les rangées de livres s’étendaient à perte de vue et tout paraissait impeccable. Des rambardes de bois brillantes ainsi que des inscriptions runiques au sol dessinaient des itinéraires pré-établis comme pour guider le visiteur dans ses recherches. D’étranges machines métalliques pourvues de gros tuyaux qui vibraient doucement sortaient un peu partout du sol avec sur les bords de certaines d’entre elles des pupitres informatisés. La procession progressa quelque temps dans cet étrange dédale de livres et de machines et alors que les enfants expliquaient à Apydia les circonstances de leur arrivée dans ce monde, ils arrivèrent à un endroit reculé de la bibliothèque où des machines différentes des autres encerclaient un gros caisson. De gigantesques cristaux entouraient le tout et s’élançaient vers le plafond de la pièce tels des stalagmites. Au moment où Jérôme entama le récit de monsieur Houdin à propos de l’encyclique


(4) dans un certain type d’équilibre entre certaines forces, tout est joué d’avance. Lorsque cet équilibre est respecté, l’état de la région est le destinal. Si l’équilibre s’avère être rompu il n’y a plus de destinal. tourbillonnante, une forme flottillante à quelques deux mètres cinquante de hauteur s’avança lentement vers eux. La chose ressemblait à une raie manta blanche tachetée de flaques noires, avec un visage de phoque tout aplati, moustaches joviales comprises. Elle s’arrêta et resta quelques instants en suspension devant les enfants, qu’elle regarda avec un sourire affectueux. « Voici Psyklapse II, mon ami et assistant de longue date, il ne peut pas communiquer avec vous de la même manière que moi mais il vous transmet ses excuses et ses salutations. Pourriez vous reprendre le passage sur … l’encyclique tourbillonnante ? Jérôme continua et les bibliothécaires se firent pensifs. Apydia demanda à plusieurs reprises qu’on lui décrive encore la morphologie de ces fameux insectes et paraissait de plus en plus troublée, comme si un secret révolutionnaire venait d’être levé. Psyklapse s’adressa à Apydia par des sons aigus, et semblait nettement moins serein qu’à son arrivée. Apydia s’expliqua enfin : « Cette manière de tourbillonner avant la mort, est un trait caractéristique de l’entité concurrente des constructeurs. Nous appelons cette entité le nanolyte, ou encore le dévoreur de temps. Néanmoins cette morphologie insectoïde nous était totalement inconnue jusqu’à présent. Le nanolyte est avant tout un prédateur et sa présence dans votre monde n’a croyez moi rien de rassurant. Comme ce monstre semble s’intéresser à des humains, nous sommes mon associé et moi très surpris. Ceci change toutes les données et nous allons devoir faire un choix. L’un d’entre vous sera ramené sur Terre et l’autre devra si vous le permettez devenir notre émissaire pour contrôler cette situation. Il est absolument impossible pour Psyklapse et pour moi-même de quitter nos postes respectifs. Nous sommes ce lieu. Les cellules qui forment mon corps et les boiseries de ces murs sont pour ainsi dire, indissociables. Désirez vous ajouter quelque chose ? » Un ange passa lentement. La fatigue avait gagné les esprits et Pierrot commençait tout juste à trouver ses marques dans ce nouvel espace, il réfléchissait intensément et tentait de donner une estimation de la taille des lieux qu’ils inspectaient au fur et à mesure des discussions. Il observa avec insistance le plafond de l’immense bibliothèque. L’irrégularité était le premier mot qui lui vint à l’esprit pour le caractériser. Ça et là des cavités se démarquaient, tantôt telles des décorations baroques encerclées de motifs à la façon d’un trompe l’œil, tantôt des accidents dans la roche, des cassures. Il pensa au contraste entre les machines sophistiquées et les rambardes de bois au style rustique et tous ces livres, rangés de manière impeccable, mais si vieux et usés… Il projeta son esprit en arrière, et se vit en face de l’agencement entre machines et cristaux, cristaux dont la brillance avait d’ailleurs nettement diminuée. Les lieux lui semblaient incroyablement froids et austères, et Apydia était en quelque sorte l’unique administratrice d’un extraordinaire fatras de livres et données en tout genre, dans un lieu mystique conçu par quelque entité supérieure, une de ces forces dont elle nous avait parlé, murmura-t-il intérieurement. Plus Pierrot méditait plus le sentiment de froideur s’accentuait, mais il ne pouvait s’empêcher de partir en arrière. Son attention était focalisée sur la machine centrale mais simultanément son esprit prenait le large, irrémédiablement attiré en arrière, et il s’envola doucement. Lors de son envol un vrombissement lointain se fit entendre, et pour la première fois il ressentit les ondes sonores physiquement, il vit clairement les effluves correspondant à ce bruit sourd traverser tant bien que mal les parois et tournoyer vers le sol. Pierrot sentait son esprit, et la peur le gagna alors qu’il s’apprêtait à heurter un des murs de la salle. Il traversa le mur sans aucune gêne, et continuait d’observer la bibliothèque. Il traversa ainsi à reculons toute la structure, en traversant chaque cloison, analysant chaque grain de matière, en se demandant ce qui pouvait bien lui arriver maintenant. Un sentiment désagréable le gagna alors qu’il traversait la dernière paroi qui le séparait de l’extérieur : sa peur était un trou noir centré sur son abdomen, dont il palpait les vents violents au fur et à mesure qu’ils s’engouffraient en lui. Comme ses oreilles s’étaient soudainement bouchées, il tenta de déglutir mais réalisa avec effroi que c’était impossible. Il n’avait plus de corps. Celui-ci était en effet resté pour peu qu’il ne le sache dans la grande bibliothèque avec les autres. Sa vitesse de recul augmenta nettement, et il constata enfin la splendeur de ce qui lui était maintenant donné d’admirer. Le bâtiment dans lequel il se trouvait l’instant d’avant s’avérait être de l’extérieur un enchevêtrement de tubes géants de couleur bleue claire débouchant sur des sections plus massives, aux allures de tours de château fort. Le recul s’arrêta lorsqu’il eut une vision d’ensemble complète. Tout le complexe avait la forme d’un cube, exactement le même qu’Apydia avait utilisé dans la salle de l’holoaxe pour ses explications. Il entendit nettement la douce voix de la belle bibliothécaire, le son provenait de toutes les directions à la fois. « Je suis désolé mon enfant mais cette décision était trop importante pour s’éterniser dans de stériles hésitations. Ton frère Jérôme a été choisi. Nous estimons que ton esprit est beaucoup trop réceptif à certaines images, et une présence prolongée ici pourrait rapidement devenir néfaste pour toi. Dès que possible, je ferai en sorte que tu puisses communiquer avec Jérôme aussi tu ne dois surtout pas trop t’inquiéter pour lui. Néanmoins un jeu compliqué va commencer, et vous en êtes à l’origine. L’expérience inhabituelle que tu viens de vivre, n’est qu’un signe montrant que le processus de retour a bien démarré. Quand ton esprit a quitté ton corps, tu ne divaguais pas du tout, je l’ai délibérément propulsé hors du plan, ton corps en revanche ne va pas faire le voyage par la même voie, pour la matière organique j’utilise la machine entourée de cristaux, c’est un grand transporteur, un modèle unique à ma connaissance. Pierrot, encore une fois je te demande de m’excuser pour ce choix pris sans votre concertation préalable. Nous allons maintenant nous quitter alors si tu as quelque chose à me demander il est encore temps. « Oui. Pierrot médita un instant. Il était persuadé qu’Apydia avait été honnête avec lui, malgré ce choix forcé. Avec une certaine plénitude il observa pendant trente secondes les traînées cosmiques, et les jeux de couleur des étoiles lointaines. Il se rappela de ce mur violet qui lui avait été donné d’observer à travers l’holoaxe. « J’ai deux questions, madame. Si je vais vraiment rentrer chez moi, comment expliquer l’absence de Jérôme à ma famille ? Autre chose : existe-t-il un Dieu comme à l’église, et si oui est-ce que c’est vous ? » Apydia éclata de rire si fort que tout se mit à vibrer autour de Pierrot. « La valeur du temps en ces lieux est fort différente de la valeur du temps de ton propre Monde. Quand tu seras de retour chez toi quelques fractions de secondes se seront écoulées. Tout sera parfaitement normal, à part une forte transpiration de ton corps du fait du voyage, sans doute. Aussi bizarre que cela te puisse paraître, la disparition de Jérôme n’en sera pas vraiment une. Parce que ça lui aura été suggéré, ta famille va croire d’emblée que Jérôme est à un camp de vacances et qu’il ne reviendra pas avant un certain laps de temps, ils trouveront ça normal. C’est inévitable, et de toutes manières, tu n’aurais jamais pu leur faire croire tout ça. Bref, je suis certaine que tu n’auras aucun problème de ce côté-là. En revanche, je ne suis pas en mesure de te satisfaire pour la question divine. Crois-tu vraiment qu’un Dieu s’occuperait de stupides questions administratives comme j’en ai l’habitude ? Je ne sais pas… Alors je te le dis ; je ne suis pas Dieu. Mais je ne suis pas convaincue que ceci existe vraiment. J’espère que nous pourrons reparler de tout cela dans ton futur. J’allais oublier un détail. Je te fais un petit cadeau, grâce à lui tu te souviendras de cette petite entrevue jusqu’à ton dernier souffle de vie. C’est un don de connaissance, pour être très précise je t’offre la connaissance des machines. Il serait vain de t’expliquer en détails car tu comprendras tout par toi-même. Au revoir, Pierrot, et fais bon usage de ce précieux don. Au revoir madame Apydia. » L’image fut fixée dans la mémoire de Pierrot comme le plus beau des souvenirs, il ressentit un léger picotement et perdit tout point de repère en un clin d’œil. L’instant suivant, il émergeait de ce qui semblait être un profond sommeil, et se trouvait face contre terre sur le sol de la chambre verte. Pierrot ne se demanda pas pourquoi il se réveillait ici, et crut immédiatement qu’il avait fait un rêve passionnant. Son seul souhait était de retourner là-bas. Il ouvrit le placard et constata stupéfait la présence de la fameuse clé sur la serrure du petit tunnel. L’objet fut promptement retiré et machinalement Pierrot se rendit dans la chambre rouge, et replaça précautionneusement la mystérieuse clé dans la bibliothèque. Il commença alors seulement à réaliser que son frère était resté dans cet endroit bizarre.


Chapitre 4

IV – un arrangement.


Au même moment Apydia terminait à peine son explication concernant le retour de Pierrot chez eux. Sous ses yeux ébahis, Jérôme avait vu son frère se diriger vers le grand caisson métallique, pour s’y volatiliser. Les cristaux éparpillés de part et d’autres du caisson avaient presque cessé de briller maintenant, et Apydia fit signe à Jérôme de la suivre en hochant légèrement la tête. Psyklapse II partit dans une direction opposée.
« Apydia ?
« Oui ?
« Qu’est-ce que ça veut dire, tsud ektar ? »
Apydia fut de nouveau très surprise. Elle était de la race des ondoyantes, une civilisation savante spécialiste entre autres des moyens de communications. Grâce à ses origines combinées à son savoir d’archiviste bibliothécaire, Apydia pouvait maîtriser plus de 20 000 dialectes. Malgré cela, sa réponse était hésitante et elle bafouilla :
« Faufile toi. Et c’est une langue employée par le nanolyte. C’est curieux, c’est comme si on s’adressait à quelqu’un…
Apydia savait que la situation n’était pas encore sous son contrôle et cela l’inquiétait, il fallait à tout prix qu’elle comprenne. Elle demanda à Jérôme s’il connaissait quelque chose à propos des gens qui occupaient sa maison avant ses grands parents. La réponse fut négative. Aussitôt arrivés dans une nouvelle salle, ils convinrent qu’il était une bonne idée de s’asseoir autour d’une de ces grandes tables rondes qui étaient disséminées le long de chaque mur. Un étrange robot muni d’une antenne sur le côté de la tête ainsi que d’une coiffe digne d’un magistrat britannique arriva dans un cliquetis peu discret, et s’enquit des requêtes gustatives de chacun. Les roulettes qui permettaient au robot de se déplacer étaient munies de jantes à vitesse différentielle, ce qui donnait l’illusion que les roulettes tournaient très rapidement alors que le robot se traînait péniblement dans le grand salon. Lorsque les rafraîchissements furent arrivés, Apydia commença à expliquer à Jérôme qu’il devrait se rendre en une multitude d’endroits pour s’exprimer en son nom et que, même si ça lui semblait impossible, ils n’avaient pas tellement de temps devant eux et donc pas le choix d’opter pour une autre stratégie car, tout comme le transfert des deux enfants dans ce lieu avait été source de perturbation intense pour les forces en équilibre dans l’univers, le nanolyte constituait une menace puisqu’il avait apparemment infiltré le decepte d’Apydia. Il avait au moins en tout cas créé une passerelle d’un monde à un autre et cela irritait la maîtresse des lieux au plus haut point. A plusieurs reprises elle s’indigna de l’irresponsabilité des actes du nanolyte, et elle répéta qu’elle le remettrait quoiqu’il en coûte sur le droit chemin.
Jérôme ne comprenait pas très bien, et voyait bien que dans ces brefs moments d’emportement, Apydia laissait transparaître des sentiments qu’elle aurait du réprimer normalement pour ne pas impressionner le jeune homme. Par les pouvoirs qui lui seraient délégués grâce à Apydia, Jérôme devait accéder à plusieurs plans de la réalité pour rencontrer les plus hauts dignitaires des peuples les plus avancés de la voie lactée. Ces derniers sauraient au nom de qui l’enfant parlerait sur la présentation d’un sceau particulier, logé dans la cavité d’une bague qu’Apydia passa au doigt du jeune homme. Il inspecta la bague et constata que le sceau représentait le squelette d’un cube. D’immenses générateurs d’énergie, situés dans un lieu qu’Apydia nommait la salle paralique, devaient fournir à celle-ci la puissance nécessaire pour accompagner Jérôme dans la plupart de ses déplacements outre monde, et ces mêmes machines, combinées à la force psychique d’Apydia, seraient sans aucun doute suffisantes pour établir une liaison supplémentaire avec la Terre de temps en temps. Il fut expliqué au jeune garçon qu’il ne devait pas s’inquiéter, car le contact ne serait pas permanent, mais suffisamment fréquent pour qu’il ne se sente jamais seul. Il lui fut également expliqué, à titre de compensation pour tous ces désagréments, qu’il garderait en lui le grand pouvoir psychique qui lui serait conféré pour ces missions diplomatiques. Bien entendu, Jérôme s’en moquait éperdument. Il était prêt à rendre service mais se demandait dans combien de temps il allait de nouveau manger le riz à la tomate de sa grand-mère, totalement inconscient du rôle d’agent secret qu’il s’apprêtait à jouer. Il y aurait une dizaine de voyages, peut-être plus, Iota était la première destination de la liste, la magnifique cité des crapauds sages de Matrimethek. Jérôme avait eu un aperçu de ce qui l’attendait à travers l’holoaxe, il s’en souvenait bien car c’étaient une des premières séquences : c’était bien le monde étrange composé de batraciens et d’insectes dont il s’agissait. Un frisson lui parcouru l’échine lorsqu’il s’imagina faisant des gestes démesurés à une grenouille perplexe pour lui décrire la situation.
Apydia semblait avoir disparue mais en se retournant, il vit qu’elle l’attendait tout simplement à la porte du grand salon, dubitative. Elle lui lança :
« Ne m’as-tu donc point entendu jeune homme ? Les tests sont loin d’être totalement terminés, il nous reste toute la partie médicale, allons ! »
La partie médicale…voyez-vous ça. Jérôme dévisagea Apydia avec un soupçon de méfiance, un peu agacé qu’on interrompe ses rêveries de la sorte.
Ils empruntèrent une nouvelle section de bâtiment, d’où partaient plusieurs couloirs, dont les sas d’entrées avaient été peints de sorte qu’ils se confondent le plus possible au décor. Une jointure de matière plastique rouge entourait les sas. Apydia se dirigea vers l’un d’entre eux, et pointa de la main son voisin : « Fais comme moi, mais sur cette autre entrée, là bas. Nous allons accéder à l’aile médicale pour quelques tests. Tu te colles à la paroi sur le dos, un film magnétique te plaquera à la porte et le mécanisme d’ouverture se déclenchera. L’accès à la zone médicale est exagérément protégé mais tu serais surpris par l’efficacité de telles mesures. »
Jérôme s’exécuta. Aussitôt le mécanisme d’ouverture enclenché la porte fit un revers de 180° sur son propre axe si bien que le garçon se retrouva de l’autre côté. Une légère force le comprimait, la sensation n’était pas agréable et il fut un peu paniqué. Il était dans un conduit bleu argenté, dont la brillance provenait de tubes de néons qui le parcouraient. Toutefois il pouvait voir à travers les endroits transparents de la paroi Apydia qui se trouvait dans un des autres couloirs, à sa gauche. Il la regarda commençant à s’avancer doucement dans le couloir et l’imita, bientôt ils arrivèrent devant un deuxième sas, dont la procédure de sortie était identique.


L’aire médicale dans laquelle ils pénétraient paraissait tout à fait classique bien qu’en contradiction totale avec le reste du décor par sa modernité. Une odeur forte se dégageait de cet endroit. Un plan de travail blanc longeait un des pans de murs de la salle, au dessus duquel étaient accrochés de multiples notes, assorties de photos. Tout cela semblait bien compliqué et Jérôme plissait les yeux pour ajuster son regard en s’avançant. Lorsqu’il réussit à déchiffrer quelques-unes des notes affichées la surprise fut double : les papiers en question étaient de bêtes recettes de cuisine, et mentionnaient certains aliments dont Jérôme n’était pas certain de l’existence, comme par exemple les jaquines, ou les gronzes. Les photos collées au mur illustraient les petites recettes. Par ailleurs Jérôme s’étonna de comprendre ce dont il était question sur le papier, étant face à une écriture supposée inconnue. Il interrogea Apydia qui expliqua que le passage par l’holoaxe avait permit aux enfants d’assimiler un savoir extraordinaire en un temps record, et qu’une grande partie de ce savoir était passé de façon inconsciente. Ainsi, il était capable de décrypter machinalement un langage supposé inconnu. Le personnel de l’aire médicale, douze membres, fit irruption dans la pièce, leurs uniformes étaient noirs et blancs, composés d’énormes carrés comme un damier de quatre cases, et un masque assorti masquait parfaitement chaque visage.


« Les ana chlorures sont d’une férocité sans égale en ce moment, le saviez vous jonze-4 ? » fit l’un d’entre eux à son voisin en déposant dans une urne transparente un dossier de papiers. Ces gens là ne cessaient pas de parler de banalités à demi incompréhensibles pour Jérôme, et ils ne prêtèrent que peu d’attention à Apydia.
Ils se mirent au travail immédiatement, et une interminable série de tests eut lieu. Jérôme se laissait faire et se contentait d’écouter les conversations des hommes en uniformes. Ils parlèrent notamment d’une improbable collision entre deux types d’étoiles différentes, ceci créa un débat où chacun versait son petit grain de sel. Entre eux, ils s’appelaient par un prénom systématiquement suivi d’un numéro. Le mini engouement que l’histoire de collision entraîna et les multiples interpellations entre membres de l’équipe donnèrent à cette petite scène un caractère comique, car tout ceci était ridicule. De plus bien souvent ils ne s’écoutaient pas vraiment les uns les autres. Celui qui déposa le dossier dans l’urne était affublé du numéro un, et le numéro deux quand à lui ne bougeait pas tellement lors des opérations, peut-être avait-il un rôle de superviseur.
On pouvait voir malgré la visière que le bas de son visage était marqué par de profondes entailles et Jérôme se demanda si son visage était entièrement lacéré de la sorte. Tels des machines, ils analysaient, prélevaient, commentaient, palpaient, et en quelques heures de plus toutes les procédures furent bouclées. Ce fut au tour d’Apydia d’effectuer quelques relevés à la suite de quoi elle emmena Jérôme dans une autre salle, hors de la zone médicale. Lors du trajet ils empruntèrent un escalator magnétique qui pivotait ses passagers de 90 degrés, une tige métallique sur le côté permettait de se cramponner, car la vitesse avait de quoi déstabiliser n’importe qui.
Ainsi, ils avaient une vue sur d’innombrables plantes vertes disséminées le long de l’aire magnétique. Jérôme remarqua un arbre miniature dont les branches semblables à celles d’un saule pleureur avaient la forme d’un S, et au bout de chacune se trouvait une fleur rose et légèrement blanche à la base. Un peu plus loin gisaient sur le sol des genres de fruits ronds semblables à des melons mais dotés de pistils rougeâtres en leur sommet. Jérôme commençait à ressentir la vibration provenant du sol, et la chaleur montait progressivement au fur et à mesure qu’ils progressaient dans le gigantesque complexe. Le tapis automatique débouchait sur une grande salle dont les bords métalliques étaient inclinés sur plusieurs mètres. Cette salle était comme un carrefour, car elle donnait accès à plusieurs zones différentes. L’endroit était totalement futuriste, on n’était bien loin de l’atmosphère rustique dans laquelle les enfants s’étaient réveillés des heures auparavant. Apydia mena Jérôme à un dépôt caché derrière trois sas de protection hermétiques et là elle lui remit une combinaison grise. Celle-ci s’avérait être une petite merveille technologique, et son utilisation compliquée faisait partie de ce fameux savoir qui lui avait été transmis indirectement par l’holoaxe. Le départ de Jérôme était imminent. Apydia semblait pensive, et depuis un moment de profondes rides sur son front témoignaient d’une certaine angoisse. Elle ne pouvait pas se permettre de laisser traîner cette affaire. Plus le temps allait s’écouler, plus les bouleversements seraient importants. Jérôme remarqua, alors qu’ils retournaient vers la bibliothèque, un grand tableau où l’on voyait un grand personnage vêtu d’une blouse verte, avec un très long front et un casque blanc, qui marchait dans les allées d’une serre où les plantes cohabitaient avec des machines en tous genres. Le type semblait avoir une tête… de grenouille, et il tenait dans ses mains des feuilles de notes. Il se demanda qui cela pouvait bien être.


De retour dans la salle du télé porteur, Apydia faisait les dernières recommandations au jeune garçon qui focalisait son attention sur la luminosité des cristaux. Elle augmentait tout doucement et des vagues de couleurs bleues et rouges s’entrelaçaient lentement tout en remontant vers le sommet. Après les adieux Jérôme sentit son corps l’abandonner, Il avait en tête la voix d’Apydia qui lui répétait quelques mots « va voir les sages de Matrimethek… »


Chapitre 5

V – Le bibelot de Pavoise.


Quand Jérôme redevint conscient, il gisait sur le dos au milieu d’une végétation surprenante, celle là même qu’il avait eue en vision dans l’holoaxe. Il faisait très sombre et il se demanda si la succession des jours et des nuits était semblable sur la Terre et sur Iota. Aussitôt un flot de données très précises à propos de la place de l’étoile Iota dans l’univers afflua à l’esprit de Jérôme, qui fut déconcerté par autant de précisions. Ce savoir provenait directement de la super conscience qui lui avait été insufflée au cours de l’étape précédente. Iota était une planète caillou, une étoile si insignifiante qu’un peuple comme les hommes ne pouvait suspecter qu’une quelconque forme de vie y sévissât…à moins d’avoir des compétences extrêmement poussées en biologie microscopique et en voyages stellaires. Iota était environ quatre fois plus petite que la Terre mais surtout, les formes de vie qui l’occupaient étaient de tailles infiniment petites. La science des hommes n’était en aucun cas capable de l’entrevoir même avec les plus puissants microscopes. Ce plan de la réalité leur échappait en totalité et la combinaison de Jérôme était la clé qui lui permettait d’y évoluer. Il y avait en effet des jours et des nuits ici. Jérôme disposait d’une carte très précise des lieux et de multiples indications accessibles sur un petit écran incrusté à son avant-bras droit : d’une manière intuitive, il consulta le tout pendant de longues minutes. Puis, ayant repéré les structures d’habitations les plus proches, l’effroi le gagna quand l’estimation de la distance à franchir s’afficha sur le moniteur ; quelques 1500 kilomètres le séparaient du point cible, qui n’était autre que la légendaire Matrimethek. Jérôme se mit en route sans réelle conviction, et tentait d’observer les arbres qui l’entouraient malgré l’obscurité. Après quelques heures de marche, il aperçut un gros rocher qui avait nettement la forme d’une vague. Trouvant l’abri idéal, il décida de faire une pause et s’assoupit dans le creux de pierre. Le sommeil vint immédiatement.
Aux premières lueurs de l’aube, deux jeunes hommes crapauds passèrent non loin de là et virent, éberlués, Jérôme qui avait dormi recroquevillé avec sa tête posée sur ses bras croisés.
« Ça m’a tout l’air d’être un terrien. » dit l’un à son compère.
« Non, il s’agit d’un terrien, c’est mon avis. Mais qu’est-ce qu’il peut bien faire ici ?
Réveillons-le !
Pas question, c’est trop dangereux. Je pense que l’un d’entre nous devrait aller avertir le désitoire pendant que l’autre surveille notre hurluberlu. Qui sait quelles peuvent être les belliqueuses intentions d’un oiseau pareil. Et qu’est-ce qu’il peut bien faire devant le complexe de Maladouin… Je doute fort qu’ils se connaissent en tout cas. Tu vas y aller Pavoise, moi, je le surveille. »
Pavoise acquiesça. Il pencha sa grosse tête ronde, ouvrit des yeux gros comme des hublots et esquissa une moue qui montrait une légère amertume. Jérôme, réveillé par la conversation, releva légèrement la tête et plissa les yeux pour observer les deux personnages. De corpulences identiques, les deux crapauds se tenaient à environ 4 mètres de Jérôme. Ils semblaient avoir le dos recouvert d’une carapace noire trouée de part en part, leurs yeux étaient énormes, et leur peau blanche semblait toute flasque. Ils étaient vêtus d’un pagne, leurs doigts de batraciens avaient l’air lisse et boursouflé, et de multiples antennes très fines tombaient autour de leurs poignets. Ils se tenaient comme des hommes jusqu’à ce que celui qui devait rester guetter, Mahony, remarque que Jérôme était réveillé. Mahony avait sur le front un bout de tissu jaune dont le centre brodé encerclait un signe qui ornait son front. Le signe semblait incrusté dans sa peau. Vif comme un éclair, Mahony bondit en arrière, tout en gardant les yeux fixés sur Jérôme, qui vit Pavoise imiter son compère. Jérôme remarqua alors que le front de Pavoise également était doté d’un curieux tatouage, qui vraisemblablement était ce fameux signe dont il se souvenait au travers de l’holoaxe. Cette réaction d’autodéfense avait été si rapide que Jérôme comprit mieux ce qu’ils pouvaient avoir de commun avec les crapauds. Les deux se tenaient prêts à bondir, leurs énormes yeux fixés sur Jérôme, le visage dénué d’expression, hormis la crainte. De temps à autres ils se jetaient de brefs regards, puis les têtes se tournaient furtivement vers Jérôme, et ceci, sans un mot, pendant une trentaine de secondes.
« Que faites vous ici. » lança Mahony.
« Je…voudrais voir les sages de Matrimethek ? » répondit aussitôt Jérôme.
« mouais… ça en fait un paquet de bonds, pour arriver jusqu’à la grande sacrée. Vous en êtes encore très loin. » Mahony et Pavoise étaient encore accroupis sur leurs pattes inférieures et se rapprochèrent d’un bond latéral pour se concerter. Jérôme s’émerveilla de la rapidité et de la précision de leurs sauts.
« Je pense qu’on va lui faire confiance, d’accord Pavoise ?
Oh mais je lui aurais moi-même fait confiance d’emblée si j’avais été seul.
Bien, nous allons vous aider à rejoindre Matrimethek, terrien, et surtout si vous pouviez vous éloigner un peu de Maladouin ? »
Et il pointa d’un de ses doigts ventousés le rocher où Jérôme s’était endormi. Ainsi, les deux batraciens se redressèrent lentement sur leurs pattes, ce qui impressionna Jérôme car leur taille s’avérait être très imposante une fois complètement redressés. Les présentations terminées, Mahony invita Jérôme à les suivre, et mentionna que leurs eaux se trouvaient non loin de là à quelques minutes de bonds. Jérôme fut ravi par l’invitation, et précisa qu’il n’avait pas bondi depuis longtemps. Pavoise semblait gêné par quelque chose, il regardait les arbres à formes coniques, pensif, une main collée au coude et l’autre plaquée sur sa bouche. En effet, Mahony, dont les pensées était entièrement tournées vers la découverte de ce terrien, avait oublié pourquoi Pavoise avait décidé de l’accompagner ce matin là. Il comptait sur cette ballade pour rencontrer Maladouin, un véritable ermite de la forêt, qui à ses heures était un fervent chasseur d’antiquités. Au fil du temps Pavoise et Maladouin avaient échangé des objets, et l’un était toujours redevable envers l’autre. En fait, l’espèce de fourmi à laquelle appartenait Maladouin était extrêmement hargneuse et se lier d’amitié avec l’une d’entre elles était en soi un exploit pour des crapauds.
Ce lien, aussi anodin que cela puisse paraître, était un avantage diplomatique certain qui, entre autres, permettait au peuple de Matrimethek d’évoluer en paix. Et l’ermite était quelqu’un de capricieux, et ponctuel. Le rendez vous ayant été fixé un certain temps à l’avance, et comme ils se trouvaient sur les lieux légèrement avant l’heure, il aurait été pour Pavoise désastreux de le manquer. Il aurait fallu redoubler d’égards pour Maladouin, multiplier des gestes de courtoisie qui coûtaient énormément en temps à Pavoise, car celui-ci avait toujours la faiblesse de protéger ce genre d’intérêts un peu inutiles au détriment des choses plus vitales, comme son propre développement intellectuel. Il n’était pas nécessaire d’expliquer cela à Mahony : lui-même avait depuis toujours eu un faible pour ces artifices stupides qui décoraient le sceau frontal des habitants de Iota. Il pouvait comprendre. D’ailleurs, un bandeau de tissu jaune coiffait son front, faisant ressortir le signe que chaque crapaud arborait en ce lieu.
Mahony se proposa après quelques instants de réflexion pour se rendre dans son village, où il pourrait dépêcher un transport et en aviser les plus âgés. Puis il se tourna vers Pavoise :
« Reste donc avec ce grand terrien dans les parages en m’attendant, ainsi tu pourras également rencontrer Maladouin. »
Mahony tortilla la tête vigoureusement et se retourna d’un coup sec, puis repartit sans un bruit. Il était encore très tôt, et la matinée était humide. Une agréable brise chatouillait le visage engourdi de Jérôme, qui se demandait s’il resterait présentable longtemps à ce rythme là. Encore mal habitué au dispositif de traduction qui fonctionnait comme un programme en tache de fond dans les zones inconscientes de son cerveau, Jérôme balbutia quelques mots concernant sa fatigue, et s’en alla s’asseoir sur un des rochers qui longeaient irrégulièrement le chemin qui coupait la forêt en deux. La flore environnante était exceptionnellement carrée, et autour de lui, le seul arbre qui semblait défier cette règle n’en était pas moins curieux : haut d’environ trois mètres, son tronc gris paraissait très vieux, et des bandes verticales d’écorce s’agençaient en son long en une série de vaguelettes, tandis que la partie feuillue, très fournie, s’organisait autour d’une unique branche perpendiculaire au tronc ce qui formait comme un cylindre de feuilles. Le reste de la végétation en ces lieux était désespérément carré, aussi Jérôme demanda à Pavoise le nom de cet arbre qui se démarquait du lot.
« J’ignore malheureusement le nom de cet arbre. D’après moi, cette espèce est un hybride, elle a du être implantée là pour des raisons que j’ignore. Elle est beaucoup trop différente du reste pour être naturelle. » Les deux conversèrent ainsi pendant une quinzaine de minutes, et tandis que Jérôme expliquait comment s’organisait la population de la Terre, en différents peuples de différents pays, Pavoise semblait avoir quelques difficultés à comprendre ce concept de frontières, de pays. Il demanda pourquoi les hommes avaient ce besoin de se démarquer les uns des autres, ils étaient tous terriens, après tout. Au fur et à mesure de la discussion Pavoise s’appuyait sur ses pattes inférieures comme sur un siège virtuel. Ses mollets brillants se gonflaient nettement et ses pieds dotés de 3 orteils d’une quarantaine de centimètres étaient bien palmés comme ceux d’un animal aquatique. Jérôme remarqua que depuis le moment où il s’était réveillé jusqu’à cet instant, la lumière du jour n’était pas beaucoup plus intense, et il attribua cela au fait qu’il était entouré d’arbres. Fréquemment Pavoise penchait sa grosse tête de part et d’autre, tout en fixant Jérôme d’un regard de plus en plus attentif. Et brusquement, il se redressa et déplia tous ses membres, et, interrompant Jérôme :
« C’est l’moment d’mon rendez-vous, Jek-rum ! ça te plait comme nom ? Ça sonne comme un prénom d’Iota, comme ça. J’pense que c’est ce qui se rapproche le plus de Jérôme. Allez accompagne moi, tu vas rencontrer un zoziaux exceptionnel, il s’appelle Maladouin. L’important c’est que tu ne lui fasses absolument AUCUNE remarque sur son aspect physique, et tu passeras un bon moment. »
A l’instant même où Pavoise prononçait le prénom de l’ermite un bourdonnement infernal se fit entendre au dessus du rocher qui avait abrité Jérôme pendant la nuit, on voyait l’air tournoyer dans un rayon de plusieurs mètres, si rapidement que l’air ambiant commença à s’échauffer ; des traînées colorées apparaissaient ça et là dans le sillage de l’air agité, puis disparaissaient aussitôt. Jérôme sentit une goutte de sueur perler sur sa joue. Pavoise continua de s’approcher jusqu’au bord du rocher, où il invita Jérôme à le rejoindre. Ce dernier se mit à sa hauteur sans se faire attendre, et Pavoise nettoya le sol à l’aide de son pied droit. Il dégagea un peu de terre pour trouver un petit mécanisme de bouton poussoir qui dépassait discrètement. Avec le talon, il pressa le bouton et ils amorcèrent une descente dans les sous-sols de la forêt. Ils se trouvaient sur un monte-charge, dont le trajet fut d’abord vertical puis s’opéra de manière oblique. Ils s’enfonçaient en fait doucement sous le sol Io tant en longeant le rocher de Maladouin. La descente dura au moins cinq minutes. Leur vitesse de progression était assez faible et ce moment passé dans la nacelle qui les transportait sembla interminable pour le jeune garçon. Machinalement, il se mit à estimer la profondeur selon l’angle et la vitesse de descente approximative. Le chiffre exact apparut à Jérôme alors qu’il apercevait le point d’arrivée, ils se trouvaient exactement à 847 mètres de profondeur, à une soixantaine de mètres du rocher par rapport à la surface. L’exactitude du chiffre et la minutie de son propre raisonnement bluffèrent Jérôme, qui réalisa après coup que c’était encore cet afflux de données transmis par l’holoaxe qui en était responsable. Au bout du trajet, un déclic provoqua l’ouverture du monte-charges, et lorsque Pavoise eut posé le pied hors de la nacelle des hublots lumineux tamisés s’enclenchèrent. D’un pas hésitant Jérôme emboîta le pas à travers un couloir étroit. Les parois semblaient faites d’une terre meuble et un réseau de tuyaux noirs parcouraient la partie supérieure sur toute la longueur. Une quinzaine de mètres plus loin se trouvait une ouverture, au-delà de celle-ci le couloir bifurquait dans plusieurs directions et les deux visiteurs n’eurent pas à s’y enfoncer plus avant. Pavoise se baissa pour franchir cette ouverture sombre, et Jérôme suivit. Ils débouchèrent dans un hall. Tout était très sombre et des choses semblaient bouger dans l’obscurité. La seule chose bien visible, c’était une sorte de tapis suspendu beige, de deux mètres de long, entouré de franges blanches. Sur deux bandes verticales de quelques centimètres il y avait quelques inscriptions, comparables à des hiéroglyphes. Derrière le tapis, au plafond, un gros appareil rectangulaire rejetait de l’air et faisait vibrer légèrement le tapis. Les franges du tapis en sautillant semblaient cracher des petits éclairs d’un bleu très vif. Ceci avait un effet hypnotique sur Pavoise et son invité. En fait, ils étaient déjà dans la salle où les attendait Maladouin, et l’illusion d’obscurité n’était qu’un effet holographique entretenu par tout un dispositif dont l’étrange tapis faisait partie. Le tapis était la zone à franchir pour que l’illusion soit rompue. Jérôme vit Pavoise traverser le tapis sans sourciller et se retrouva un instant seul. En franchissant à son tour le tapis, il sentit un léger flux d’électricité statique le parcourir, et la salle apparut alors sous son vrai jour. Elle était truffée de décorations, dont la plupart étaient des vases, de tailles multiples, et Jérôme remarqua également presque immédiatement des sculptures en suspension au dessus de leur socle. Sans avoir remarqué où se tenait le maître des lieux, Jérôme se retourna pour observer le tapis. Il vit en effet une étrange machinerie accrochée au plafond à laquelle était rattaché le tapis, mais de ce côté-là aucun éclair n’était visible, on voyait seulement l’ouverture dans le mur terreux qui donnait sur le tunnel, à quelques trois mètres en face du tapis. C’était comme une glace sans teint, mais sans glace non plus, pensa Jérôme avec justesse. L’endroit était très décoré et trahissait chez son propriétaire une certaine tendance à l’excès. Le propriétaire des lieux se montra relativement désagréable envers Jérôme, dès le premier contact.
« Est-ce un acheteur ?
« Non, il m’accompagne, j’ai d’abord pensé que vous ne seriez pas d’accord mais la perspective de devoir reporter notre entrevue m’était encore plus désagréable que celle de devoir endurer votre légendaire courroux.
« C’est bien répondu, Pavoise de Nidalmadoue, c’est bien répondu.
« J’ai promis de rester en sa compagnie jusqu’au retour de Mahony, mon cuisselier (5).
« C’est parfait, mon jeune ami, c’est parfait. Quoiqu’il en soit je me sens un peu las, et n’ai aucune envie de me méfier de qui que ce soit aujourd’hui. Avez-vous réfléchi à notre menu fretin ? » En prononçant ces derniers mots Maladouin ne put cacher un ton hésitant, comme s’il n’osait pas dire les choses devant Jérôme. (5) : dans la tradition matrimethique, signifie la personne sur laquelle on a toujours pu s’appuyer.


« Alors, je pensais que vous ne vouliez pas être méfiant aujourd’hui ? »
Maladouin grommela, Jérôme était stupéfait par l’apparence insolite de l’ermite :
Il n’y avait aucun doute sur le fait que sa morphologie était celle d’une Fourmi géante, il se tenait sur ses deux pattes inférieures dont la cuirasse noire brillante était probablement plus dure que la plus solide des céramiques, et les multiples articulations qui la parcouraient laissaient échapper parfois un claquement lorsque le vieux bougon se déplaçait. Quelque chose semblait fixé tout le long de son corps dans son dos. Une dizaine de cercles métallisés enserraient son corps par derrière, de la nuque jusqu’à la moitié de ses pattes inférieures. Les extrémités de ces demi-cercles semblaient pointues et acérées comme des lames de rasoir, mais ça n’avait pas l’air de gêner Maladouin. Jérôme en déduisit que ce dernier avait une carapace extrêmement résistante. Dans son dos, on pouvait voir qu’un agencement de tuyaux et de fils reliait ces demi-cercles grisés. Et à une quinzaine de centimètres, une sorte de couverture, similaire au fameux tapis qui servait de porte d’entrée, tenait en équilibre dans son dos, recouvrant tout entier l’arrière du corps de Maladouin. Le corps fourmilier de Maladouin était doté de 10 pattes, dont les inférieures étaient les plus grosses. Il se servait des pattes supérieures comme un humain de ses bras, et les autres pendaient dans le vide. Son torse était massif, luisant comme du verre poli, et noir comme une roche volcanique. A la place du nombril, il y avait un signe ovale d’une dizaine de centimètres marqué d’un point en son centre. Probablement était-ce là la marque du peuple de Maladouin sur toute la planète Iota. Deux de ses pattes étaient recouvertes de gants et sur son corps, par endroits, des petites zones d’où saillaient des petits poils très courts et de longueurs régulières juraient avec l’aspect lisse et brillant du reste du corps. A première vue, Maladouin était indestructible, solide comme un roc. Son visage ne laissait transparaître aucune émotion, et il n’avait d’ailleurs pas manifesté de joie du fait de rencontrer Pavoise. Jérôme sentit qu’il dérangeait. Le faciès du vieil ermite était structuré, ses traits étaient tout à fait nets, et réguliers. Sa bouche se situait tout en bas, au niveau du menton pour un être humain, elle s’orientait vers le sol. Elle formait un grand croissant qui ne bougeait pas beaucoup quand il parlait, et sa grande taille contrastait avec ses toutes petites cloisons nasales, qui créaient un léger relief. En regardant rapidement, Jérôme avait l’impression qu’il parlait d’ailleurs par le nez. Au dessus, deux coques noires aux reflets bleutés relativement grosses oscillaient lentement, pour de temps à autre découvrir la partie inférieure de deux globes oculaires fatigués. En regardant Maladouin, d’autres informations affluèrent à l’esprit de Jérôme qui mit quelques minutes avant de réaliser qu’il s’agissait encore de ce satané appareil dont avait usé Apydia dans sa chambre atemporelle. Il visualisa intérieurement de nouveau le corps de l’ermite et eut confirmation que l’appareil qu’il avait sur le dos était un gadget exceptionnel, qu’il ne verrait probablement sur le dos d’aucun autre insecte de Iota. Il eut également conscience que les sourcils de Maladouin étaient des boucliers deux fois plus résistants encore que tout le reste de sa cuirasse, dont la fonction était de protéger l’unique point faible de ce curieux animal, les yeux. Le corps des fourmis de Matrimethek pouvait résister à des températures de plusieurs milliers de degrés pendant quelques minutes et les deux antennes coudées qui sortaient directement du crâne des fourmis utilisaient de minuscules capteurs d’hormones en tout genres, leur conférant un immense pouvoir psychique. Il était notamment expliqué que, à la différence des humains, les fourmis maîtrisaient parfaitement chaque partie de leur corps, et en particulier le cortex cérébral. La structure particulière du cerveau des congénères de Maladouin, en pleins de petites zones interconnectées (au contraire du cerveau humain coupé en grandes parties distinctes), avait favorisé leur évolution dans ce sens. Entre membres de la même espèce, elles agissaient toutes comme des télépathes. Avec effroi, Jérôme se rappela ce jour où il avait saccagé la partie visible d’une fourmilière avec un petit bout de bois et il vit distinctement l’œil de Maladouin qui le fixait avec insistance. Ce dernier fit alors mine d’entamer la conversation, mais ne se montrait pas amical pour autant par le ton de sa voix. Celle-ci évoquait la vigueur de la jeunesse, malgré son apparence de vieux bougre, et il articulait bizarrement sur chaque syllabe, comme s’il essayait de reprendre un peu de souffle à chaque fois.
« hmmrrmphh… un humain, un humain… que le gama-tryton me bécote la carotide si je suis en train de rêver…
j’aurais tout imaginé, Pavoise, mais ça, non. Je ne pouvais pas m’y attendre. » Et, contournant Jérôme, Maladouin plaqua deux à deux ses longues pattes dépliées le long de son torse en diagonale, et ses bras s’attrapant les uns les autres formaient une sorte de ceinture corporelle. Ceci lui donna un air de général des armées qui faisait son inspection quotidienne, observant le soldat à l’affût du moindre défaut à corriger pour avoir la pose parfaite.
« Comment vous appelez vous mon petit ? Vous êtes très jeune et je ne m’explique pas du tout votre présence ici, ça relève plus de l’exploit magique qu’autre chose. GROUMPHHH ! » Le bruit fit sursauter Jérôme, il ne s’agissait que d’un éternuement. Le souffle qui s’échappa de la bouche de Maladouin souleva un nuage de poussières du sol terreux de la tanière.
« Je suis Jek-rum, mon nom terrien est Jérôme, et je suis ici bien malgré moi. Je désire me rendre dans la cité sacrée car je suis porteur d’un important message destiné aux sages de ce monde. »
Maladouin relâcha un de ses bras et empoigna une petite jarre marron, couverte de grossières bandes noires parallèles. Aussitôt quatre lueurs rouges éclairèrent le socle de marbre où la jarre reposait, et Maladouin s’approcha suffisamment de Jérôme pour pouvoir lui permettre de la saisir de ses mains.
« Vois donc, Jek-rum. Vois donc ceci et dis moi ce que tu en penses. » Légèrement décontenancé, Jérôme attrapa l’objet et en apprécia la texture. Cela ressemblait à un banal travail de potier, ça n’avait absolument rien d’exceptionnel. Il se concentra et pour la première fois, il voulut délibérément puiser dans ses nouvelles connaissances des informations supplémentaires à propos de la jarre. La seule chose qui lui vint à l’esprit furent les termes suivants : objet terrien. « Tu comprends, cette jarre fut l’objet de quelques menus sacrifices de ma part, et je n’ai jamais eu aucun moyen de vérifier son authenticité ; aussi me semble-t-il, tu es la personne idéale pour ce genre de questions n’est-ce pas ? »
Jérôme resta bloqué quelques instants, qui lui semblèrent une éternité. Le vieil ermite le regardait avec son œil de plus en plus ouvert, et il vit nettement une de ses antennes s’incliner dans sa propre direction, tandis que l’autre restait immobile.
« Euh, oui…oui ça ressemble tout à fait à quelque chose de chez moi, mais très franchement un grand nombre de vases que j’aperçois dans cette pièce auraient pu également provenir de la Terre, et d’ailleurs… »
Jérôme s’arrêta tout net. Il réalisa l’ampleur des pouvoirs psychiques de ce gros insecte, et se ravisa, pensant qu’il n’était pas forcément très prudent de donner trop de détails. Il s’apprêtait à mentionner que la taille de l’objet ne collait pas du tout pour quelque chose provenant de la planète Terre, car la jarre aurait du être beaucoup plus grosse. Et bien évidemment, et ce malgré la confirmation d’authenticité de sa supra-conscience, il se disait que l’objet était forcément une imitation. Une vague de terreur lui parcourut l’échine, quand il comprit que quelqu’un en relation avec Maladouin ou avec un de ses proches avait fait dans un passé plus ou moins éloigné, un voyage sur Terre. Ils avaient donc à leur disposition une technologie comparable à celle d’Apydia en personne. Et ceci était une affreuse nouvelle.
« Allons, dis le moi » Et Maladouin s’approchait maintenant de Jérôme avec un sourire forcé. Jérôme sentit la sueur qui coulait à grosses gouttes le long de sa nuque et la seule prise de conscience de cet état déclencha un courant d’air rafraîchissant à travers toute sa combinaison. Il se demanda quel était encore ce dispositif farfelu mais fut néanmoins un peu rassuré, un peu plus à l’aise.
« Je…je dirais que oui mais comment pourrais-je savoir exactement...j’avoue ne pas comprendre votre empressement.
« Bah…laisse donc ça. Ta réponse me convient parfaitement. »
Jérôme fut soulagé de ne pas avoir à argumenter plus avant quand à la plausible ou non authenticité de cette jarre terrienne antique. Maladouin était satisfait car il avait réussi à mettre le nouveau mal à l’aise, et qu’il soit terrien ou bramahpoute lui était totalement égal. A aucun moment Maladouin n’avait voulu forcer l’intimité de l’esprit de Jérôme, ses réactions excessives étaient tout simplement dans sa nature. Enfin, il n’était pas nécessaire d’user de la télépathie pour remarquer que cet interlude avait violemment perturbé Jek-rum, ce que l’ermite ne manqua pas de prendre en note. Il esquissa un rond de pied, et tourna le dos à Jérôme. Sur le revers de sa cape on voyait des inscriptions écrites verticalement, à deux endroits, comme sur le tapis d’entrée. Pavoise allait s’exprimer quand Maladouin leva brusquement sa main, sans même regarder dans la direction de Pavoise. Celui-ci resta pantois, et retint sa respiration. Maladouin lui demanda de patienter quelques instants. Il disparut dans une des nombreuses salles de la galerie, et revint promptement avec une boîte dans les pattes. Deux de ses pattes défaisaient les loquets de fermeture de la boîte, alors qu’il regardait Pavoise l’air de dire que oui, on allait s’occuper de lui aussi. Il tendit la boîte mauve à Jek-rum, qui découvrit non sans émerveillement des gâteaux sablés tout ce qu’il y avait de plus classiques, enveloppés individuellement dans des papiers transparents. Jérôme en gouta un par courtoisie, et les trouva très à son goût. Après avoir ingurgité quelques sablés, il se sentait beaucoup mieux.
« Pavoise je suis tout à toi ! » s’enquit Maladouin, qui faisait maintenant de grands gestes avec certains bras, alors que l’un d’entre eux lui tendait également un de ces délicieux gâteaux. Pavoise n’aimait pas tellement cette nourriture, mais se laissa tout de même tenter. Dès que la boîte mauve lui fut rendue, Maladouin la jeta nonchalamment au sol, créant un léger soulèvement de poussière, et il passa amicalement son bras sur l’épaule glissante de Pavoise qui s’en trouva ravi. Il parlait mais Jérôme ne comprenait pas tout, et il les regarda s’éloigner, et finalement sortir de la salle, laissant Jérôme seul dans un fatras de vases et autres meubles anciens. Son attention fut rapidement captée par une rangée de ces fameuses sculptures qui tenaient en équilibre à quelques centimètres au dessus de leurs socles respectifs. Diverses créatures, dont un animal qui ressemblait fort à un hippocampe, étaient représentées, ainsi que des formes qui n’évoquaient absolument rien de précis. Jérôme contourna l’hippocampe : sa carapace était toute en écailles, de minuscules taches marron et blanche parcouraient sa crinière, et ses sourcils étaient un assemblage inhabituel de petites boulettes rouges. Il tenait en équilibre, probablement grâce à un de ces dispositifs utilisant l’électricité statique ou un autre stratagème de ce genre tel que Maladouin semblait les maîtriser. Trop curieux, Jérôme passa le plat de la main sous la sculpture, mais ceci coupa instantanément le champ qui maintenait l’objet en équilibre dans l’air. Comme cela avait été le cas pour la jarre, Jérôme vit les quatre lueurs rouges s’allumer sur le socle, alors que l’hippocampe s’écrasait au sol dans un nuage de poussières. La consistance molle du sol était à cet instant un Dieu stellaire que Jérôme honorait : il redoutait plus que tout que Maladouin ne trouve une raison pour lui créer des problèmes, et, heureusement, la sculpture était intacte, mais Jérôme ne savait pas comment réactiver le mécanisme de stase électrostatique. Malgré la peur, Jérôme se surprit à penser à la vieille fourmi bougonne, et l’imagina courant dans ses galeries avec son hippocampe à la main, en hurlant « Ma stase !!! Ma stase !!! »
Et ceci le fit rire comme il n’avait pas ri depuis plusieurs jours. Regonflé de courage par cette touche de bonne humeur, il empoigna le cheval marin et s’enfonça dans la galerie à la recherche des deux autres. Décidément cet endroit avait tout d’un musée, il y avait même des légendes à côtés de certaines pièces de collection, expliquant les circonstances de leurs acquisitions. Lorsque Jérôme progressait dans les salles, il n’entendait plus que les bruits saccadés de la voix de Maladouin, et trouva son langage surprenant. Déchiffrer sans cesse les paroles de Pavoise ou de Maladouin était un exercice fatiguant, à la longue, même si elles étaient presque automatiquement déchiffrées par le biais du savoir de l’holoaxe. Aussi, le jeune homme profita de ces instants de solitude pour cesser de traduire leurs dialectes, mais il se rendit compte qu’écouter ces deux curieuses voix sans les comprendre avait quelque chose d’abrutissant. Il n’eut pas de mal à les retrouver au son de leurs voix, ils se trouvaient dans une pièce qui s’étendait en longueur, dont l’éclairage était beaucoup plus faible que partout ailleurs. La salle était jalonnée de grands vases, rudement bien décorés. Il parut évident à Jérôme que le faible éclairage n’était qu’une mesure pour protéger les motifs de ces vases de collection. Quand Jérôme fit son entrée, Maladouin tendait à Pavoise un de ces bibelots qui reposait dans la salle, ils concluaient un marché, et Pavoise donnait son dû à Maladouin. L’ermite fit claquer ses paupières et regarda Jérôme en sifflotant bizarrement.
« Il n’a rien ?
« Euh…non, non. »
En voyant l’hippocampe dans la main de Jérôme Maladouin avait compris ce qui était arrivé, et ne s’en offusqua pas pour autant. Pavoise, quant à lui, regardait ce bibelot avec beaucoup d’intérêt : il était aux zibelines, car sur Iota, la religion était inexistante, mais il existait une race d’insecte ailés, les zibelines, auxquelles on prêtait un pouvoir surnaturel, presque divin, un peu comme les anges sur la Terre.


Chapitre 6




VI – déferlante d’idées pour le cerveau d’une jeune âme


Il était à peine l’heure du goûter. Pierrot secouait ses mains engourdies par le voyage. Toute cette histoire était finalement difficile à admettre. A peine avait-il reposé la clé à son emplacement, qu’il descendit les marches quatre à quatre pour savoir s’il s’était passé quelque chose en leur absence. Son chien Nestor était à sa place, sur un tas de draps posés sur le canapé jaune de la salle à manger.
Sa grand-mère était assise devant la commode vareta, un artisan spécialisé dans la rénovation et le travail du bois. Il fabriquait beaucoup de meubles et leur donnait un aspect ancien. Mamy Berthe rédigeait des lettres et épluchait le courrier du jour. Une amie du sud de la France avait écrit, elle avait pris soin de mettre sa lettre en fin de tas pour la savourer en dernier. Pourtant, devant les enfants, elle faisait toujours mine de la mépriser. Ça ne lui ressemblait pas, mais les enfants ne furent jamais mis au courant. Pierrot réfléchit quelques secondes et demanda quand Jérôme allait rentrer. Mamy fut surprise et déposa immédiatement les papiers sur la commode. Elle retira ses lunettes sans un mot, et se tourna vers Pierrot. Ce genre de questions, pensa-t-elle, n’allait pas non plus avec son caractère habituel. Il avait été réservé toute sa vie et montrait rarement son attachement envers qui que ce soit.
« Et bien ? Tu reverras Jérôme juste avant la rentrée, il est en voyage à la mer avec sa classe, tu ne t’en souvenais plus ?
Pourtant c’est toi-même qui m’avais mise au courant. Que se passe-t-il ?
« Non je… non, je ne me souvenais plus, mais maintenant je revois le jour de son départ. C’est bon, je me souviens. Merci mamy. »
Apydia avait dit la vérité. Pierrot l’imagina en train d’observer la scène, avec un sourire satisfait. Lui, il était triste. Il commençait à se demander quand il reverrait vraiment son petit frère, et sentit son cœur battre à deux cents à l’heure.
Pierrot prit une feuille blanche et commença un dessin. Il esquissa une rue, des maisons qui la longeaient. Il pensait soigneusement à chaque détail qu’il allait ou non ajouter à un immeuble moderne qu’il avait déjà coiffé d’un splendide panneau publicitaire pour une marque de soda. Avec minutie il ajouta sous chaque baie vitrée du bâtiment une série de plaques de métal bariolées, et ses propres pensées lui échappèrent petit à petit. Il gribouillait maintenant sans réfléchir, et pendant plusieurs minutes il ne contrôla plus du tout son crayon. Cette sorte de transe, ça ne lui arrivait pas d’ordinaire. Il fut tiré de cet état par une goutte de sueur qui perla de son front, tomba sur le papier épais ; celui qu’il n’utilisait que quand il avait une idée précise de dessin, et qu’il était presque sûr de réussir. En tombant, la goutte avait capté la lumière du soleil et un fin rayonnement effleura le regard de l’enfant. Il revint à lui brusquement, ramena tout son corps en arrière et ravala sa salive en regardant son œuvre. Tout était exactement tel qu’il l’avait imaginé, à un détail près, et non le moindre. L’astre qu’il avait dessiné, à la place logique où tout enfant faisant un dessin de ce genre aurait mis le soleil, n’était autre que la demeure d’Apydia. Cette satanée prêtresse avait probablement infiltré son cerveau et ses pensées les plus intimes au plus profond qu’il n’était possible de le faire, pensa-t-il, gêné. Puis il observa de nouveau. Le dessin était très net, et il avait peine à croire qu’il venait de faire cela en divaguant à moitié. Même ce bleu si particulier, si doux au regard, était là, inscrit pour des années sur une feuille de papier terrien. Autour du cube, le noir du vide spatial s’atténuait lentement pour se fondre curieusement dans le décor du dessin. Le résultat était surprenant. Il jugea bon de dissimuler ceci dans un de ses cahiers, et ne fit mention de son état second à personne.
Le soir, alors qu’il flânait dans l’entrée, Pierrot assista au retour de son père qui lui adressa immédiatement un bonsoir chaleureux. Il serra Pierrot très fort dans ses bras, le relâcha et se dirigea vers la cuisine où il attrapa quelques noix, et en glissa quelques unes dans sa poche. Il demanda à son fils où mamy rangeait son casse-noix, et Pierrot pointa un tiroir du doigt, sans un mot. Bien malgré lui, en regardant son père broyer une noix, il eut un flash et se représenta un assemblage de pièces de métal, de bois, des vis. Il avait devant lui un certain nombre de pièces nécessaires à la conception d’un objet, et il savait exactement comment il allait les ajuster entre elles dès qu’il les aurait sous la main. Tandis que son père le questionnait sur sa journée, s’il s’était bien amusé, et ce qu’il avait mangé ce jour là, Pierrot lui répondait lentement et comptait un à un les éléments, et les passait successivement en revue pour savoir où il allait pouvoir se les procurer. Il courut mettre tout cela sur papier, et aussitôt la liste établie il la soumit à son père qui ne comprenait pas très bien. La journée avait été longue et il songeait à la douceur de son lit. Pierrot négocia un passage dans les boutiques en ville, pour le lendemain. Après tout, il ne prenait jamais d’initiative quant aux activités qu’il pouvait faire avec son père, et une aussi simple requête ne pourrait pas être refusée. L’accord fut conclu. Le lendemain, toutes les pièces nécessaires furent récupérées, à l’exception d’un cylindre métallique dont il avait absolument besoin. Le surlendemain matin, la fameuse pièce avait été trouvée chez un quincaillier. Et deux jours après, Pierrot avait fabriqué un casse-noix semi-automatique qu’il avait même incorporé à la grande table de la cuisine qui servait de plan de travail à sa grand-mère. Toute la famille était très fière car ce que Pierrot avait fait tenait du génie, au moins pour son âge, la chose était exceptionnelle. Le casse-noix eut un franc succès.
Pierrot, emporté par la passion créatrice, ne fit pas immédiatement le rapprochement et, deux jours après, il ne pensait absolument pas qu’Apydia ait été pour quelque chose dans la confection de cet objet inattendu. Quand vint le moment de dormir, il sombra dans l’univers étrange des rêves, et il volait très haut dans le ciel, sur une planète inconnue des hommes. La planète Iota. Vu de si haut, tout semblait très ordonné. Les forêts similaires à celles où Jérôme avait atterri avaient des allures de champs verts, et Pierrot apercevait beaucoup de plans d’eaux, mais aucune rivière, aucun fleuve n’étaient visibles. Dans les airs, il se laissait aller, se tortillait, laissait sa tête partir, il croisa même ses mains derrière sa nuque en souriant, et ouvrit la bouche pour sentir le flux d’air titiller le fond de sa gorge. Au loin, il aperçut des zones moins denses, et en s’approchant il vit se dessiner petit à petit des collines de sable entrecoupées de ce qui semblait être des échafaudages. Intrigué, Pierrot tenta une approche. Lorsqu’il fut arrivé à environ une centaine de mètres des premières surfaces sablées, il eut l’impression que celles-ci s’étendaient à perte de vue. Mais ce n’était qu’une illusion. Il distingua des formes qui évoluaient le long des constructions sommaires : quand il fut suffisamment rapproché, le sentiment de plénitude qui dominait ce rêve fit place à la tristesse, car il vit de grands insectes qui marchaient le long des constructions, en portant des fardeaux qu’ils acheminaient au sommet. Puis ils redescendaient en chutant dans le vide, en faisant jouer de leurs ailes pour amortir la chute : on aurait dit des mouches géantes. Pour la première fois de sa vie, Pierrot fut conscient qu’il dormait, dans son lit, dans la chambre bleue, parfaitement emmitouflé dans sa couette. Il se rappela ce jour où Jérôme lui avait juré qu’il pouvait penser au sein de ses rêves, et que s’il le désirait il pouvait se réveiller à tout moment. Aussi Pierrot fut tenté de se tirer tout seul de ce rêve, mais la méthode que lui avait enseigné Jérôme ne lui convenait guère, car il fallait impérativement se donner la mort. Pierrot s’était posé sur une des collines, et observait silencieusement ces curieuses processions.
« Bonjour, Pierrot. J’ai cru comprendre que tu avais déjà donné libre cours à ta créativité en rentrant sur Terre ? »
Pierrot ne fut qu’à moitié surpris. Il connaissait cette voix envoûtante. La belle Apydia était à nouveau à ses côtés, mais pour quelle raison cette fois-ci ?
« Si je t’ai fait venir ici, c’est pour te donner des nouvelles de ton frère. Vos liens sont très forts, et je n’avais pas jaugé leur importance en vous séparant momentanément, j’en suis sincèrement désolée. J’espère que tu me pardonneras plus tard. En attendant, je vais t’expliquer ma façon de procéder. Lorsque tu étais dans mon decepte, j’ai scanné ton cerveau, et j’ai aujourd’hui un plan parfaitement détaillé de chacune de tes connections neuronales. Le cerveau humain est une machinerie complexe, qui peut faire des choses miraculeuses pour peu que l’on sache l’exploiter à sa juste mesure. La seule chose que j’ai modifiée, c’est cette capacité créative, je l’ai augmentée pour te permettre de maîtriser la mécanique, et comprendre toute machine électronique. Dorénavant, nous serons toujours interconnectés, mais je ne me servirai de cette connexion uniquement pour te mettre en relation avec ton frère, car je sais qu’il te manque, et tu lui manques aussi. Ce type de relation est sans danger, il me suffit juste d’agir sur ton cortex cérébral pendant ton sommeil pour te donner l’illusion que tu rêves. Et oui, ce rêve est faux, fabriqué de toutes pièces par mes soins. Néanmoins, les paysages que tu as survolés existent. Mieux, il s’agit de la planète où se trouve actuellement Jérôme. Il y aura un léger décalage entre vos paroles, car je vais devoir constamment ingurgiter tes dires sous forme de données, pour les insérer dans le cortex de ton propre frère, également connecté à moi. Ainsi, ton frère aura également l’illusion d’un rêve, mais, vu de son côté, le travail sera plus simple car je n’aurai pas à recréer dans son cerveau l’illusion de la planète Iota (que je te présente au passage), mon travail consistera seulement à projeter ce que j’aime appeler ton animus, et ta personnalité subconsciente, et à matérialiser ton image devant lui. Vous aurez tous les deux une hallucination créée de toutes pièces par mes soins, mais vous pourrez communiquer. Tu dois comprendre que tout ceci implique une grande concentration de ma part, et que je ne tiendrai pas longtemps. J’espère que ceci te fait plaisir. »
Pierrot était fasciné par ce qu’il venait d’entendre. Il se contenta dans un premier temps de regarder avec une certaine consternation ces insectes à têtes de mouches déposer inlassablement leurs fardeaux puis se laisser tomber. Avant qu’il se demande quelle en était la raison, Apydia lui fournit une explication :
« Ne sois pas malheureux pour ces gens. Sur Iota, on ignore totalement les principales émotions humaines. Leur comportement est difficilement compréhensible pour quelqu’un comme toi. Ici, la souffrance n’existe pratiquement pas, et certaines émotions sont un luxe. Vois-tu, ces gens sont riches, et ils ne font que s’offrir des émotions, parfois des illusions. Ici, l’émotion est la souffrance du labeur. Ils sont là pour ça, sans contrainte aucune. Maintenant tu comprends bien que cette scène n’a absolument rien de triste. D’ailleurs, toutes ces constructions qui s’étendent à perte de vue ont une fonction similaire. »
Pierrot hocha la tête en guise d’approbation, et il vit se dessiner dans le ciel grisâtre le visage de celle dont il entendait la voix langoureuse depuis quelques minutes. Le front d’Apydia se plissa, comme si elle fournissait un gros effort, et un spectre se matérialisa effectivement face à Pierrot. Il se passa une longue minute avant que Jérôme ne fut complètement apparu devant lui. Incroyable. Ils échangèrent un sourire et Jérôme raconta absolument tout ce qu’il savait à son frère. Un gros poids fut alors retiré du cœur de Pierrot, car il était rassuré quant à ce qu’allait bien pouvoir devenir son frère. Il était entre de bonnes mains après tout, du moins en apparence. Alors il réalisa seulement que sa petite invention était le fait du changement que dame Apydia avait opéré dans son métabolisme. Il fut choqué, mais raconta tout de même son histoire, avec moins d’assurance toutefois.
« Ils croient que tu es en classe de mer avec ta classe, en plein milieu des grandes vacances ! »
Jérôme sourit à pleines dents et Pierrot leva les yeux au ciel, pour contenir sa jubilation, et plaça ses mains dans son dos. En levant les yeux au ciel, il vit le visage d’Apydia qui les observait, silencieuse. Peut-être avait-il retenu sa joie parce qu’elle était là, il ne le savait pas lui-même. Ils s’étaient tout dit en moins de dix minutes, et Apydia commençait à fatiguer. Elle leur fit un signe, qu’ils attendaient d’ailleurs tous deux. Ils n’avaient nul besoin de rester en contact plus longtemps. Pierrot avait une nuit à finir, Jérôme une mission diplomatique à mener à bien. Apydia n’en fit pas mention, mais elle était extrêmement satisfaite d’avoir pu procurer ces instants de bonheur aux deux frères. Au cours de la même nuit, Pierrot enchaîna une série de rêves : dans l’un d’entre eux, il était dans son lit, et il regardait ses mains, ses doigts lui paraissaient énormes et il ressentit un malaise. Le décor autour de ses doigts lui semblait être comme l’écran brouillé d’une télévision déréglée.
Le lendemain matin, Berthe se leva de bonne heure, comme à son habitude, et remarqua que le lit de Pierrot était déjà vide. Sans se poser de questions, elle se laissa aller aux automatismes du matin. Dans la cuisine, en préparant le petit déjeuner, son regard se tourna vers le jardin. Elle y aperçut Pierrot, tout au fond. Il s’était suspendu par les jambes à un des barreaux de la tonnelle, et ne bougeait pas. Berthe fut prise d’une panique incontrôlable, et se rua dans le jardin en hurlant, elle fut à demi rassurée quand elle vit la tête du garçon se tourner vers elle. L’attention de Pierrot fut perturbée par les cris de terreur de sa grand-mère, qui avait cru en premier lieu qu’il lui était arrivé malheur.
« Dis donc tu vas te briser le cou ! Qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter à ton père après ça ? Descends tout de suite et au trot ! » Pierre regardait sa grand-mère, partagé entre la peur du courroux de celle-ci et la jouissance de constater qu’elle tenait à lui au point de se laisser aller à une colère telle qu’il n’en avait jamais vue de sa part. Et il prit conscience qu’il n’avait jamais vu sa grand-mère hausser le ton avant ce jour là. Ce jour là, Pierrot se demandait naïvement si réfléchir la tête en bas pouvait l’aider ou pas à penser plus justement : s’il avait parfois la tête en bas, peut-être que ses pensées allaient mieux circuler et que des choses lui apparaîtraient. Le jour même, il décida d’investir le laboratoire désaffecté de son défunt grand-père pour mener à bien ses recherches, et il continua régulièrement à soumettre à son père des requêtes concernant des objets divers et variés, pendant que son frère crapahutait aux confins de la galaxie à la recherche de vieux sages aux mains palmées.


Chapitre 7




VII – Le village sans ciel.


Mahony, de retour chez ses comparses, comprit qu’il lui fallait avouer devant le désitoire qu’il avait laissé Pavoise pénétrer dans le complexe de Maladouin accompagné d’un étranger. Cette pensée le rendit pâle comme un vacille (6), mais il se fit une raison, car en laissant Pavoise avec l’humain il avait écouté son cœur, et pris une décision qui selon lui s’imposait. Chaque village batracien avait à sa tête un conseil d’anciens, qui communiquaient régulièrement avec la vieille cité des sages. Le village se trouvait dans une caverne, cachée derrière un plan d’eau très profond qu’il fallait traverser pour y accéder. Les structures rappelaient celles d’une abbaye, et pour entrer en contact avec le désitoire il fallait de toute façon glisser une demande dans une urne, située au centre d’un cloître qui devait rester désert le plus souvent possible afin de conserver au mieux l’anonymat des demandeurs s’ils le souhaitaient. Mahony effectua les démarches habituelles à toute vitesse. Les documents glissés dans l’urne atterrissaient dans une salle où étaient entre autres stockés des vivres et surtout des boissons, similaires à l’alcool terrien, car elles enivraient l’esprit, mais la composition était différente. Ceux qui étaient chargés de relever les documents puis de les apporter au conseil étaient tous issus de la même famille depuis des générations. Ainsi, la tâche pouvait être effectuée par des personnes différentes selon les périodes, mais il subsistait une certaine discrétion car la besogne demeurait familiale. Lorsque la demande de Mahony échoua de l’autre côté des murs du cloître, Ra Zoo La, fille de E No La, faisait justement l’inventaire de la réserve de vivres des anciens, et regarda pour la première fois, fascinée, un de ces documents tomber doucement sur le sol. Elle lut la demande :
« Par le grand gama-tryton, moi, Mahony, fils de Manie Manie et de Thanatus, Je voudrais soumettre au grand conseil des sages une nouvelle de la plus haute importance.
Il y a non loin de nos habitations un non initié (7) qui prétend devoir délivrer un message aux sages de la cité de Matrimethek. Il se trouve actuellement au complexe de Maladouin où je lui ai dit de m’attendre. Pavoise devait le surveiller mais il semble que ses intentions soient pacifiques. Je sais que Pavoise lui demandera d’attendre mon retour, ou le retour de l’un d’entre nous mais j’aimerais y retourner en personne si vous le permettez, et je prendrai un moyen de transport approprié. J’attendrai votre réponse sur la place centrale en espérant que vous lirez mon message rapidement.
Longue vie et prospérité pour Matrimethek,
Mahony. »
Le message fut immédiatement délivré.
(6) : dans la tradition matrimethique, se rapporte à une sorte de linge utilisé par tous pour vêtir les nouveaux-nés.
(7) : étranger à la planète Iota.



En lisant ces lignes, Ra Zoo La mourrait d’envie de rencontrer l’étranger. Elle fixa son esprit sur cette rencontre avec une telle véhémence qu’elle en oublia presque l’importance du travail qui lui avait été confié ce matin, et dont le rapport devait impérativement être rendu à son père dans les plus brefs délais. Ce travail lui importait peu : il s’agissait de mettre à jour l’inventaire des boissons en vue de la célébration quinquennale de Némésis. Némésis était un déformeur d’espace légendaire. Après avoir été transporteur, puis contrebandier, il offrit ses services lors d’une guerre cosmique sans merci qui opposa plusieurs races d’ insectoïdes. Alors que les enjeux de cette guerre étaient considérables, il accepta de s’impliquer au nom d’un des peuples protagonistes et instaura un dialogue, à la suite d’un travail acharné de plusieurs années-cycle. Il fut ni plus ni moins le principal acteur de la paix lors d’un conflit qui aurait pu affecter tout l’univers connu et bon nombre de dimensions parallèles. Némésis était une sorte de demi-Dieu dans toute cette zone de l’univers, mais il était en fait originaire de la nébuleuse Kree. Il proposa une dizaine de traités aux différents acteurs, et au dernier moment la guerre reprenait et toutes les négociations tombaient à l’eau. On célébrait cette fête toutes les cinq années-cycle sur Iota car Némésis présentait un plan de paix environ tous les 5 ans jusqu’à ce que la raison du peuple Kree triomphe. Ra Zoo La ne craignait pas la colère de Némésis.
Elle chercha bien un stratagème pour se faire accepter parmi ceux qui iraient à la rencontre du sauvage, mais elle ne trouva rien de bien convaincant. Après avoir remis la missive à son père, elle fila néanmoins sur la place principale du village où elle eut vite fait de repérer Mahony et alla à sa rencontre. Ra Zoo La aimait bien Mahony. Il était plus vieux qu’elle, elle n’était qu’une enfant. Il la connaissait bien aussi, et un sourire avec la tête penchée de côté lui fut adressé lorsqu’elle se présenta. Il n’eut pas le temps de lui demander si les choses se portaient bien de son côté qu’elle l’assaillit de questions à propos du fameux étranger, bravant ainsi allègrement toutes les conventions d’usage. Il était bien entendu interdit de procéder de la sorte. Mahony fut légèrement décontenancé. Puis, en regardant les yeux certes énormes, mais incarnant l’innocence de la jeune Ra Zoo La, il se souvint d’une ou deux anecdotes de sa propre enfance. Il avait été tout aussi audacieux dans sa jeunesse. L’air était magnifiquement parfumé ce jour là. Ra Zoo La respirait à pleines branchies les saveurs qui s’échappaient d’un établissement de restauration non loin de là, mêlées aux fleurs de cataplytus (8) rapportées tous les cycles solaires par des marchands ambulants qui étaient entrés en ville quelques heures plutôt seulement. Mahony se demanda si une seule personne seulement sur cette planète avait déjà rencontré un terrien auparavant ; certainement pas, se dit-il. Il se souvint brusquement du jour où tout jeune il avait fait livrer du pollen de Kitiquanty par un marchand, sans en aviser ses parents. Il connaissait le caractère légendaire des saveurs de ce nectar, et ne s’était absolument pas soucié de savoir que quelqu’un aurait à payer pour ça. (8) : fleur violette équivalente aux pivoines terriennes dans l’aspect.
Il avait tenté en vain de convaincre le livreur de lui laisser le paquet en se disant que son père le payerait plus tard. Toute une histoire à l’époque, presque traumatisante. Mais le marchand lui avait offert un flacon en cachette, quelques cycles plus tard, sachant quel remue ménage cela avait créé pour le jeune têtard. Mahony le consomma en grande partie avec Pavoise, et en gardait un excellent souvenir, le genre de souvenir qui allait parfaitement avec ce doux moment. Le sourire de cette demoiselle… comment pouvait-elle le décontenancer de la sorte ? Il regarda l’enseigne rougeâtre d’un atelier de désassemblage de molécules et se demanda si son épiderme était en ce moment même dans les mêmes tons. Quelques instants plus tard, après de vains balbutiements stériles et quelques formules de politesse la cavalerie surgit sur les lieux et libéra Mahony d’une situation embarrassante. Ra Zoo La arriva en bondissant avec enthousiasme, suivi de quatre crapauds. Des conducteurs, ces gens là dédiaient le plus clair de leur temps au transport de vivres, ou de personnes, et transportaient leurs fardeaux en formant un cercle à l’intérieur duquel était tendu un drap vert traditionnel. Ensuite, ils se déplaçaient un peu à la manière d’un crabe, avec une impressionnante coordination de gestes. Ce mode de transport qui paraissait assez rustique pour des personnes physiques était néanmoins le moyen habituel pour transporter les gens de hauts rangs. Le doyen du village, par exemple, avait coutume de se déplacer ainsi dans les marais de damassy.
Le message avait bien été accepté par les instances concernées, et tout était prêt pour retourner vers le lieu de rendez-vous, le départ ne se fit pas attendre, et Ra Zoo La fut également autorisée à les accompagner car elle avait, selon son père, rempli toutes ses obligations journalières. Le groupe traversa des grottes de transfert. Chaque village batracien de Iota, à quelques exceptions près, se trouvait sous terre, ou plutôt sous l’eau. Généralement, un village reposait tout au fond d’un plan d’eau, ou alors dans une zone rocheuse mais parsemée de poches d’eau. Les structures habitées étaient toutes entourées d’une membrane élastique gigantesque vivante, de véritables entités supérieures, les mantisses, dont la nature réelle restait un secret farouchement gardé par les doyens de Matrimethek. Le village de Mahony lui, était situé dans une zone abritée de roches, ce qui expliquait le passage obligé par des grottes.
Ra Zoo La était aux anges, et pendant tout le trajet les yeux de Mahony se dirigèrent régulièrement vers cette belle grenouille. Il se demanda si malgré son jeune âge, elle avait déjà un compagnon de danse pour la grande célébration qui approchait à grands pas. Cette pensée effleura son esprit lorsqu’ils émergèrent du lac.
L’épiderme particulier et les tissus végétaux utilisés pour la confection des pagnes et autres artifices vestimentaires des batraciens avaient la particularité de sécher très rapidement. Après quelques dizaines de secondes passées à bondir à la rencontre de Jérôme, Mahony sentit déjà l’effet adhésif de ses pattes s’estomper avec l’humidité qui s’évaporait. Un des transporteurs demanda à Mahony s’il faisait souvent ce trajet. Mahony légèrement agacé, répondit sèchement en pensant à une raillerie de la part de ce type aux traits agressifs, puis il sembla se raviser. Le crapaud en question, Logiqx, fut assez désappointé par la réaction de Mahony, qui comprit alors que ce n’était pas une moquerie du tout, et s’excusa aussitôt avec un pincement au cœur. Logiqx lui répondit d’une manière chaleureuse : « Je trouve l’endroit très beau, dire que c’est tout près de chez nous, je suis bien content de découvrir ce coin. » Mahony trouva que c’était un comble pour un transporteur de ne pas connaître sur le bout des doigts les environs de son propre lieu d’attache, mais ne se posa pas plus de questions sur le moment. Ils allaient bientôt arriver sur le lieu de rencontre et il n’arrivait pas à décrocher un mot pour Ra Zoo La. Son ventre le tiraillait intensément alors que une heure auparavant, c’est tout juste s’il avait jamais remarqué cette jeunette. Comme pour s’excuser encore de son attitude pitoyable auprès de Logiqx, il s’adressa directement à lui au lieu de signaler qu’ils étaient arrivés au groupe entier :
« c’est ici. »
Et en s’adressant au groupe : « Nous y voilà »
Quand ces mots furent prononcés les bonds se firent progressivement plus lents, plus courts et plus discrets. Ra Zoo La n’avait pas décroché un traître mot depuis leur départ. Les tons de la végétation mêlés aux pagnes mauves foncés des porteurs, ou encore la tenue cérémoniale de Ra Zoo La, vêtu d’une toge blanche et verte et d’un chapeau cylindrique, donnaient à tout ceci l’allure d’un vrai tableau évoquant les printemps colorés des jardins chinois terriens. L’attitude prudente qu’ils adoptaient tous maintenant, en marchant précautionneusement avec des yeux alertes écarquillés, donnait également à la scène un caractère comique. Il leur fallait quitter le chemin à cet endroit et enjamber quelques buissons pour se diriger vers le complexe de Maladouin. Mahony profita de cette occasion pour tendre la main à Ra Zoo La. Celle-ci déposa sa main dans le creux de celle de Mahony qui jubila intérieurement. Elle lui sourit et il fut empli d’un bonheur certain. Mais il s’agissait pour le moment de se hâter vers le point de rendez-vous. Jérôme et Pavoise s’étaient postés en avance, à la rencontre du groupe et Mahony fut le premier à les apercevoir. Ils discutaient, debout au milieu de tas de feuilles beiges et blanches. Maladouin aurait été furieux s’il avait réalisé qu’un groupe entier de batraciens accompagnés de cet étrange humain se donnaient des rendez-vous en haut de son repère. Pavoise fit les présentations. Jérôme sentit dans leurs yeux à tous que son arrivée dans ces lieux constituait un évènement important. Gêné par tous ces égards, il vit les porteurs déplier le tissu vert dans lequel il allait devoir prendre place pour la durée du trajet. Quand vint le moment d’embarquer, il jeta un dernier regard dans la direction du complexe, comme pour marquer le coup et lui dire au revoir intérieurement. Juste avant le départ Ra Zoo La s’adressa à Jérôme :
« Nous sommes ravis de vous accueillir jeune homme. »
Et Logiqx prit la parole :
« Comment se fait-il que nous puissions vous comprendre ? »
Jérôme expliqua simplement que la combinaison qui le revêtait était douée d’une technologie supérieure qui gérait tous leurs dialogues et transmettait les informations directement au cerveau.
« Je vois, je vois…un traducteur. C’est astucieux, nous disposons également de fantaisies de ce genre sur Iota. »
Comment était-ce possible d’ailleurs, le jeune homme se posa la question alors qu’il répondait. Aussitôt, le mécanisme d’explications qui s’exécutait constamment en tache de fond répondit silencieusement à Jérôme qui ne cessait de s’émerveiller devant la puissance d’un tel procédé. S’il le désirait, il pouvait même modifier la voix qui lui murmurait toutes ces explications. Celle-ci était réglée depuis le début sur le timbre de voix d’Apydia en personne. Le carnet de l’utilisateur du symbiote, car c’est ainsi qu’il était intitulé, contenait l’équivalent d’un livre de 200 pages, mais il existait une fonction pour résumer. Jérôme essayait de jongler entre les différentes rubriques pour répondre du mieux qu’il pouvait à la question de Logiqx et c’est en lisant rapidement la synthèse du premier paragraphe qu’il put finalement expliquer :
« La technologie du symbiote que j’utilise est issue d’une forme de vie bien réelle, les juges silencieux. Les juges silencieux sont des animaux de l’espace, ils vivent dans des zones reculées de certaines parties de l’univers symbolisées par l’ordre. Autrement dit notre univers à nous. Ces formes de vie ont été étudiées par un corps restreint de scientifiques privilégiés, liés d’une certaine manière à la personne dont je suis le messager aujourd’hui. Tout ce que je peux vous en dire maintenant, c’est que les tissus du symbiote ont des caractéristiques parfaitement atypiques, qui modulées avec des technologies avancées, permettent de faire de vrais miracles. Par exemple des connections sont établies entre les parois du vêtement et mes cellules nerveuses, ainsi que entre certaines zones du vêtement et mon cerveau, via les ondes magnétiques dégagées par mon corps naturellement. Ceci, c’est bien entendu la théorie, je serais incapable de vous raconter les choses plus précisément. Jérôme mentait. Il venait d’assimiler plus du tiers du manuel en quelques instants. Chaque mot un tant soit peu compliqué appelait automatiquement une interrogation puis d’autres réponses instantanément, et le processus alla en cascade pendant ces quelques instants. C’était beaucoup trop d’informations en trop peu de temps. Il faillit vaciller bien qu’il fut déjà assis. Il posa d’instinct son coude à la corde qui servait à se cramponner au siège de transport en cas de secousses, et ce léger passage à vide passa inaperçu. Le départ fut donné. Les bonds des crapauds transporteurs n’étaient pas les mêmes selon le type de marchandises qu’ils avaient à livrer. Et généralement, lorsqu’ils avaient à porter des personnes, celles-ci appartenaient aux hautes sphères de la société aussi la douceur était requise. Devant l’émerveillement de Jérôme qui criait d’admiration, les crapauds ne purent s’empêcher de faire une démonstration. Les sauts se firent de plus en plus haut, et bientôt Jérôme pouvait presque toucher en tendant la main les cimes des arbres. Cette petite attraction eut pour point final un bond d’une dizaine de mètres et un haut le cœur mémorable. Jérôme leur demanda de refaire des petits sauts et décréta que c’était le plus beau jour de sa vie. En arrivant au plan d’eau du village, Mahony Pavoise expliqua que cette façon de se déplacer avait un caractère solennel, et que faire de grands bonds était une véritable fierté pour leurs semblables. C’était quelque chose d’indissociable du statut de crapaud. Les transporteurs déposèrent Jérôme juste au bord de l’eau. Celle-ci était très claire. Cependant quelque chose attira l’œil de Jérôme. Une petite particule, comme un bout de feuille, flottait à la surface. La feuille se mouvait dans l’eau comme si elle glissait à quelques centimètres du garçon. Il tenta de l’attraper et mit sa main à l’eau. Le symbiote s’effaça instantanément au niveau de l’avant bras de Jérôme, comme s’il se pliait inconsciemment à la volonté de toucher l’eau avec sa propre peau. La feuille glissait sur une fine pellicule de liquide, et la partie inférieure était un peu plus dense, à la limite d’une substance gélatineuse. C’était très curieux au toucher et presque agréable. Jérôme se retourna vers le reste du groupe, ils étaient tous prêts à plonger et réalisèrent qu’il n’était pas forcément évident pour le terrien qu’ils allaient tous se rendre au village par la voie des eaux. Mahony demanda alors :
« … Pouvez vous nager et respirer l’eau ?
J’ai bien peur que non, je ne peux pas respirer de l’eau, venir dans ce village me semble donc compromis.
Pas du tout ! Si vous savez nager alors c’est parfait. Je suis désolé mais nous n’avions même pas pensé à ce détail plus tôt. »
Jérôme anticipa pour la première fois son symbiote. Il sentit d’instinct que quelque chose était certainement prévue par la combinaison pour se déplacer sous l’eau. Et il avait raison. Il prit la plus grande inspiration possible avant de s’enfoncer à son tour dans les profondeurs aquatiques. L’eau de Iota était décidément différente de celle qu’on avait sur Terre, batifoler dans cette gélatine était une expérience de plus à ajouter à son carnet d’aventures. Le symbiote avait encapuchonné la tête de Jérôme et un flux d’air balayant le devant du visage assurait une visibilité optimale. Il n’osa pas respirer tout de suite, étant trop concentré sur ses gestes, et essayant tant bien que mal de battre des jambes, en restant cramponné au tissu de transport qui était attaché à la taille d’un des crapauds aux pagnes violacés. Un moment de panique vint lorsqu’il dut prendre sa première bouffée d’air, puis il s’y accommoda. Des petites gouttelettes d’eau lui fouettaient le visage. Jérôme remarqua que les batraciens se parlaient sous l’eau d’une façon très naturelle mais il ne parvint pas à comprendre le sens des mots. Ils arrivèrent bientôt à destination, après avoir franchi une structure en forme de cirque d’une cinquantaine de mètres de profondeur par rapport à ce que Jérôme avait cru en premier lieu être le fond de cet étrange lac. Ce qu’il vit gisant au fond du cirque était…indescriptible. Un grand drap bleuté recouvrait une partie du sol. On pouvait distinguer nettement les végétaux et morceaux de roche emprisonnés sous la membrane, dont la surface paraissait de plus en plus importante au fur et à mesure de la descente. Une légère déformation pointue en son milieu marquait le sommet de ce que le monde des batraciens avait baptisé la mantisse. La surface de la mantisse marquait un niveau de densité supérieure par rapport à la moyenne, mais il semblait qu’elle était faite d’eau également car le petit groupe la traversa sans encombres. La substance liquide était très épaisse et élastique. La mantisse abritait une poche d’air. Elle agissait en fait comme un immense générateur d’oxygène, d’une puissance apparemment suffisante pour fournir le nécessaire à un village entier. Vue de l’intérieur, la membrane bleue était composée de milliers de petits grains blancs desquels suintaient par endroits des gouttes d’eau, et on voyait également quelques rejets de vapeur d’eau de ci de là.


Chapitre 8




VIII – La sensation de satiété de Toutakoutékalé.


« Nous allons bientôt arriver à notre cher village de Toutakoutékalé. » précisa Ra Zoo La. Jérôme fut frappé par la vitesse à laquelle tout le monde avait séché. Le groupe traversa une grande grotte parcourue partiellement par les eaux. Le petit chemin qu’ils empruntaient se transforma progressivement jusqu’à ce qu’il s’enfonce véritablement dans la pierre. Le couloir creusé ainsi dans le roc devait représenter une masse de travail considérable, tant par endroit la netteté des motifs sur les rambardes sculptées approchait la perfection. Pavoise avait pris beaucoup d’avance sur le groupe et discutait déjà de l’évènement insolite qu’était la venue de Jérôme avec un acolyte, lorsque le reste du groupe déboucha à la fin du couloir de Pierre sur une des entrées du village. De l’intérieur il n’y avait rien de particulier, si ce n’est le bruit des pas qui résonnaient, étouffé petit à petit par le brouhaha provenant de l’activité intense qui sévissait ce jour là sur la place principale de Toutakoutékalé.
Appuyé sur un immense pilier qui soutenait semblait-il la voûte rocheuse, Pavoise était là, coude contre colonne et l’autre bras ballant, faisant de temps en temps de grands gestes qui captivaient l’attention de ses deux interlocuteurs. On aurait dit une caricature comique : Pavoise était le héros farfelu, le gars au grand cœur qui exagère toujours ses bonnes actions, dont l’imposante morphologie grenouillesque n’empêchait pas un air général rêveur, toujours débraillé, jusque dans ses propres idées. C’est ce que Mahony avait toujours trouvé intéressant chez lui, et maintenant Jérôme découvrait son caractère de gentil vantard. L’endroit paraissait immense. L’odeur d’humidité pesante du couloir s’était en quelques secondes transformée en délicats parfums de printemps, et en se retournant après avoir marché quelques mètres sur les mousses vertes qui tapissaient le sol, Jérôme contempla l’endroit d’où il était arrivé avec délectation. De surprenantes lianes vertes, comme des brins de pelouse géants, recouvraient une grande partie de la façade et tombaient telles des fleurs fanées juste au dessus de l’entrée. Sous le tapis verdoyant on apercevait la roche d’un bleu marin très sombre, irrégulière, qui s’élevait, s’élevait… et faisait office de toiture géante. Le groupe progressa vers la grande place qu’on pouvait alors apercevoir, de là on voyait des silhouettes vertes qui s’agitaient dans tous les sens et quelques unes grimpaient le long d’échafaudages de fortune pour accrocher des bannières. Ra Zoo La expliqua en chemin à Jérôme que l’énergie déployée par la Mantisse permettait, couplée à une technologie batracienne, de produire une lumière proche de celle de l’extérieur, il souligna que ce genre de prodige n’était qu’une des multiples facettes des possibilités qu’elle offrait, et ils arrivèrent rapidement sur les lieux. Un comité d’accueil les attendait. Jérôme ne savait plus quoi penser en voyant toutes ces créatures aux apparences de grenouilles qui scrutaient son arrivée aux portes de leur village ! Des marches en pierre composaient maintenant le sol et formaient un chemin tracé vers l’entrée. Cet endroit, et en particulier ces colonnes massives, rappela à Jérôme ce qu’il connaissait de l’architecture athénienne de l’antiquité.
Jérôme ne réalisa pas tout de suite que toutes ces décorations de dernière minute avaient un rapport direct avec leur arrivée au village. Le chef, Atmaath, qui était également le doyen de cette communauté, prit la parole et entama un petit discours de bienvenue. Au fur et à mesure qu’Atmaath s’exprimait au nom du village, des curieux, enfants, commerçants qui avaient laissé tomber leurs affaires en catastrophe pour assister à l’évènement arrivaient et s’agglutinaient autour du groupe pour écouter. Il annonça avec un sourire apaisé que la célébration quinquennale de Némésis serait avancée de quelques jours et durerait un jour de plus. Au moment où il prononça ces mots les voix s’élevèrent à l’unisson, la nouvelle ne laissa personne indifférent. Certains s’indignaient car ils ne seraient jamais prêts à temps, d’autres criaient d’enthousiasme et Jérôme vit certains batraciens s’étreindre et entamer des petites danses rebondissantes en prononçant des mots que ni le symbiote ni la conscience de l’holoaxe n’arrivaient à décoder. Dans ces moments là Jérôme prenait vraiment conscience de l’étrange voix de ces créatures, une voix à demi intérieure.
« Sûrement de l’argot batracien. » pensa-t-il.
Une bonne minute s’était écoulée depuis la bonne nouvelle, et Mahony faisait des vagues avec sa bouche. On aurait dit une grenouille stressée. Il mourrait d’envie de prendre Ra Zoo La dans ses grands bras mais il plissa les yeux en se concentrant très fort pendant quelques secondes et il se jeta enfin à l’eau : « Hm mm… Ra ? Je voulais.. enfin je veux dire Ra Zoo La ? Je me demandais…
« Mahony ?
« Je… Veux-tu que je sois ton danseur attitré pour la fête de ce soir ?
Ra Zoo La fut prise au dépourvu et après le choc de cette demande inopinée elle analysa sa situation et se posa des questions dont elle ne comprenait pas elle-même le sens. Une chose était sûre. Elle ne connaissait pas tellement les motivations principales d’un crapaud lorsqu’il s’intéresse à une femme, pour n’avoir vécu qu’une seule histoire d’amour avec un garçon qui l’avait finalement délaissé pour une autre, et cela faisait déjà quelques années de cela. « Oui bien sûr ! je veux dire… oui ça me fait beaucoup plaisir Mahony. »
Elle fit un énorme rond de jambe et pendant la minute suivante elle ne savait plus où se mettre. Mahony était heureux. Il n’avait même pas prémédité cela et tout avait marché comme sur des roulettes. Il inspira un grand coup et tous deux se regardèrent un instant avec un sourire béat.
La fête allait débuter le soir même, d’ici quelques heures, et alors que la foule se dispersait, Pavoise et Ra Zoo La prirent Jérôme en charge pour une visite guidée des lieux. Mahony s’était éclipsé. De temps en temps de jeunes curieux à peine sortis du stade de têtards sautillaient devant eux pour souhaiter personnellement la bienvenue au terrien. Certains lui offrirent même divers objets décoratifs, comme une boucle de ceinturon ornée du même symbole que celui qu’arborait Mahony en son front. Il réussit sans mal à l’accrocher à sa tenue symbiotique. Ils se rendirent dans la demeure de Pavoise où celui-ci offrit à Jérôme un repas à base d’algues combinées avec diverses mixtures que Jérôme dévora de bon cœur. L’intérieur de la maison très moderne n’avait rien à voir avec son aspect extérieur, vieux et rustique. Pendant cette après midi, les discussions à propos du mode de vie sur Matrimethek ainsi que sur Terre allaient bon train et le temps passa rapidement. Atmaath alla à leur rencontre alors qu’ils se trouvaient sur une colline qui surplombait le village entier. De cet endroit la vue était surprenante. La couleur verte dominait le panorama, un vert vif qui respirait la vie. Le village, dont seule l’apparence extérieure des habitations était rudimentaire, était disposé en un réseau de cercles concentriques. Plusieurs énormes colonnes parcouraient les environs, et en hauteur sur presque chacune de celles-ci se trouvaient accrochés des appareils dont Jérôme ne comprit l’utilité qu’à ce moment là. De minces filaments invisibles à l’œil nu reliaient chaque colonne, et d’autres points situés en hauteur, formant un itinéraire parcourable au moyen d’un système de nacelles, que Atmaath emprunta pour les rejoindre. Ceci semblait relever d’une technologie à la fois sophistiquée et rudimentaire. Il y avait sur ce point une légère anomalie que Jérôme ne manqua pas de remarquer, mais il garda ses questions de côté pour le moment. En effet comment se faisait-il que les galeries soient si parfaitement taillées, pourquoi les habitations semblaient si vétustes de l’extérieur alors que l’intérieur de la maison de Pavoise était truffé de dispositifs électroniques qui l’automatisaient presque entièrement, et enfin pourquoi opter pour un mode de déplacement si lent et vétuste alors qu’ils disposaient certainement de moyens plus performants. De plus Atmaath, qui semblait vieux et fatigué, utilisait une nacelle suspendue à plus d’une dizaine de mètres de hauteur alors qu’en ville, Jérôme avait aperçu des vieux batraciens se déplacer dans des sièges qui flottaient dans le vide, certainement par une force magnétique ou encore des coussins d’air. En regardant Atmaath se diriger vers eux il put voir que ce petit réseau de transport empruntait également quelques-unes des multiples entrées creusées dans la roche pour accéder au village. Certaines de ces entrées étaient même situées en hauteur et Il y avait bien cinquante mètres de dénivelé au niveau de la plus haute. Atmaath posa le pied sur la terre ferme, il les dévisagea en se pinçant la joue droite, et enfin esquissa un sourire.
« Pourriez vous me laisser seul avec notre hôte ? Ra, je pense que tu as beaucoup à faire avant le début du repas… »
Sans mot dire ils descendirent la colline.
« Alors, très cher jeune homme.
Il contournait lentement Jérôme.
« Jek-rum, n’est-ce pas ? Comment va le vieux Maladouin ?
« Très bien, très bien, enfin je pense qu’il se porte à merveille. Il a une galerie impressionnante.
« Vous n’y avez pas été indifférent… ahah. Jek-rum, avez-vous conscience de l’importance que nous attachons à un évènement tel que votre présence en ces lieux ?
« Je pense que je sais que c’est important, mais j’ai été entraîné là par hasard. Je ne réalise peut-être pas, effectivement.
« Les terriens manient-ils tous comme vous le concept de hasard ? Qu’est-ce que le mot hasard peut bien signifier pour vous ?
« Bien sur, le hasard c’est le moment qui précède la réalisation d’un évènement provoqué d’une manière désintéressée. Par exemple si je lance un dé, je ne sais pas quel chiffre va sortir.
« Jeune homme, pour moi, le hasard c’est, à ce moment où vous lancez le dé, la somme de toutes les forces qui combinées entre elles vont faire atterrir le dé sur telle ou telle face. En d’autres termes ce sont les impulsions données par votre main uniquement, en fonction de la hauteur à laquelle vous lancez, s’il n’y a pas de vent bien entendu. Chacune de ces petites forces sont mesurables, alors y’a-t-il vraiment cette chose que vous appelez hasard…
« Mais si je ne mesure pas ces forces… » Jérôme s’interrompit. Il fut assez d’accord sur le moment avec le raisonnement de Atmaath.
« Je vois : si nous créons ce hasard, tout cela perd un peu de son sens. Savez vous pourquoi je suis là ?
« J’allais vous le demander, jeune homme.
« Connaissez vous ma planète, la Terre ?
« Assurément, nous la connaissons très bien, mais en théorie seulement. C’est certainement la première fois aujourd’hui qu’un être humain foule le sol de Iota. Et je doute qu’un seul habitant de Iota n’ait jamais vu un seul humain avant ce jour. »
« J’ai été attiré dans l’espace avec mon frère car nous suivions la trace de petits scarabées, c’est une histoire bizarre. Nous avons donc franchi un passage qui nous a projeté au beau milieu d’une sorte de bibliothèque galactique, gardée par une étrange femme et un genre de raie volante. Elle nous a confié une mission, en son nom je dois délivrer un message aux grands sages de Matrimethek.
« Jeune homme, c’est fascinant. Voulez-vous que nous redescendions au village en parlant ? Notre grande célébration est imminente, et je dois m’occuper de certains préparatifs. »
Ils montèrent tous deux dans la nacelle, et s’élevèrent lentement le long d’une des énormes colonnes.
« Vous savez, j’ai une idée de l’identité de la personne qui vous envoie, et, si je ne me trompe, je pense que tout ceci me dépasse totalement. Une chose est certaine, et je le regrette, vous ne pourrez pas vous attarder ici.
« Justement j’allais vous expliquer que je dois repartir au plus vite.
« Si vous le voulez bien vous partagerez notre repas, j’ai avancé la fête uniquement à cause de votre venue, j’y ai vu un signe évident. A l’issue du repas de ce soir, vous pourrez soit repartir en direction de la cité, soit rester le temps de vous reposer un peu, je vais prendre mes dispositions pour que vous puissiez voyager dans les meilleures conditions de confort possible. Je regrette de ne pas pouvoir vous avoir à nos côtés plus longtemps…
« Connaissez vous Apydia ? » Atmaath devint blême.
« Mais non voyons, personne ici ne la connaît vraiment. Je…en fait nous ne prononçons même pas son nom. Elle est la bibliothécaire, la gardienne ultime de la connaissance. Ses activités nous dépassent totalement. Si les gens savaient que vous parlez en son nom, ils s’agenouilleraient probablement et vous acclameraient tel un Dieu. » Et il marmonna : « Ou bien ils crieraient au diable… »
Pendant un instant un filet de vent caressa les visages de Jérôme et Atmaath, tous deux réorganisaient leurs pensées et on entendait le grincement du treuil qui les menait le long du filin. Atmaath reprit :
« Y a-t-il du danger ? De toute évidence oui n’est-ce pas ?
« Oui, c’est le cas. La brèche qui a été crée sur Terre, chez moi, a provoqué l’inquiétude D’Apydia. Elle ne savait pas qu’un tel passage existait et elle a pensé que quelqu’un avait probablement infiltré son decepte.
« Mais c’est terrible ! »
Jérôme resta silencieux.
« Ne dîtes cela à personne ce soir. Dîtes ce que vous voulez mais épargnez leur les détails que vous venez de me confier, ou sinon la fête pourrait tourner court. J’aimerais que nous soyons tous de la meilleure humeur possible. Je célèbre ce soir Némésis peut-être pour la dernière fois. Je suis vieux et fatigué, je leur dirai la vérité après les fêtes.
« C’est d’accord monsieur Atmaath. »
Arrivé au dessus des habitations, la descente de la nacelle reprit, Jérôme regardait toutes les silhouettes s’agiter et s’interrogea à nouveau à propos du mode de vie des batraciens.
« Je me trompe peut-être mais j’ai eu l’impression qu’il y avait une certaine contradiction entre la technicité de certaines de vos installations et l’apparente rusticité de vos habitations par exemple.
« Vous ne vous trompez pas. Nous nous servons de la technologie mais nous pouvons du jour au lendemain disparaître dans l’eau et nous installer ailleurs, nous ne voulons pas en dépendre, en aucune manière. Mais les mentalités commencent probablement à changer de génération en génération. La technologie sophistiquée, nous la produisons. Nous sommes des experts en la matière, au sens propre du terme. Nous savons manier l’espace selon notre volonté. Ici, cela s’appelle la manipulation des éléments. C’est grâce à ce savoir que nous avons appris à utiliser au maximum l’énergie contenue partout dans la nature. Et ce savoir a un prix, c’est pourquoi nous ne l’utilisons qu’à bon escient. C’est également grâce à ce savoir que vous pourrez repartir prestement vers Matrimethek. « J’ai une autre question. Sur votre planète j’ai déjà rencontré une fourmi, des batraciens, et ceux-ci ressemblent à des espèces de la Terre. Je suppose qu’il y en a d’autres et je voudrais savoir s’il existerait un quelconque rapport entre elles et les espèces terriennes.
« Il faudrait étudier la chose de plus près, à ma connaissance non, je crois que c’est une coïncidence…
« Un hasard vous voulez dire ? » et Jérôme sourit à pleines dents.
Ils éclatèrent de rire de concert, et Atmaath lui tapota le dos de bon cœur.
« Vous avez raison jeune homme il faudrait étudier la chose de plus près. »
La conversation continua pendant un long moment, où Atmaath s’attacha à décrire à Jérôme les différentes peuplades qui formaient la société Matrimétique. Il y avait sur Iota beaucoup de peuples différents, dont les batraciens formaient la grande majorité. Chacun de ces peuples disposait d’une histoire propre, riche en évènements qu’un observateur extérieur n’aurait jamais pu cerner en une seule journée. Néanmoins l’exposé fut clair et concis : si on ne comptait pas les moins intelligentes, il y avait en gros cinq espèces. Les batraciens, spécialisés dans la manipulation moléculaire, sont la société la plus élaborée d’un point de vue technologique. Les arachnides, dont les principaux représentants sont les fourmis géantes d’Akhanoza, du nom du premier chef arachnide fourmi ayant assis la suprématie des fourmis parmi toutes les espèces dérivées sur Iota des millénaires avant cette ère. L’autre espèce principale, les zibelines, appartenant à une famille dérivée des lépidoptères, étaient de loin les plus mystérieuses, peu de gens avaient pu en approcher vivantes, et elles faisaient l’objet de multiples histoires plus ou moins rocambolesques sur Iota, dont certaines étaient le genre de récits que les mères batraciennes racontaient à leurs progénitures le soir pour essayer de les endormir, le genre d’histoires auxquelles on croit, ou on ne croit pas, et que personne n’ira jamais vérifier. Selon une ancienne légende de Iota, les zibelines auraient pris leurs distances avec les autres espèces car elles étaient asservies par la quatrième espèce principale sévissant sur la planète, les mouches bleues géantes, insecte issu de la famille des mécoptères dont une des caractéristiques à l’époque était de collecter la soie issue de la transformation cutanée des zibelines. La dernière espèce de Iota était selon les dires d’Athmaath un peuple également très avancé tout comme les batraciens, composé de bipèdes à l’allure féline. Ils sévissaient sur un bon tiers de la planète à eux seuls, et constituaient une société aux règles très complexes. Quelques représentants siégeaient à Matrimethek, aux côtés des sages crapauds. Ces genres de guépards mutants étaient appelés les songes d’Actile, Actile étant une montagne qui selon la tradition aurait hébergé les premiers membres de cette étrange société, non moins secrète que les zibelines. Athmaath raconta également à Jérôme que ce peuple hybride à mi chemin entre les singes terriens et les félins disposaient de connaissances accrues en matière d’astronomie dont ils s’étaient servis pour établir un système de navigation unique basé sur des milliers de paramètres et notamment la place des étoiles dans l’univers, ce système comportait un calendrier également unique en son genre, qui avait déjà fait parler de lui au cours des derniers millénaires. Sans trop savoir pourquoi, Jérôme fut persuadé qu’il entendrait parler d’une de ces étranges peuplades avant la fin de son aventure. Il visionnait avec attention les représentations affichées à son esprit par la conscience de l’holoaxe, notamment celle des zibelines ainsi que celle des hommes guépards. Le songe d’Actile qu’il regardait avait une allure guerrière, et un physique athlétique. Une importante cuirasse de couleur métallisée, divisée en bandes verticales, recouvrait ses épaules et une grande cape noire, où étaient dessinées comme des larmes jaunes qui dégoulinaient, enserrait son large cou et retombait jusqu’au sol. Ceci, ainsi que le casque qui protégeait sa tête, n’était pas sans rappeler une tenue de samouraï japonais.



A la suite de ce brillant exposé, des bruits assourdissants retentirent : la puissance du son donna à Jérôme l’impression que la grotte tremblait. Il n’en était rien, le vacarme n’était autre que les dizaines de gongs qui annonçaient le début des festivités. D’énormes pales, comme celles d’un hélicoptère, se mirent alors en marche et retinrent l’attention de Jérôme. Elles dominaient certains pylônes, disséminés ça et là dans le village, moins hauts que les colonnes de relais pour la nacelle. Une petite brise agréable balaya alors la grotte et l’air devint plus frais.
« C’est déjà le moment. Jeune terrien je suis fier de vous avoir parmi nous. Puisse cette soirée rester dans votre mémoire comme le plus merveilleux des souvenirs, je vais mettre en œuvre dès à présent les moyens de vous faire voyager le plus rapidement et confortablement possible. Quelqu’un vous préviendra quand tout sera prêt pour vous remettre en route. A présent nous allons tous nous rendre vers la grande salle de la célébration ! »
Jérôme retrouva Mahony dans le tohu-bohu général, il avait une belle tunique blanche, à laquelle pendait sur le côté une ceinture dotée de franges jaunes, le bandeau sur son front enserrait maintenant un couvre-chef aux formes imprécises. Athmaath rejoignit un groupe de quelques batraciens vêtus également comme des diplomates qui semblaient tous réjouis. Une grande procession s’organisait en direction de la salle des fêtes, il suffisait de suivre la masse. Après quelques minutes de marche, Jérôme découvrit avec surprise l’entrée de la salle. Des marches s’enfonçaient à quelques mètres en sous-sol, et on découvrait alors une salle immense. Tout était taillé dans la roche, hormis les décorations murales qui emplissaient le tout. Il y avait même des petites fontaines qui ressemblaient à des cocotiers décorés de plantes grimpantes aux feuilles triangulaires. De larges tables, également taillées dans la pierre, étaient garnies de nourriture. Au fond, il y avait d’autres salles, dont une qui semblait faire office de réfectoire, car les tables y étaient beaucoup plus resserrées. Jérôme retrouva sans peine ses nouveaux amis, et ensemble ils assistèrent au remplissage progressif des lieux. Des jeunes étaient groupés par endroits et effectuaient des pas de danse incroyables, ponctués de petits sauts de crabe très gracieux. Curieusement, tout ceci ressemblait fort à des danses traditionnelles, voire rituelles. En certains endroits des murs, des draps rouges s’étendaient à l’horizontale. Sur un seul pan de mur cinq ou six rangées de draps étaient ainsi disposées parallèlement. Et, en discutant avec Pavoise, Ra Zoo La et Mahony, il aperçut tout à coup un jeune grenouillot, il était hilare, avec un petit chapeau de lutin noir. D’un bond il se plaça sur un drap en hauteur, et effectua des petites roulades le long du drap en l’agrippant de ses pattes. Quelques jeunes le rejoignirent et ils jouèrent suspendus aux draps en rigolant quelques instants. Une mère s’approcha, l’air attendri, et dit à sa progéniture de jouer plus doucement. Les autres s’esclaffèrent de concert, et la maman les regarda, amusée. Ils finirent par se calmer et peu après Jérôme revit la même petite bande de joyeux drilles assis calmement, en équilibre sur un des draps suspendus. Mais cette fois-ci ils se passaient de main en main un saladier rempli de choses qui ressemblaient à des fruits. Ils devaient avoir un bon sens de l’équilibre pour manger ainsi assis sur des draps le long des murs. Il s’avéra plus tard dans la soirée que c’était bel et bien la fonction première de ces draps rouges qui n’étaient absolument pas là pour décorer.


« Allier l’amusement au devoir de se nourrir, ces sièges surélevés sont une merveille dont je loue l’inventeur jusqu’à la dernière génération ! » lui confia une des dames présentes peu après. Du fond de la salle de réception arrivaient régulièrement des commis qui posaient de nouveaux plateaux de victuailles, ou qui apportaient d’énormes pichets de boissons, et en rapportaient d’autres dans les cuisines. D’autres arrivaient également par les escaliers donnant sur l’extérieur. Le long d’un des pans de murs, s’étendait sur quelques mètres un écran transparent derrière lequel coulait un liquide ressemblant à de l’eau. Jérôme apprit qu’il s’agissait là d’une utilisation artistique des talents de la mantisse. Une partie de son fluide corporel était prélevée puis replacé derrière des parois transparentes, au contact d’autres liquides les réactions chimiques déclenchées provoquaient un déluge de couleurs, et de formes mouvantes, à un rythme assez lent. Le spectacle était très beau, envoûtant. Ce soir là Jérôme but quelques coupes de sélotonine, la boisson qui s’apparentait le plus au vin de la terre, mais avec cependant une consistance plus épaisse, comme s’il s’agissait d’un nectar. L’effet sur Jérôme fut redoutable. D’abord, un sentiment d’apaisement s’empara de tout son être. Il parlait de choses dont il ne comprenait plus très bien le sens, et les mots qui s’échappaient de sa bouche semblaient flotter quelques instants dans les airs avant d’arriver aux oreilles de ses interlocuteurs. Ceux-ci semblaient figés, les traits tantôt bloqués, tantôt se déformant très lentement. Ensuite vint un intense mal-être, et Jérôme sentit l’ivresse monter inexorablement. Il sentit le haut de ses jambes s’affaisser comme du vulgaire carton qu’on plie, mais il ne tombait pas. Il finit par ne plus sentir ses jambes, et il se dépêcha vers la sortie, et monta les marches péniblement. Des bras gluants le soutinrent, et il sentit enfin l’air frais des ventilateurs géants fouetter sa peau. Assis sur la dernière marche, il dévisagea le batracien qui l’avait hissé en haut des marches. Logiqx, le transporteur. Sa tenue n’était pas tellement différente de celle qu’il portait dans la journée, mais la perception de Jérôme était fortement amoindrie et il n’était plus très sûr de rien. Logiqx bafouilla vaguement quelque chose à propos de démangeaisons, et à propos du visage de Jérôme qui manifestement était marqué par l’alcool. Alors que Jérôme tentait d’assembler ses pensées, les paroles de Logiqx devinrent absolument incompréhensibles et il se gratta de toutes ses forces, il se frotta les bras tellement fort qu’il eut lui-même peur de s’arracher la peau. Finalement, il ôta le symbiote, persuadé qu’il était pour quelque chose dans cette mésaventure. Jérôme reprit ses esprits, et ses facultés physiques en quelques minutes. Pavoise lui apporta quelques boulettes chaudes enveloppées dans de grandes feuilles, pour le requinquer. Jérôme absorba une des boulettes en faisant des signes d’approbation. La voix de Logiqx résonna alors en lui et le fit sursauter, il ne comprenait plus un traître mot de ce qu’il lui racontait. Un léger sentiment de panique survint mais Jérôme comprit presque instantanément que c’était bien grâce au costume de symbiote qu’il pouvait déchiffrer la langue des batraciens en temps réel. Il découvrit alors certaines intonations, certaines syllabes qu’il n’avait pas remarqué auparavant, comme par exemple cette manie curieuse qu’ils ont tous de finir leur phrases en les étouffant. On aurait dit que chaque fin de leurs phrases provenait tout de go des tréfonds de leurs gorges. Jérôme sentit revenir certains schémas de pensée correspondant à la super conscience insufflée la veille lors de son séjour dans l’holoaxe, mais tout ceci était très laborieux. Il arriva néanmoins à se synchroniser avec cette mystérieuse petite conscience supplémentaire, et comprit à nouveau quelques mots. C’était cependant très contraignant, et il ne voulait pas de ces efforts physiques supplémentaires.


La fête battait son plein cependant, et en bas des marches on entendait des voix murmurer que tout de même ça ne pouvait pas être quelques malheureuses coupes de sélotonine qui auraient pu causer un tel malaise. Seulement voilà, même s’il s’appelait désormais Jek-rum au sein de la communauté, signe qu’ils l’avaient adopté, il n’en restait pas moins un terrien, avec une morphologie notablement différente d’un batracien. Jérôme remit le symbiote en place dès qu’il eut repris ses esprits, et réintégra la fête. Là il assista à une scène digne d’un conte de fée. Un buffet de plats plus élaborés fut apporté dans les salles, les responsables de cuisine faisaient glisser les tables sur des roulettes, et répartissaient équitablement les grandes tables. Un air de musique retentit, il s’agissait d’un instrument se rapprochant de la flûte, la cadence était rapide et les notes aigues et joyeuses. Dès le début de la musique, des paquets de cotillons multicolores éclatèrent en cœur, et des centaines de minuscules insectes s’échappèrent des boîtes, mêlés aux cotillons encore en suspension. Le papillonnement dura quelques minutes, et les batraciens regardaient ce spectacle avec beaucoup d’enthousiasme. Les insectes se posaient sur les épaules des gens. Il s’agissait là d’une tradition incontournable de la culture batracienne. A chaque fois qu’un insecte se posait sur une épaule, Jérôme voyait le crapaud approcher un doigt vers l’insecte pour le faire s’envoler à nouveau. Les insectes avaient chacun un minuscule fil auquel étaient accrochés des timbres de couleurs. Il y avait à chaque fois deux insectes dont la suite de couleurs était identique. Le principe était le suivant : à chaque suite de couleur correspondaient également deux personnes, un homme et une femme. Les combinaisons de couleurs étaient décidées au préalable par chaque couple, et comme il suffisait de faire s’envoler les insectes pour qu’ils aillent aussitôt se reposer sur l’épaule suivante, la tradition voulait que l’on attende que chaque couple ait retrouvé son insecte avec sa combinaison de couleurs attitrée. Dès lors qu’un crapaud avait retrouvé sa néphéïde, et sa cavalière également, ils se murmuraient une phrase à l’oreille et les danses pouvaient commencer. Il était donc impératif d’avoir choisi son cavalier ou sa cavalière au préalable. Jérôme apprit par la même occasion que les petites néphéïdes étaient les ancêtres encore vivants les plus éloignés des fameuses zibelines, et qu’ils proliféraient dans les zones marécageuses de Iota. Après ce délicieux spectacle, la plupart des gens s’assirent pour manger, certains couples entamaient des pas de danse, alors que deux orchestres s’étaient mis en place au même moment dans chaque grande salle. Jérôme reconnut le son qui ressemblait à de la flûte, et les autres instruments lui étaient parfaitement inconnus. Athmaath invita Jérôme à sa table, et ils discutèrent tous ensemble en mangeant pendant un long moment.
Il y avait énormément d’allées et venues, les batraciens ce soir là ne savaient plus où donner de la tête. L’heure s’avançait et certains retournaient à la surface et des petits jeux s’organisaient. Après un repas très copieux, des jarres de nectar de Kitiquanty furent déposées à chaque table, avec des nouvelles coupes. Chacune de ces belles jarres brunes reposait sur un socle de métal foncé qui formait une sorte de squelette animal. Le nectar coulait doucement, et emplissait Jérôme d’une douce chaleur. La soirée fut excellente et il se sentit bien au sein de cette communauté. Athmaath expliqua que lors des quatre prochains jours, se succèderaient repas de ce genre et pratiques traditionnelles comme la cérémonie des néphéïdes, et que la célébration quinquennale de Némésis se terminait par une sorte de rituel religieux puis par un panel d’explosions de lumières déclenché dans toute la grotte. L’heure avait tourné. Athmaath demanda ses intentions à Jérôme pour cette nuit mais tous deux savaient bien qu’il était plus prudent de ne pas traîner. Jérôme s’essuya les lèvres et demanda à repartir.

Chapitre 9




IX – Les choses changent.


Athmaath avait fait préparer plusieurs montures pour Jérôme. Des Izorys. Cinq Izorys dans la fleur de l’âge. Ces montures ressemblaient plutôt à de grands paons, dont la morphologie n’était pas sans rappeler celle des chevaux terriens. Ils paraissaient…plus confortables. En fait, ces montures étaient utilisées par les batraciens lorsqu’ils devaient parcourir exceptionnellement de longues distances, ce qui était rarement le cas en pratique. Des recommandations très sérieuses furent données à Jérôme, notamment de les abreuver régulièrement. Si cette condition n’était pas remplie, les Izorys pouvaient être pris d’accès de démence. Et, pendant leurs moments de folie, ces bestioles s’avéraient particulièrement agressives et dangereuses. Les Izorys n’étaient pas des bêtes apprivoisées, et les batraciens n’en gardaient jamais en captivité, celles qui passaient dans la grotte suivaient des traitements divers, puis étaient soignées le cas échéant. A la suite de quoi elles étaient relâchées. Il existait une reconnaissance mutuelle entre elles et les batraciens. Jérôme s’approcha de sa future monture, et la trouva attachante, elle attendait, toute mignonne, comme prête à lui rendre service, en échange de plusieurs années de consultations batraciennes médicinales gratuites. Aussi Jérôme eut de la peine à l’imaginer prise d’une quelconque crise de folie. Il jugea que le terme « paon fou » ne sonnait pas assez bien, et il s’accorda à penser que les Izorys seraient dorénavant pour lui des chevaux fous. Une selle aux formes géométriques reposait sur le dos de l’animal, et des poignées en forme d’anse étaient disposées de part et d’autre. Quelques tissus verts et gris recouvraient partiellement le contour de la selle. Là il fallut déterminer si quelqu’un allait accompagner Jérôme ou non. La proposition lui fut soumise et le gêna fortement, il n’osa pas tellement appuyer cette requête tant il avait compris l’importance de cette fête. Logiqx se proposa spontanément. Pavoise, intéressé par cette histoire, se déclara également prêt à se joindre à l’aventure. Mahony, qui était présent, se mordit les lèvres. Il considéra les deux possibilités, rester, ou partir. S’il partait, il laissait Ra Zoo La ici et ne profiterait pas de ces si douces soirées à venir. Mais il ne pouvait pas laisser Pavoise s’embarquer dans une telle histoire sans sourciller. Il observa Ra, qui lui jeta un regard compréhensif.


« Je voudrais venir également. » proféra-t-elle sur un ton autoritaire.
« Très bien, voilà qui règle mon dilemme. Je viens donc aussi. » Mahony fut soulagé.
Il fallait quelques minutes à chacun pour se faire à l’idée qu’ils partaient pour Matrimethek sur le champ, tous s’en retournèrent promptement à leurs chaumières et l’heure du départ sonna finalement lorsque débutèrent les premiers bonds acrobatiques. Ces bonds étaient une autre curiosité de cette période de fête. En situation normale, Pavoise, Logiqx, et Mahony y auraient tous participé. Jérôme, de son côté, appréhendait le moment où il allait devoir enjamber sa monture. Le bec puissant et élancé des Izorys ne lui inspirait pas tellement confiance, il se disait qu’un accès de folie d’un tel animal pourrait provoquer une belle panade. Il contint malgré tout sa méfiance, et remua le sol du bout de son pied. L’humidité était forte, et les petites herbes vertes lui rappelèrent la Terre. Il arracha une touffe verdâtre du sol, mêlée aux petits fragments de roche noire qui dominait la grotte, et déposa le tout au fond de la sacoche qui lui avait été remise pour le voyage. Un parfum sucré titilla ses narines lorsqu’il ouvrit la sacoche, ce parfum était présent dans la salle de réception mais il n’aurait su l’analyser aussi facilement. Jérôme remarqua alors avec malice que sa nouvelle conscience, si performante, ne réagissait pas aux odeurs, et crut à une défaillance passagère.
Après une séance d’aux revoirs de quelques minutes, Logiqx ouvrit la marche, et les cinq camarades s’engouffrèrent lentement dans la pénombre des grottes de Iota. L’enthousiasme était dans tous les esprits, chacun bouillonnait d’impatience, ce genre de visite hors du noyau du village était pour chaque batracien, hormis Logiqx dont c’était le métier, une réelle aubaine.
Logiqx connaissait parfaitement le chemin. Pour des raisons professionnelles, il l’avait parcouru à plusieurs reprises dans sa vie. Chacun disposait d’une carte, et Jérôme demanda environ une heure après qu’ils fussent sortis des grottes marines s’il était possible de s’arrêter quelques instants pour mettre au clair certains points, pour « accorder leurs violons » : une expression typiquement terrienne qui lui valut quelques regards curieux. Il y eut d’abord l’itinéraire, ce point fut éclairci rapidement. Après une analyse succincte des cartes, il était assez évident que leur première étape serait la soléthée d’Orvert. Les soléthées étaient originellement des endroits rappelant les lieux de cultes terriens. Elles étaient des places reposantes, des havres reculés où régnaient l’anonymat, la sérénité et le respect de ses congénères. Certains racontaient que c’était grâce à ces curieuses bâtisses qu’un dialogue avait pu démarrer entre les peuples différents qui évoluaient sur la planète. Il était établi depuis une éternité que quiconque pénétrait ces dortoirs géants était assuré d’en ressortir l’âme grandie. Fourmis d’akhanoza, songes guépards d’Actile, même les mouches géantes fréquentaient ces places au besoin. L’autre choix portait sur une île qui se trouvait presque sur la ligne qui attachait le village à la région d’Orvert à vol d’oiseau. L’île d’Atmendou était un paradis pour tout amateur d’art curieux moléculaire. Les origines de l’art curieux moléculaire remontaient à l’époque d’une sorte de révolution culturelle ayant eu lieu sur la planète. Et également d’une profonde volonté chez certains savants de joindre l’utile à l’agréable. On trouvait là bas des personnalités illuminées, des commerçants, ou encore des gens qui travaillaient dans l’ombre. Des aventuriers y étaient de passage régulièrement, ou des scientifiques déchus gardant jalousement leurs secrets les plus fous, allant et venant pour se tenir informés des dernières trouvailles, et faire part à leurs relations de leurs récents travaux. Toute cette population faisait l’objet de nombreux stéréotypes, qui ne relevaient pas à l’évidence d’attitudes strictement humaines. La critique aveugle était aisément pratiquée, mais rarement agressive. Peut-être l’isolement de cette cité en îlot participait-il à la marginalisation de cette tranche particulière de la population. De fait, cette île constituait un point stratégique dans l’avancée jusqu’à Matrimethek, et l’idée de s’y arrêter fut adoptée à l’unanimité. Jérôme acquiesça. Il continuait au fur et à mesure de sa progression de collecter toutes les informations possibles et imaginables sur ce monde et les analysait. Les moindres petites plantes qu’il observait avec insistance voyaient leurs noms traduits en centaines de dialectes, et toutes les informations s’y rapportant s’imprimer dans son esprit malmené en un éclair. La vision de Jérôme changeait. A la croisée d’un chemin il eut même l’impression d’anticiper la direction à prendre, persuadé que sans son intervention la décision de suivre cette direction là serait néanmoins suivie. Il prit naturellement la tête et Logiqx ne s’en offusqua pas. Les paysages forestiers se succédaient, et bientôt ils pénétrèrent un dédale d’arbres étranges dont la cime voyait à chaque fois son centre dénudé.
Le tapis de feuilles était disposé de manière symétrique de part et d’autre de chaque arbre, et chacun des toits avait une structure triangulaire. Le sommet de ces arbres se divisait en deux et c’était là le seul endroit où poussaient des branches. Ces arbres spéciaux étaient selon le symbiote des créatures vivantes, à un degré différent de tout autre végétal de cette planète. Ils étaient un exemple remarquable d’adaptation au comportement capricieux de la nature. En fait, ils changeaient d’orientation au gré de l’inclinaison des rayons lumineux, mais également en fonction du vent. Ces grands escogriffes d’arbres avaient été baptisés les amonias par les batraciens, cela signifiait amalgame dans leur langue. Leur particularité était de changer leur orientation plusieurs fois au cours d’une journée si ça leur chantait. En déambulant dans cette curieuse forêt, Jérôme eut son sens olfactif titillé au plus au point et saisit une de ces grandes fougères qui ornaient le passage. Il inspira d’abord prudemment le tout, puis à grandes reniflances, car le parfum était envoûtant. La texture des grandes feuilles cuivrées était assez soyeuse. Il en roula un peu en boule et plongea la poignée au fond de sa sacoche, qui dégageait encore le parfum qu’il avait retenu du banquet. Après un long moment à crapahuter dans la forêt, il fut décidé que l’on ferait boire les montures qui jusque là n’avaient pas démérité. Chacun fit boire sa monture par le biais du récipient destiné aux ablutions aquatiques vitales pour les cinq Izorys. Pendant la pause, Ra Zoo La poussa un cri d’enthousiasme à la vue de petites boules à l’allure de patates douces, posées sur le sol aux pieds des grands arbres :
« Regardez ça ! Ces grosses boules font partie du processus de reproduction d’un mini écosystème, c’est la première fois que j’ai l’occasion d’en observer ! Regarde Mahony ! Jek-rum ! Des galles de séraphin ! » Les autres s’approchèrent intrigués, Pavoise grommelant quelque chose à propos de l’île qu’ils devaient rejoindre…
Jérôme focalisa son regard sur une de ces boules et découvrit qu’elles avaient de nombreuses cousines sur Terre. Les galles du cynips, un petit insecte volant parfaitement horrible, proliféraient par exemple sur les chênes adultes de certaines régions du globe terrestre. C’était une technique de reproduction assez peu répandue dans le monde des insectes, qui consistait en la ponte d’un œuf du petit cynips dans le creux de l’écorce d’un arbre. Celui-ci se développait dans le bois et créait une protubérance sur l’arbre. Les boules étaient mieux connues sous le nom de galles, et étaient le siège du développement de larves de parfois plusieurs espèces à la fois. Devenues trop grosses, elles finissent par tomber au sol et généralement les larves d’insectes sortent à ce moment là. Le phénomène toutefois, était un peu différent ici, sur Iota, car les galles participaient en masse à la dispersion du tissu végétal, et jouaient un rôle décisif en tant que maillon de la chaîne de reproduction d’une grande variété d’insectes volants. Les galles écloses gisaient là, bien plus grosses que n’importe quelle espèce terrienne. Elles ressemblaient à des topinambours aux formes biscornues. La plupart étaient suffisamment ouvertes pour qu’on distingue nettement la cavité dans laquelle était logée la larve. Et là, dans ces grosses gales, les cavités étaient divisées parfois en trois ou quatre parties plus ou moins inégales. Le nombre de cavités reflétait la diversité du mini écosystème qui s’y rapportait. Ra Zoo La, Pavoise et Logiqx reposèrent précautionneusement les galles au sol, et le périple reprit de plus belle.
De temps à autre les Izorys braquetaient gentiment les uns après les autres, comme s’ils se disaient « oui, pour l’instant ça va, je ne suis pas trop fatigué » Et la traversée de la forêt s’avéra plus longue que prévue. Juste avant d’en franchir les limites, les pauvres Izorys furent tétanisés de peur et s’arrêtèrent subitement de bouger. Tout le monde comprit l’imminence d’un danger et personne ne prononça mot pendant une quarantaine de secondes. Jérôme et Mahony se fixèrent du regard, mais plutôt que de l’inquiétude dans le regard du batracien, Jérôme sentit de la perplexité, et Ra Zoo La qui flaira le coup la première… « Les arbres… » Un bruit terrifiant retentit et la Iote (tapis forestier) se mit à trembler. C’était comme si les démons sortaient des entrailles du sol pour surgir et tout dévaster à la surface. Et que se passerait-il s’ils étaient poussés à combattre quelqu’un ? Les Izorys restaient pétrifiés, chacun se cramponnait à sa monture, anticipant une réaction brutale de leur part. Puis un horrible craquement se fit entendre, et tous les arbres remuèrent de concert. Leurs racines remuaient pour s’extraire péniblement du sol. Une fois complètement sorties, les arbres se tenaient là, tels une armée silencieuse, et ils pivotèrent ensemble. Quand la rotation fut achevée, ils compressèrent leurs racines qui semblaient s’être dilatées en sortant de la Iote, et d’autres craquements se firent entendre. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, les arbres se propulsèrent de quelques centimètres au dessus du sol et replongèrent dans leurs trous respectifs, tels des soldats immobiles dans la brume qui s’étiole. Les amonias avaient changé leur orientation. Ils désiraient simplement ce jour là profiter du maximum de lumière, peut-être savaient-ils qu’un groupe de visiteurs traversaient en ce moment leur territoire. Les discussions reprirent de bon cœur, et la sortie fut atteinte assez rapidement. En sortant de ce bois les cartes furent à nouveau consultées et il apparut qu’il restait une importante étendue de collines à traverser avant de rejoindre Atmendou. Les Izorys furent félicités d’avoir gardé leur sang froid devant le ballet des géants forestiers.
Une plaine s’étendait maintenant à perte de vue. Les collines qu’on apercevait au loin recelaient de végétation aux reflets de couleur bistre, mélangée aux teintes grisées et vertes pâle si propres à la faune de Iota. Ces paysages évoquaient une certaine plénitude, et les boursouflures du terrain au loin qui interrompaient la plaine donnaient à la planète l’aspect d’un enfant aux rêves agités. Le terrain permettait maintenant d’augmenter la cadence, et le petit groupe s’aventura dans les paysages bucoliques qui précédaient selon la carte un col débouchant sur la région d’Atmendou. La nature fut calme toute cette journée là, et, après une nuit à la belle étoile, celle qui lui succéda fut sans histoires. Le col était maintenant en vue et il restait environ une journée supplémentaire de trajet pour y accéder. Au fur et à mesure qu’ils s’approchaient du col, Jérôme observait dans le ciel de plus en plus d’oiseaux qui semblaient voler à très haute altitude. Il ne pouvait les distinguer et cela l’agaçait, il découvrit alors avec surprise la fonction jumelles de sa combinaison. Comme il s’habituait un peu à la présence du symbiote sur son corps, Jérôme en contrôlait parfois ses effets. Il réussit par exemple à diviser son esprit en deux, pour avoir à la fois la vision normale et celle du symbiote simultanément. Puis il supprimait la partie du symbiote relative à l’observation et il isolait toutes les informations qui lui apparaissaient par écrit. Et il se contentait de lire, comme sur un écran d’ordinateur. Il observait en fait les mouches géantes de Iota. Elles avaient la même morphologie que les mouches de la terre mais leurs faciès étaient bien plus repoussant ici, et les plissements profonds de leurs visages reflétaient quelque chose de négatif. On aurait dit qu’un casque oblong métallique perforé par endroits recouvrait une tête aux contours imprécis. Leur visage était absolument terrifiant, car en aucun cas cette sorte de cuirasse n’était un casque, c’était bel et bien leur tête, ça ressemblait à une tête de puce telle qu’on la verrait avec un microscope atomique. Leur façon de voler rappelait un peu de grands condors. Cet endroit était appelé col de djahkarslan, ou djahk-arslan, selon les explications de Logiqx. Cela ressemblait à de grandes barres rocheuses dont la structure restait masquée par les végétaux en permanence. Face aux cinq messagers se dressait un mur de couleurs. Vue du ciel, djahkarslan était un véritable labyrinthe dont les murs étaient très espacés et couverts d’un fatras de teintes à dominantes vertes et gris sombre. S’ils continuaient dans la même direction comme ils l’avaient fait depuis le départ, ils devaient déboucher sur le lac d’Atmendou. Subitement, les Izorys eurent presque en cœur leur plumage hérissé, comme s’ils sentaient de nouveau quelque danger. Ils accélérèrent la course et deux d’entre eux déplièrent leur énorme cou, qui semblait bien avoir quelque élasticité. Jérôme, qui montait l’un des deux chevaux fous, vit le cou de sa monture former un arc de cercle vers l’arrière, juste au dessus de sa tête, comme pour le protéger. Lorsque la tête avait presque rejoint le postérieur, la gueule tournée vers le ciel, et poussant des cris perçants, l’animal se contracta et la largeur du cou se décupla, Jérôme s’agrippa tant bien que mal au cou de l’Izory du fait des secousses et se pencha pour comprendre ce que leurs montures avaient bien pu repérer pour se mettre dans des états pareils. Rien. Rien n’avait changé, les mouches bleues étaient certes descendues un peu plus bas, mais n’avaient pas à priori un comportement menaçant. Jérôme regarda ses camarades. Ra Zoo La était sur le second Izory transformé, et les trois autres avaient finalement déplié leur cou mais restaient le regard fixé sur les mouches géantes, en état d’alerte. Après une cinquantaine de mètres après l’entrée du col de djahk-arslan, les Izorys s’adoucirent, se remirent à braqueter, et le son de leurs petits cris perçant redevint une mélodie. Il fut décidé qu’ils boiraient un peu d’eau maintenant, car cette expérience avait été plus que traumatisante pour eux. L’expédition reprit ensuite son cours. Jérôme consulta les renseignements concernant les Izorys mais ne trouva rien qui permettait d’expliquer la crise qu’ils venaient de traverser. Il était possible que l’holoaxe ne dispose pas d’un savoir infaillible, et qu’il manque tout simplement de données concernant ces animaux. Peut-être cet épisode allait-il permettre à cette sorte de supra conscience d’évoluer un peu plus ? Le doute envahit légèrement Jérôme lors de la traversée de djahk-arslan, et il fut plongé dans un état second. Comme s’il s’était placé en pilotage automatique pour mieux réfléchir. Il tendait machinalement le bras en avant pour caresser le cou replié de sa monture. Cette région avait tout d’un parfait casse-tête chinois. Chaque chemin ressemblait à son voisin, les ramifications étaient multiples, et heureusement il suffisait de suivre le sens de la montée pour accéder au sommet. Après un long moment, la petite compagnie décida qu’il serait judicieux de laisser se reposer les montures tout en continuant la marche. Chacun saisit les sangles de sa bête et ils continuèrent le chemin à pied, car la pente devenait forte et on sentait que les Izorys n’étaient pas très à l’aise sur ce terrain. Jérôme remarqua une autre curiosité :
sur Terre, la densité de la flore diminuait avec l’altitude. Or ces lieux semblaient ne pas obéir à cette loi. Etait-ce là encore un prodige ? Ou quelque sort magique qui régnait sur cette région ? Comme bien souvent lorsque Jérôme se posait une question relative à la culture matrimethique, le symbiote prenait le dessus, et les informations relatives à son interrogation s’affichaient presque instantanément. L’explication résidait dans le fait que la composition de l’atmosphère était sensiblement différente sur Matrimethek. Il en résultait maints et maints phénomènes, tels les comportements particuliers de l’air ambiant, qui relevaient d’une explication par les flux. Alors que sur Terre on privilégiait l’aspect « saturation de l’air en eau », humidité de l’air, et toutes choses de ce genre. En d’autres termes la sécheresse de l’air n’était pas forcément ici une fonction de l’altitude, ce qui n’était pour déplaire à personne. Jérôme sentait de temps en temps un parfum écoeurant, et à plusieurs reprises il demanda, à demi haletant du fait de la marche, si personne n’était incommodé par les odeurs tenaces qui régnaient en ces sentiers. Il n’en était rien. En fait, les autres ne sentaient pas du tout ces odeurs. Lorsque la fatigue fut trop intense, on remonta sur les montures. L’avancée se faisait dorénavant en file indienne car les chemins s’étaient trop rétrécis, mais ils arrivèrent finalement au sommet, et en profitèrent pour s’arrêter une minute, laissant les Izorys ingurgiter une rasade de liquide. Cet endroit qui constituait le sommet, d’où un panorama unique était visible, s’appelait le pas de reh-my selon les petites cartes qui leur avaient été distribuées. L’air s’était rafraîchit, et personne ne voulut faire de pause prolongée. Le col de djahkarslan s’offrait finalement à la vue de ses jeunes invités. Immense, encadré par les roches brunes, et les couleurs variées de la végétation. Cet endroit n’avait rien de naturel, des mains l’avaient façonné : il ressemblait plus à un pont géant taillé dans la pierre qu’à un simple col de montagne. L’endroit rêvé pour quelque embuscade. Mais qui pourrait projeter de si sombres desseins, ici, maintenant. Le doute submergea Jérôme l’instant d’un espace : deux bras d’acier, ornés d’écailles, et de matière rocheuses, deux lances plantées au sol qui marquaient le pas, l’entrée du col de djahkarslan. Puis ils s’engagèrent doucement sur le chemin qui s’enfonçait lentement. Les pierres avaient été travaillées pour donner l’illusion d’un pont de bois jusqu’aux lattes qui en formaient la base, et la structure semblait stable, mais cette impression diminuait au fur et à mesure de leur progression. Un brouillard épais aux odeurs de pomme sucrée envahit le col après quelques minutes, et la tension monta d’un cran chez les Izorys. Personne ne douta un seul moment qu’il résidait un quelconque danger ici. Après une longue marche, on sentait la fin de la pente, ils arrivèrent au milieu du pont. Les grincements des becs des Izorys avaient fini par mettre la puce à l’oreille de Jérôme, qui ne ressentait pas pour autant d’inquiétude. Il entra dans un état second, et focalisa toute son attention sur le sentiment d’angoisse qui se développait dans les esprits. Il eut la certitude soudaine qu’un membre du groupe ressentait la peur. Jérôme percevait parfaitement tous les courants de pensée qui traversaient l’air brumeux de djahkarslan. Il se tourna vers son groupe, et n’eut aucun mal à localiser le malaise. Les tempes de Logiqx perlaient à grosses gouttes. Sa peau suintait comme lorsqu’il sortait des grottes marines, et son œil écarquillé trahissait une certaine inquiétude. Lorsque Jérôme s’enquit verbalement de son état il bafouilla complètement : « C’est que… je n’ai…
« Tu n’as quoi ?
« Je ne comprends pas ce que… ghh…
« Je t’en prie parle nous, explique nous.
« Je… J’ai le sentiment que quelque chose est différent. Quelque chose a changé, mais je cherche depuis que nous avons posé le pied sur le col. Et je ne trouve pas. Peut-être est-ce la distance, qui me semble plus longue que les fois précédentes, encore que je n’en soie pas certain car je ne passe pas tous les jours ici ! Et cette brume qui n’arrange pas les choses ! Ou cette matière à moitié roche et bois. Je n’y comprends rien. Ce n’est peut-être rien, mais ça me fait très peur, et je ne voulais pas vous confier cela avant d’avoir trouvé, ou tout du moins avant d’avoir franchi ce satané passage. J’aimerais que l’on continue maintenant si tu le permets.
« Bien entendu. »
La marche reprit son cours, et la tension monta d’un cran de plus. Les révélations de Logiqx au groupe eurent pour conséquence ce que Logiqx avait tenté d’éviter : maintenant Jérôme ressentait la peur parmi tous ses camarades, aussi il décida de changer totalement de sujet. Lui non plus n’était pas rassuré, et il se coupa de cet état de concentration.
« Logiqx, connaissais-tu d’autres moyens d’accéder à Matrimethek ? As-tu emprunté d’autres itinéraires pour t’y rendre ?
« A vrai dire oui, je pense les avoir fait à peu près tous. Je suis déjà parvenu dans cette région par deux fois du côté complètement opposé, c’est une zone traversée par de grands cours d’eau. J’y suis parvenu par l’ouest mais le terrain est assez difficile, car la végétation qui y prolifère ne favorise pas des déplacements rapides, je me souviens de plusieurs champs de buissons épineux qu’il avait fallu contourner, et d’autres surprises de ce genre. J’y suis également parvenu par l’est par rapport à nous, et c’est de loin la zone la plus agréable, seulement il aurait fallu faire un énorme détour pour que nous l’empruntions. »
Logiqx décrivit longuement les paysages qui lui avaient été donné de parcourir lors de sa courte carrière de transporteur, et le bilan semblait déjà honorable. Jérôme, malgré son tout jeune âge, faisait déjà preuve d’un esprit d’abstraction développé, et son jugement était mis à rude épreuve. Il avait su calmer l’atmosphère qui régnait au sein du groupe grâce à cette diversion verbale. Il sentait bien qu’il avait dominé la situation mais n’en demeurait pas moins préoccupé. Il y avait cette brume. Et ces mouches géantes qui les avaient talonnés d’un peu trop près à l’entrée du col. Elles étaient toujours dans le coin.
La brume expliquait-elle le fait que les mouches ne profitent pas de la position à découvert du groupe pour l’attaquer ? Et surtout était-ce vraiment une attaque, les Izorys seuls l’avaient ressenti de la sorte. Qu’est-ce que tout ceci impliquait ? Y’avait-il matière à spéculer par rapport à la suite logique des évènements ? Les éléments manquants étaient nombreux, Jérôme se surprit à tisser des futurs possibles. Il lui fallait décidément rencontrer les gens de la cité des sages pour progresser, et d’ailleurs n’était-ce pas là son unique mission. Mahony fermait la marche. Il ne semblait pas aussi affecté que les autres par l’étrangeté de ces lieux, il passait le plus clair de son temps à observer sa compagne de ses yeux amoureux, et il ajustait très souvent son bandeau jaune, comme des cheveux que l’on recoiffe. Jérôme ne manqua pas de remarquer ce détail et cela l’amusa beaucoup, mais il n’en fit jamais mention. Le col était immense. Un peu moins de trois heures terrestres furent nécessaires pour le franchir. La fin de la traversée fut la plus pénible pour les montures car la pente remontait tout doucement. Lorsque le bout du pont fut en vue, les gorges se dénouèrent et les esprits s’apaisèrent d’autant plus que le brouillard diminuait en intensité depuis une demi-heure. Deux autres lances étaient plantées là, à la sortie, presque symétriques à leurs deux sœurs de l’entrée. « On jurerait le même endroit qu’à l’entrée du col, n’est-ce pas ? »
ne manqua pas de préciser Pavoise, avant même d’avoir posé le premier pied hors du pont. Le vent se fit sentir, et acheva de dissiper les dernières vapeurs de brume, cette brume dont Jérôme avait fini par s’accommoder, et tout particulièrement à cette odeur de pomme, tel un combattant acceptant la défaite avec résignation.
« Oui Pavoise, les détails étranges ne manquent pas, et je me demande parfois si certaines choses vous semblent aussi bizarres qu’elles ne le semblent de mon point de vue de terrien.
« Oh » intervint Ra Zoo La, « Ceci est parfaitement insolite. Rassurez vous Jek-rum, ce détail me semble définitivement étrange. Et ce ne serait rien si Logiqx lui-même n’avait pas émis un doute quand à la configuration des lieux telle qu’il croyait la connaître d’auparavant. Après tout, tout est bizarre pour moi depuis le début de cette affaire : en effet parcourir la grande plaine avec un être humain est une des choses les plus bizarres qui soient pour n’importe lequel de nos congénères batraciens ! » Ils rirent tous en cœur mais Logiqx resta de marbre. Il n’admettait toujours pas que son esprit ait pu le trahir de la sorte. Pour lui, une chose extraordinaire était intervenue. Pourquoi, et cela avait-il un réel rapport avec eux, c’est ce qu’il voulait désormais savoir. Jérôme le sentit immédiatement. L’endroit semblait si charmant qu’il ne lui vint pas à l’idée de s’attarder sur cette anomalie présumée.
La sortie du col donnait sur un chemin de terre qui redescendait doucement à travers les fleurs et des nuées de petits insectes virevoltaient par endroits, ils se dandinaient frénétiquement, emprisonnés dans des bulles flasques presque invisibles à l’œil nu. C’est Pavoise qui le premier tenta de disperser ces insectes qui avaient tendance à voler un peu trop près de son visage rondelet. Sa main resta à demi collée à la bulle percée, et la moitié des petits moustiques s’échappèrent dans un bourdonnement caractéristique. Jérôme tenta une énième analyse du phénomène et découvrit avec plaisir une de ces espèces fécondées par le Séraphin, lorsqu’à la saison des amours il vient déposer sa semence dans les pores des amonias. Ces petits insectes se développaient dans les arbres, et arrivés à l’âge adulte ils sont comme des moustiques, mais se déplacent en groupe dans des bulles telle la mantisse qui protège l’habitat des crapauds. Cette matière dont la bulle était formée colla à la main de Pavoise qui dut utiliser sa bave et son souffle rauque pour la liquéfier, et mit quelques longues minutes à se dépêtrer de tous ces insectes collés à sa main. A la suite de cela tous essayèrent tant bien que mal d’éviter d’entrer en contact avec ces petites nuées d’insectes. La descente s’effectua pour une bonne partie à pieds, le chemin se rétrécissant tellement par endroits que les Izorys dérapaient légèrement et paniquaient. L’odeur de pomme avait complètement disparue maintenant, et avait cédé la place à un étouffant parfum comparable à celui des pins. Le cœur de Jérôme se mit à battre très fort. Il était de plus en plus incommodé par les odeurs et demanda de nouveau au groupe s’ils n’étaient pas gênés par cette senteur étrange. Encore une fois, la réponse fut négative, et il fut désemparé. D’un seul coup, le symbiote tira sur sa peau, la pression vint de sous la nuque, et par réflexe la tête du jeune homme fut tirée en arrière. Pourtant de l’extérieur on ne pouvait même pas le remarquer. Il sentit comme deux gros doigts qui longeaient doucement son visage du bas du cou en remontant vers la cloison nasale. La sensation le chamboula littéralement, et il sentit son nez s’emplir jusqu’à se boucher presque en totalité. Il se concentra et essaya de comprendre ce qu’il se passait. Sa tête était encore en train de tirer en arrière. Son nez le titilla, et provoqua des mouvements intérieurs. Puis il comprit d’un seul coup, et sa tête ne fut plus lourde comme pendant cette longue minute. La sensation que quelqu’un lui malaxait le visage disparut. En revanche il pouvait manipuler ses cloisons nasales à l’aide d’un nouveau muscle. Il pouvait à loisir boucher son canal olfactif, ou le laisser légèrement entrouvert, ou même l’ouvrir complètement et sentir de nouveau l’écoeurante odeur de pin. Ce pouvoir était terrifiant. Si Jérôme avait muté sans même en avoir conscience, tout ça parce qu’il était gêné par des odeurs, de quelles autres malédictions était encore capable le symbiote, car il s’agissait bien de lui. La super conscience de l’holoaxe lui confirma sans mal que le symbiote avait opéré une transformation physique en Jérôme. Tout ceci n’avait duré qu’une minute ou deux, une chose était sûre, ces problèmes d’odorats appartenaient au passé. Finalement il préféra laisser passer un peu les odeurs pour ne pas être la victime d’une mauvaise surprise, et Jérôme ouvrait toujours la marche, suivi de Logiqx, puis Pavoise, Ra Zoo La, et Mahony. Le terrain était assez étroit, et une petite percée à la gauche de l’allée caillouteuse débouchait sur une sorte d’endroit aménagé. Ils y firent une halte, et découvrirent avec surprise un endroit qui ressemblait fort à un lieu de culte miniature, et à la fois à un observatoire. Le panorama était impressionnant. Une quinzaine de pupitres en pierre sculptée grossièrement étaient tournés vers le paysage, aux pieds desquels le sol était constitué d’une mosaïque blanche et verte pâle, une protubérance dépassait de chaque pupitre, comme pour y attacher quelque chose, et derrière la rangée de places, face au paysage, se tenait une sorte de sculpture à l’effigie d’une sorte de divinité à l’aspect diabolique. Ça ressemblait vaguement à de l’art inca, et cette comparaison s’effectua dans l’esprit de Jérôme sans l’aide du tout puissant regain de conscience, qui était ici totalement démuni, sans ressources, sans réponse. Le néant. On aurait pu faire la comparaison avec le dieu serpent à plumes à ce détail près qu’il n’y avait pas qu’une seule tête représentée ici, plusieurs visages tous plus repoussants les uns des autres s’entre imbriquaient les uns les autres. Ceci créa un léger froid. Etait-ce là une sorte de culte à cette horrible chose, et cette chose là était-elle un dieu quelconque, personne ne put répondre. La vue était belle au demeurant, et ils firent boire les bêtes ici. De cette petite terrasse ils pouvaient observer le côté ouest de djahkarslan, la vue confirma de nouveau à Jérôme le caractère géométrique remarquable de l’ensemble de cette planète. En observant à perte de vue les différentes zones qui s’offraient à ses yeux il ressortait clairement des lignes droites, des formes carrées, rectangulaires. Il en était de même à petite échelle. Les champs épineux dont avait parlé Logiqx étaient bien visibles, et il ne manqua pas de les désigner. Il y avait une faille importante qui morcelait le terrain lointain en plusieurs parties, et il semblait que franchir cette zone se serait effectivement avéré ardu. Jérôme ajusta sa combinaison, se secoua les épaules et piétina le sol comme un boxeur qui s’échauffe. Les quatre compères batraciens le regardèrent, figés. Un ange passa, ils se regardèrent tous les uns les autres comme s’ils se conciliaient, et éclatèrent de rire de concert. Jérôme fut surpris par cette esclaffe, et sourit à son tour sans expliquer son comportement. Lorsqu’on regardait vers le nord, on voyait non loin de là les ébauches d’un paysage aux reflets cuivrés, constitué de faibles cratères, et de végétation. C’était là leur destination première. La vue des cratères caractéristiques de la région d’Atmendou réconforta tout le monde, et un regain de force remit tout le monde en route. Personne ne put s’expliquer ce que ce lieu de culte supposé faisait là. Logiqx était à peu près certain qu’il n’existait pas non plus la première fois qu’il avait emprunté le col. La redescente s’opéra sans encombres, à dos d’Izorys. Au fur et à mesure les teintes de la végétation ambiante se faisaient plus claires et les nuées de moustiques s’atténuaient. Dans le ciel, il n’y avait plus la moindre trace de ces mouches géantes qui leurs avaient causé du trouble des heures auparavant.
L’île d’Atmendou arriva finalement à portée de vue après un long déambulement sur les chemins étroits de djahkarslan.

Chapitre 10

X – L’île veule d’Atmendou.


L’île semblait flotter sur un lac d’un joli bleu, vaste, encadrée par une terre abîmée de cratères cuivrés, dont certains étaient sillonnés par les cours d’eau. Les alentours directs avaient été totalement défrichés, plus rien ne poussait dans cette zone. Au-delà des cratères on pouvait voir proliférer toutes sortes de plantes qui semblaient ramper au sol, comme des arbres aplatis dont les branches s’entrelaçaient à la façon de serpents. S’ils s’étaient approchés suffisamment de ces arbres ils auraient certainement vu des arbustes nains composés d’énormes branches tourbillonnantes. Vu de là haut, Jérôme leur devinait des épines acérées, une protection supplémentaire et une réponse données par des arbres qui poussaient difficilement à l’attention d’une nature trop hostile. Des hauteurs de djahkarslan, on pouvait remarquer que l’entrée de la cité se faisait par un ponton qui faisait la jonction entre l’île et la terre ferme. Les langues se délièrent fortement au sein du groupe à la vue de la petite île. En effet les rumeurs allaient toujours bon train entre les autochtones de Iota, en ce qui concernait Atmendou. Elle était même appelée l’île veule d’Atmendou, car tous ses habitants selon les rumeurs, étaient des gens veules, lassés, parfois des ermites, méfiants envers l’extérieur, ou des parias, des exclus qui voyaient en ce lieu un refuge où on les comprendrait enfin. La partie la moins chanceuse de cette population à l’écart passait le plus clair du temps dans les lieux de débauche nombreux sur l’île, à noyer leurs rancœurs dans des liqueurs de Kitiquanty ou autres liquides plus abordables, et surtout moins rares. Les jeux de hasard également, avaient la part belle. L’île veule d’Atmendou n’avait en soit rien de tellement redoutable, mais c’était bien le dernier endroit où amener sa fiancée pour une petite virée de fin de trescenh tha’ (9). Et les yeux de Jérôme se tournèrent vers Ra Zoo La et Mahony, et il espéra que cet endroit ne causerait pas de tord à leur gentille idylle. Les esprits devenaient de plus en plus enthousiastes. Le pas accélérait. Pavoise y voyait surtout un lieux de repos pour son bassin malmené par un long trajet à dos d’Izorys, Mahony avait grand hâte d’être confronté à tous ces hommes à la réputation si mythique, ces fameux affranchis d’Atmendou. Logiqx se remettait encore tant bien que mal de ses émotions, et restait circonspect. Il n’en était pas moins heureux de pouvoir souffler un peu sur l’île. Ra était heureuse, mais méfiante, et Jérôme, quant à lui, n’avait en tête que la pratique de l’art curieux moléculaire, et ce fameux nanolyte dont avait parlé Apydia. Cet art qui, au fil des siècles, avait fait des crapauds l’espèce dominante sur la planète aux côtés des songes d’Actile. Une science qui transcendait à elle seule les règles scientifiques terrestres les plus élémentaires. Jérôme redouta un peu que cette science complexe ne fut elle aussi une des clés qui lui permettrait d’aller au bout de cette petite aventure.


(9) : période de la vie des batraciens. Dans la tradition matrimethique, c’est le moment de transition entre le statut d’enfant et le statut d’adulte, ponctué de divers évènements, parfois d’épreuves.


Il remarqua des formes volantes qui erraient ça et là au dessus de l’île, comme des oiseaux mécaniques, ça ne ressemblait pas du tout à des oiseaux. Ses jumelles lui confirmèrent la chose sans tarder. Il s’agissait de véritables êtres vivants qui se déplaçaient à travers l’île à bord de dérivés de mini hélicoptères individuels. A part cela, tout paraissait étrangement calme. La descente allait bon train, et il fallut encore deux ou trois heures pour arriver au fameux ponton, aux portes de l’île. Exténués, les quatre batraciens plongèrent dans l’eau revigorante, et en ressortirent aussitôt. La chaleur de l’eau ne semblait pas naturelle et ils en furent un peu surpris. La nuit tomba durant la traversée du ponton. La voûte céleste de Iota resplendissait ce soir là, et de gigantesques taches brunes se mouvaient lentement à contresens des quelques dizaines d’étoiles filantes qui traversaient le ciel lorsqu’on prenait la peine de lever un peu la tête. Pavoise, tout comme Mahony d’ailleurs, aurait apprécié un moment assis sur le rebord du ponton à observer le ciel. Chacun scrutait de temps à autre le bas côté et donnait du talon sur le flanc de l’Izorys, comme pour lui dire à quel point ils avaient tous hâte d’arriver enfin à la portée des établissements d’Atmendou.
A la surprise générale, un grand crapaud se tenait dressé sur ses pattes à l’extrémité du ponton. Son uniforme noir masquait ses formes, mais il était évident qu’ils avaient affaire ici à un colosse. Des tresses noires auxquelles étaient attachées des perles s’entrechoquèrent devant ses yeux énormes lorsqu’ils arrivèrent à sa portée, et qu’il se mit à parler :
« Bienvenue. Nous ne voulons pas d’histoires ici. Veuillez garder vos problèmes à l’entrée de l’île. »
Tout semblait normal, mais son regard se figea sur Jérôme.
« Écoutez, n’allez pas croire que je veux être désobligeant ou quoi que ce soit, mais ce… Là, votre ami, là. Il n’entre pas chez nous.
« Mais enfin ! » s’enquit Pavoise, mon ami, il est mon ami, vous devez… » Ra Zoo La frappa violemment l’épaule de Pavoise, pour être certaine qu’il arrête tout net ses vaines tentatives de persuasion.
« Il n’y a rien à faire, je fais ce que j’ai à faire, je suis désolé. » La voix du gardien trahissait une certaine gêne. Après tout c’était son travail, comme il le disait il faisait ce qu’il avait à faire. Alors pourquoi y’avait-il cette hésitation dans la voix ?
« Je le connais. Laissez tomber, ce type est un dur à cuire, un vrai teigneux, je n’irais pas lui manquer de respect… » chuchota Logiqx qui manifestement connaissait la personne. Jérôme ne disait rien. Le gardien fit pivoter le col de sa tunique, et bientôt celui-ci recouvrait tout le bas de son visage, il ajustait la protection de son équipement comme s’il s’attendait à une agression.
« Ce n’est pas naturel, j’aime pas ça bon sang, qu’est-ce qu’on va faire… » continua Pavoise qui était prêt à tout pour se reposer un peu dans une de ces auberges qu’il pouvait apercevoir de là où ils se trouvaient. Le gardien attendait, il frotta son avant bras à une de ses cuisses géantes, et fixa Jérôme non sans une certaine curiosité. Jérôme ne bougeait pas. Impassible, il cherchait une solution à travers la petite lumière de l’holoaxe qui lui avait été si utile jusqu’à présent. Sa tête se séparait, scindée entre la nécessité de répondre aux altercations éventuelles de ce crapaud sentinelle, et le besoin d’analyser calmement la situation pour déterminer la meilleure solution. Après tout, ils pouvaient tout aussi bien faire demi tour et passer une nuit à la belle étoile. Il pensa à la frustration de son groupe, aux diverses options. Il analysa machinalement la position des uns et des autres et de la meilleure façon de venir à bout de ce gardien par la force, et rejeta presque aussi instantanément cette idée. Malgré lui, la conscience de l’holoaxe calculait des pourcentages de confiance, de satisfaction. Ces petites prévisions se mesuraient en chiffres, et s’affichaient devant ses yeux. Son attention redoublait, et il devait à nouveau atteindre le palier d’abstraction supérieur pour ordonner ces chiffres. Puis il redescendait. Mais il n’était pas assez habitué à cette façon de s’évader dans ses pensées. Communiquer avec l’holoaxe, gérer le comportement du symbiote, et réagir au monde physique constituaient des exercices qui relevaient plus du comportement du guerrier tacticien que de celui de l’enfant curieux qui découvre encore le monde qui l’entoure. L’odeur qu’il sentait à présent était toute particulière et il l’avait humée une fois auparavant lors de la même journée. L’odeur de la peur. Quand il reprit ses esprits, il vit que Ra Zoo La s’était approchée du gardien pour lui chuchoter quelques mots, sous l’œil averti de Mahony. Ce dernier, soit dit en passant, était prêt à fondre sur un adversaire qui l’aurait véritablement ratatiné. Jérôme, lui, avait pris sa décision, il voulait se sacrifier et laisser les autres entrer dans la ville. Il aurait très bien pu passer la nuit à l’écart, même si l’idée l’effrayait un peu. En fait, il misait sur la gentillesse de Pavoise par exemple, qui se serait certainement dévoué pour passer ce mauvais moment en sa compagnie. C’était sans compter sur l’initiative de Ra. Le gardien avait l’air complètement vidé, quelques mots bien placés de Ra Zoo La avaient suffit. C’était à n’y rien comprendre. Jérôme vit toutes ses prédictions erronées en un clin d’œil, tous les chiffres étaient faux. Sa réflexion n’avait pas inclus ce coup d’éclat de Ra Zoo La. Le gardien porta la main à son cou, et supplia presque les cinq compères de ne pas ébruiter cet épisode, qu’il serait toujours à leur service et tout un tas d’autres inepties. Mais que diable avait pu bien chuchoter cette coquine de Ra Zoo La à ce pauvre gaillard. Ils pénétrèrent les allées d’Atmendou avec cette attente dans le regard. Chacun scrutait les bâtiments, les gens, des batraciens.
« C’était donc ça Atmendou ? Pas besoin d’en faire tout un foin… Pour le moment ça semble assez inerte, non ? » Pavoise était bien le seul qui pouvait faire une remarque aussi précipitée après une ou deux minutes à arpenter les rues illuminées d’Atmendou.
« Ce qui importe ici ce sont les gens, pas l’ambiance qui se dégage des lieux ou même tes impressions. Moi, je suis sûre que tu seras le plus heureux des batraciens après avoir mangé quelque chose. » Une fois de plus, Ra Zoo La avait prononcé les mots magiques. Pavoise devint à demi blême, transporté par les sons qui venaient de parvenir à ses oreilles qui dégoulinaient de transpiration. Ra Zoo La rabattit la capuche de sa cape avec nonchalance, et s’en retourna un peu plus loin, lassée de ce Pavoise qui ne faisait que des remarques stupides alors que leur mission exigeait le plus grand professionnalisme. Les trois autres furent amusés par ce geste de dédain de Ra Zoo La, et Jérôme s’approcha d’elle, impatient de savoir.
« Alors, Ra, que lui as-tu dit ? » Ra Zoo La eut un petit rire narquois.
« Ahahah ! Qu’Atmaath lui-même me gifle si j’ai mal agi ! Je lui ai expliqué que tu étais un émissaire de cette sorcière de bibliothécaire céleste, le pauvre. Je lui ai raconté que tu avais plus ou moins les mêmes pouvoirs qu’elle, qu’il serait liquéfié tôt ou tard s’il te contrariait, et ce genre de choses, j’ai un peu embelli, en fait je ne me souviens même pas exactement mais… ça ne va pas ? » Jérôme était blanc comme un linge. Il ne sut pas du tout sur quel pied danser et le symbiote répondit presque à sa place. Il bégaya. Il n’avait jamais dévoilé l’objet véritable de sa petite quête. Personne ne savait, personne ne devait savoir. Il se demanda un instant pourquoi, et ce qu’il allait faire. Ra Zoo La fut très déçue et redemanda à Jérôme ce qu’il se passait, ce dernier ne pouvait pas cacher son désarroi. Enfin, Ra comprit ce qu’elle pouvait comprendre. Elle porta brièvement sa main à la bouche et laissa échapper un cri de surprise.
« Mille sacs de Myrterelles ! » Les autres n’avaient pas saisi l’intégralité de la scène. Jérôme prit la parole.
« Il faut qu’on discute tous ensemble maintenant. Si nous tentions une entrée dans un de ces établissements, qu’en dîtes vous ? Et cette fois ci tu ne dis rien aux responsables, Ra. » Jérôme eut un clin d’œil complice envers Ra Zoo La. C’était l’association du symbiote et de l’holoaxe qui lui avait une fois de plus ici sauvé la mise, si l’on pouvait présenter les choses ainsi. En effet Jérôme était encore très bouleversé par ce qu’il venait d’entendre, et il avait été incapable de faire lui-même la part des choses, et d’établir le calcul qui consistait à comparer des indices de satisfactions généraux et des pourcentages de mener à bien la mission en fonction de ceux-ci, suivant qu’il cachât ou non à ses nouveaux amis le véritable objet de sa présence sur Iota. Et cacher ces choses là à des personnes que l’on considère comme des amis, ça ne semblait pas très judicieux. Après un bref laps de temps dans les rues d’Atmendou, ils optèrent pour un établissement qui affichait un certain luxe, au moins par rapport à la moyenne. La petite cité avait un peu déçu les batraciens de Toutakoutékalé, qui étaient maintenant en quête d’un lieu où on les servirait le mieux possible. Ils s’arrêtèrent devant une devanture au style légèrement baroque, où dans une vitrine on pouvait admirer une belle fontaine et des vases de couleur or, travaillés avec minutie. L’image de Maladouin bougonnant revint instantanément à l’esprit de Jérôme. Pavoise eut également sa petite pensée pour son vieil ami. Les regards s’arrêtaient toujours discrètement sur le jeune terrien, mais jamais on ne sentait véritable haine, de la curiosité tout au plus. Les terriens ne devaient pas courir les rues ici non plus, et c’était bien la moindre des choses de s’étonner de la présence d’un de ces étranges bipèdes à la peau ferme. Le groupe fit son entrée dans un genre de cantine, l’endroit semblait plus grand que vu de l’extérieur. Un air frais recyclé caressa doucement les joues des voyageurs fatigués, Jérôme inspecta les lieux. Dispersés dans le réfectoire, des sculptures à l’effigies de ce qui ressemblait fort à des insectes géants avaient la part belle. Des statues représentant des batraciens se tenaient également là, et l’attention de Jérôme fut retenue par un genre de crapaud massif, en blouse tombante sur ses gros pieds palmés, et tenant du bout du pouce et de l’index un parchemin enroulé dont la reliure pendait dans le vide. Son allure était remarquable, il avait l’air d’avoir fait une découverte, et c’était effectivement ce que l’auteur avait voulu représenter. Un autre olibrius retint l’attention de Jérôme. Celui là n’était pas une statue mais bel et bien vivant. Il s’agissait d’un individu de l’espèce des batraciens, mais il appartenait manifestement à une autre souche que ses camarades, car sa morphologie était notablement différente, il était beaucoup plus fin, y compris dans l’élancement de son visage. Il se tourna furtivement vers les nouveaux arrivants. Son regard glaça Jérôme, qui sentit la perfidie à plein nez. Le curieux personnage était habillé de cuir brun, ses deux manches étaient retroussées comme pour ne pas les souiller de la nourriture qu’il ingurgitait goulûment. Sa coiffe était un bonnet de couleur rouge sombre, arquée vers l’avant, et dotée d’éléments métalliques, telles des antennes. Un petit bras argenté sortait du côté de son chapeau, contournait la tête, et un genre de monocle accroché à son extrémité lui servait de lunette.
« Ça promet, murmura Jérôme intérieurement. »
Logiqx prit l’initiative et invita les autres à s’asseoir contre le mur, sur un côté de la salle principale. Les nombreuses allées et venues des clients donnèrent l’impression d’un endroit très renommé. Il y avait foule. Le moment était venu de parler. Jérôme retint sa respiration, et observa son auditoire. Ra Zoo La affichait un air grave, ses deux lèvres à demi rentrées, soufflant sur les parois de ses joues de façon à les grossir, et ses yeux exprimaient l’inquiétude. Les autres ne s’attendaient pas au récit que s’apprêtait à démarrer le jeune homme. Puis il se lança. Il démarra à partir de l’histoire de l’encyclique. Avec la réaction de Ra Zoo La, et ce qu’elle avait dit au garde pour les laisser passer, il semblait qu’Apydia était extrêmement redoutée ici. Atmaath en avait déjà averti Jérôme, mais que pouvait-il faire maintenant sinon tout leur avouer. Il fit confiance à son cœur, en jugeant que si ces personnes étaient vraiment ses amis ils devraient être en mesure de comprendre. Jérôme choisissait chaque mot avec soin, une seule parole déplacée, et tout pouvait échouer. Il ne savait rien de la vision que les crapauds pouvaient avoir d’Apydia en général. Il ne s’était pas même posé la question auparavant, et il était désormais grand temps de s’interroger. Tout en parlant très lentement, il consulta le quiescent savoir dans la bouillie de données de l’holoaxe. Il n’eut droit qu’à très peu d’informations. Apydia avait certainement effacé des données embarrassantes, ou compromettantes. Tout bien considéré, il n’était question ici que de sa réputation, de vagues croyances religieuses et d’une confiance à jamais perdue.
La confiance. Les batraciens n’avaient pas confiance en elle. C’était là à peu près tout ce dont Jérôme pouvait être certain lorsqu’il déroulait son discours réfléchi une demi seconde à peine avant qu’il sorte les mots de sa bouche hésitante. Il ne se cacha de rien. La mention du nanolyte refroidit ses compères plus encore que le fait qu’il fût un messager de la bibliothécaire. C’était un point positif, sa mission n’avait de but que de le contrer, après tout. En tout cas c’est ce qu’il pensait. Jérôme se sentit plus léger. Il avait tout raconté, jusqu’à son arrivée sur le sol de Iota. Il tressaillit en réalisant qu’il venait probablement de prononcer des paroles dont la teneur devait rester secrètes le plus possible. Les gens allaient et venaient dans la cantine, il n’était pas complètement convaincu que ce qu’il venait de raconter était resté dans le cercle de ses quatre interlocuteurs. Ceux-ci eurent l’air de revenir d’un long voyage lorsque Jérôme eut terminé son histoire. Ra Zoo La se ravisa, elle aussi était apparemment soulagée. Elle ôta sa capuche, se gratta le front, observa Jérôme de ses gros yeux vitreux et cligna plusieurs fois des paupières.
« Tout va bien, Jek-rum. Tout va bien. Nous n’allons pas vous laisser livré à vous-même au milieu d’un tel fatras. » Et elle esquissa un petit sourire complice. Les mâles, eux, se levèrent de concert, sauf Logiqx qui tombait un peu des nues. Mahony semblait plus dépassé que contrarié, et il fit mine de partir vers le fond de la salle pour s’aérer les idées. Jérôme l’interpella aussitôt :
« Mahony, Pavoise… Restez discret, surtout toi Pavoise, je ne voudrais pas que tu aies un mot malheureux, nous ne connaissons rien de cet endroit. »
Les deux amis approuvèrent en silence d’un hochement de tête. Logiqx prit enfin la parole :
« Et bien, si j’osais faire un commentaire à propos de tout cela. Très franchement, j’ai eu peur une bonne partie de ma vie qu’il ne s’y passe pas grand chose, et j’ai choisi la fonction de transporteur pour voir du pays, pour tenter de briser la monotonie avant qu’elle s’installe. Mais là, là… ça dépasse tout ce que j’ai pu imaginer, ou espérer. Vraiment. Mais la prochaine fois que vous pactisez avec le démon, jeune Jek-rum, j’aimerais être mis au parfum avant de m’engager. Est-ce bien d’accord ? » Jérôme acquiesça, et prit plutôt cette remarque avec humour. Il jouait maintenant cartes sur table, et repensait aux circonstances de son arrivée sur Iota. Cette histoire l’intéressait plus que jamais. Il n’était certainement pas du ressort d’Apydia qu’il fût aspiré dans son antre de la sorte à partir de sa maison sur Terre. Elle avait caché certaines choses, mais pour l’instant ça ne signifiait pas pour autant qu’elle était si démoniaque qu’on essayait de le faire paraître. Elle s’était protégée, voilà tout. Seulement il fallait qu’il sache. Aussi, il demanda, lorsque Pavoise et Mahony furent revenus à la table, qu’on lui expliquât tout à son propos. Personne n’émit d’avis contraire, il était évident que Jérôme avait également le droit de savoir. Mais d’abord, il fallait se nourrir. On commanda une ribambelle de plats succulents. Il y avait quelque chose qui ressemblait vaguement à du bœuf en sauce, Jérôme fut intrigué et demanda ce dont il s’agissait. C’était un animal marin ! Du baltran, l’holoaxe n’eut aucun mal à en fournir une représentation : le baltran était un poisson comparable aux mammifères marins de la terre, il était doté de petites moustaches qui lui servaient de capteurs. Il avait également un cousin dans l’espace, et sa capacité d’adaptation au monde extérieur était réputée pour être solide. Jérôme dévora sans peine la totalité de l’animal. Au milieu de la salle à manger, un grand conduit parcourait la pièce transversalement, il s’agissait d’un appareil pour évacuer les odeurs de nourriture. Il était remarquable à quel point le fumet des plats devenait rapidement étouffant. Le purificateur se mit à vrombir, et à remuer, et l’air fut aspiré et rejeté pendant quelques minutes. Le vacarme était ennuyeux. Personne n’avait l’air d’y prêter attention. Mahony, avec son passé d’élève le plus prometteur de sa section d’apprentissage au village, se lança dans un récit que Jérôme but avec un grand intérêt : « Bien. Tout d’abord, sache que nous autres, présents ici avec toi, n’avons pas vraiment les compétences requises pour te raconter l’histoire qui rend compte des anciens rapports entre le peuple des batraciens auquel nous appartenons, et la fichue ondoyante qu’elle est.
« Pourquoi cela ?
« Nous ne connaissons pas tout, comment des jeunes gens comme nous pourraient-ils connaître la vérité, c’est très difficile. Néanmoins, nous avons une tradition à laquelle nous pouvons nous fier.
« Une tradition ?
« Oui, une tradition. Des choses qui se transmettent de génération en génération, des histoires de religion, des guerres anciennes, nos origines, ce genre de choses.
« Oui, bien entendu, alors ?
« Et alors ? Sais-tu qui sont les ondoyantes ?
« Euh… pas exactement » balbutia Jérôme, qui bloqua instinctivement l’holoaxe qui tentait de se manifester.
« C’est bien là où je veux en venir, les ondoyantes dépassent le niveau d’entendement dans lequel nous sommes enfermés. Une chose est certaine, elle te manipule à sa guise, elle te fait faire ce qu’elle désire, et elle pourrait bien te sacrifier pour sa cause. »
« C’est peut-être vrai, mais j’ai été honnête en vous racontant ce que je savais, je vous ai même confié mes sentiments, et mon impression, c’est qu’elle n’est pas à l’origine de mon arrivée dans son decepte. Dans ces conditions je peux éventuellement lui rendre le service qu’elle me demande. »
« Nous connaissons ton histoire maintenant, et en tout cas je la comprends. Je vais poursuivre. Puisque tu ne connais pas grand-chose des êtres de son espèce, je vais t’expliquer d’abord comment elles viennent au monde. Le terme d’ondoyante vient je crois de notre propre langue, jamais nous n’avons su cela de l’extérieur. Bref, les ondoyantes ont été nommées ainsi à cause du phénomène qui correspond à leur naissance. Elles viennent au monde dans un système qui se situe à quelques parsecs du notre : la galaxie en huit. Elles proviennent de la collision entre un astre immense, et une étoile. Mais pas n’importe quelle étoile, et pas n’importe quel astre. Les gigantesques amas de matière qui entrent en collision avec les étoiles pour faire naître une ondoyante sont d’une nature qui nous est quasiment inconnue. Nous savons qu’il s’agit de géantes bleues, et que ces êtres pensent. Grâce à nos capacités technologiques, et grâce aux archives de notre peuple, nous pouvons dire sans trop nous tromper que ces immenses boules seraient les parents des ondoyantes. Il semblerait également que lorsqu’une ondoyante naît, la géante bleue qui féconde la planète meurt, créant une quantité d’énergie telle que l’univers dans sa totalité en serait ébranlé. Cette énergie est forcément canalisée et utilisée ailleurs, car notre système et la galaxie en huit ne sont pas assez éloignés pour qu’un tel cataclysme n’ait jamais été ressenti. Autre chose, ces géantes se déplacent en amas. »
A l’écoute de ces mots Jérôme rêva un instant, laissa libre cours à son esprit. L’holoaxe et les images imprégnées en rafales dans l’esprit du jeune homme agirent automatiquement si bien que Jérôme réalisa qu’il était un rare privilégié à avoir vu de ses propres yeux ces géantes bleues se déplacer dans le froid cosmique. Ces géantes, il les avait vues dans la demeure même d’Apydia, il s’en souvenait parfaitement. Il y avait une série de boules gigantesques, de la taille de milliers de planètes, qui semblaient se diriger vers un étrange nuage violet. Ainsi Apydia avait voulu lui montrer à quoi ressemblaient ses ancêtres, ou quelque chose comme ça. Mahony reprit :
« Les étoiles qui peuvent permettre un tel phénomène sont toujours des planètes où la vie s’est développée, ou bien des endroits où les conditions naturelles permettaient son apparition. C’est ainsi, il faut des planétoïdes « nobles », de grand renom. Laisse moi te raconter, mon ami, l’histoire d’Ephez : un monde harmonieux, uni. Notre peuple a prospéré sur cette planète pendant des centaines de siècles. Avec les zibelines, nous étions le peuple le plus important. Tu vois ce symbole, sur mon bandeau. Tu as pu remarquer que la plupart des êtres vivants de Iota portent une marque de ce genre, elle diffère légèrement selon les espèces. Pour le peuple des batraciens, ce petit rond que tu vois à l’extérieur du triangle représente Ephez. Elle était une étoile en déclin, et avait connu un véritable âge d’or. Cette planète possédait en son noyau un minerai spécial, le sympathôme. Celui-ci se trouvait concentré au centre de la planète, il était son cœur. Mais il était présent également en de nombreux points de la surface sous forme de gisements. Notre présence ici, aujourd’hui, le fait que tu sois envoyé par la bibliothécaire... Il y a là un aspect symbolique qui me saute aux yeux. Cette cité d’Atmendou est le lieu même symbole de la puissance du peuple batracien dans la manipulation moléculaire curieuse. L’art curieux moléculaire, Jérôme, est né de l’étude de ce minerai rare par notre peuple, il est à la base de notre civilisation. Je vois à tes yeux que tu devines la suite. » (Jérôme écarquillait tellement les yeux qu’il aurait pu passer pour un de leurs frères.) « Un beau jour, nous avons eu la visite d’une ondoyante, une… parente d’Apydia. La question religieuse n’était pas à l’époque une préoccupation incontournable de nos semblables. Néanmoins, les pouvoirs démoniaques de ces créatures sont tels que nos ancêtres ont cru à une intervention divine. Quoiqu’il en fut, les ondoyantes vinrent sur Ephez et annoncèrent l’aube d’une nouvelle ère, il y avait tout un chambardement provoqué au niveau des instances dirigeantes batraciennes, un tel remue ménage… Tout cela est vite devenu incontrôlable, sans compter que les zibelines ne cherchaient pas un seul instant à s’expliquer ce qui pouvait bien se passer. Il fut annoncé que le sympathôme ne serait plus nécessaire pour le développement de l’art curieux moléculaire, ce qui n’était pas complètement faux quand on sait où en est l’avancée technologique dans ce domaine. Il fut annoncé beaucoup de belles choses très prometteuses, mais il n’était pas dit clairement que notre planète était sur le point d’être digérée dans son intégralité et par-dessus le marché pour faire vivre une ondoyante. Même quand l’ondoyante qui était chargée de nous évacuer, Circée, expliqua ce qui se préparait réellement, le peuple batracien était tellement démuni, aux pieds du mur, que les dirigeants n’ont pas eu d’autre choix que de laisser faire. Pour couronner le tout, Circée passa pour une déesse, ce qu’elle était peut-être, qui suis-je pour juger après tout. Une déesse, voire Dieu. »
Mahony soupire. Il s’arrête quelques secondes, inspire profondément, prend une rasade de liqueur et reprend.
« Je ne pense pas que les ondoyantes soient des déesses, ou des dieux. Je crois qu’elles sont une espèce particulière, avec des pouvoirs, et des buts particuliers. Je ne suis pas certain qu’elles soient fondamentalement démoniaques, avides de pouvoir ou quoique ce soit de ce genre. Mais ce que je crois, c’est qu’elles ne te laissent jamais le choix. Elles ont une ligne de conduite, elles s’y tiennent. Comme si c’était inscrit dans leurs gênes. Grâce aux belles ondoyantes, après une mystification qui dura plusieurs centaines d’années standard, nous avons subtilement été dépossédés de tout ce qui nous était cher, en douceur. Il y eut un processus d’évacuation très élaboré, soit disant. Tout était calculé. Et au dernier moment, certains batraciens se refusèrent à cette idée et manifestèrent leur refus. » Mahony serre les poings, et les larmes coulent de ses yeux.
« Aucun n’a survécu. Les ondoyantes n’ont rien fait pour les sauver. Le processus était déjà enclenché, et il semblait qu’une fraction de la population se soit secrètement unie pour rester. Quand je dis une fraction, je parle de centaines de milliers, peut-être de millions de personnes. Ils refusaient tous de croire que leur monde allait disparaître, qu’il était vital de partir, et que le seul moyen d’émigrer leur était fourni par celles-là mêmes qui venaient imposer leur loi à un des peuples les plus doués du système. Oh, le mode de transport était performant, Iota très accueillante. Ça. Tout était simple du point de vue des ondoyantes. Notre monde, ses ressources, et plus de la moitié de notre peuple ont disparu en un instant. Pourquoi ? Pour qu’une ondoyante puisse naître. Vous comprenez maintenant ? Comment réagirez-vous, lorsque votre monde sera digéré comme une vulgaire cacahouète par un géant bleu ? » Mahony recula violemment son siège et flanqua un coup de patte dans le dossier. Il était dans une rage noire, doublée d’une grande tristesse. Ses yeux pleuraient encore lorsqu’il fit voler son siège trois mètres plus loin. Il fut immédiatement ceinturé par ses deux frères d’armes, et le patron de l’établissement arriva promptement.
« Je ne veux pas de problème. Si vous ne vous calmez pas je vais devoir vous demander d’évacuer les lieux, vu ?
« Je suis désolé, ça n’arrivera plus, laissez nous rester je vous en prie, je vais beaucoup mieux maintenant.
« Bien sur que vous pouvez rester, mais je ne dis pas les choses deux fois, vous êtes avertis. »
Jérôme croisa de nouveau le regard glacé du crapaud avec le bonnet muni d’antennes. Il avait observé toute la scène avec attention, et il semblait très attiré par ce petit remue ménage. Puis il détourna le regard et s’en retourna de son côté.
Jérôme fut pensif un moment. Il ne comprenait pas pourquoi Apydia n’était pas intervenue ici, pourquoi y’avait-il ce silence radio. En théorie elle pouvait voir tout ce que Jérôme voyait, lui parler quand elle le voulait, ou alors quelque chose avait peut-être échappé à Jérôme et ça n’était pas vraiment le cas, il n’était plus sûr de rien. On pouvait également imaginer qu’Apydia ait voulu laisser à Jérôme le soin de se faire sa propre idée des choses. Est-ce que le récit de l’histoire du peuple des batraciens changeait quelque chose à la mission à laquelle le petit groupe était maintenant affecté ? Il semblait que les ondoyantes occupaient une place particulière dans cet univers. Jérôme eut un frisson en pensant à la Terre, il se demanda s’il s’agissait ici d’un planétoïde noble, s’il était possible que la Terre fasse l’objet d’une telle mésaventure dans l’avenir. Il en frissonna d’angoisse et essaya de penser à autre chose. Le repas s’était terminé sans encombres, et toujours pas un message d’Apydia. La préoccupation principale du groupe devint l’hébergement, il fallait un abri pour la nuit. Ce fut au tour de Pavoise de s’enquérir de ce problème auprès du patron de l’établissement, qui lui indiqua un endroit, car il n’y avait rien de disponible chez lui. Cela devait être vrai, au vu de l’intense activité qui sévissait dans ce restaurant ce soir là. Il gribouilla une note décrivant l’itinéraire, en lui expliquant qu’il valait mieux rester discret, car la présence d’un être comme Jérôme ne pouvait leur attirer que des problèmes dans des lieux comme Atmendou où la liqueur de Kitiquanty est souvent absorbée plus que de rigueur. Il s’agissait d’une auberge comme celle-ci, mais située plus en retrait sur l’île. Le patron demanda à Pavoise si c’était leur première visite dans l’île, et n’eut pas l’air surpris de sa réponse négative.
« Nous sommes coupés du monde extérieur ici. Je me suis installé ici pour cette raison. Non pas que je n’aime pas les gens, mais c’est une façon de protester contre les fondements de ce qu’est devenu la politique des dirigeants de Iota aujourd’hui. L’écrasement, mon bon ami. Ils s’écrasent, ils se sont toujours écrasés, y’a qu’à voir comment notre peuple a débarqué ici…
« Oui, il est vrai… » C’était un peu trop pour Pavoise. Des années à l’écart de ces considérations politico-religieuses, pour en arriver à débattre à propos de ce sujet avec deux personnes différentes lors de la même soirée ? Pas question. Il sentait bien que le vieux crapaud voulait continuer la causerie, il n’aurait eu aucun mal à tirer des informations utiles de cette personne. Un lit. Une nuit de repos dans une couche digne de ce nom. Il fallait hisser les voiles, et sortir d’ici. « Quoiqu’il en soit, ce dîner était fabuleux, merci beaucoup, monsieur. Et encore merci pour ces précieuses indications. » L’aubergiste hocha sa tête et Pavoise vit distinctement apparaître quatre bourrelets verdâtres au niveau de son cou. C’était là le signe de la vieillesse, ou d’une modification génétique, ou organique. Les bourrelets n’étaient pas ordinaires. Ce détail enregistré, il s’en retourna vers ses compagnons et déambulèrent placidement dans les allées sombres de l’île veule d’Atmendou. La halte culinaire avait été une vraie réussite, et avait permis à chacun de se rassurer un peu à propos de la gravité des évènements. Jérôme respirait à fond, pour mieux s’imprégner des lieux, et sentait avec intérêt l’odeur forte de la boue qui emplissait les chemins. Pavoise menait ses camarades à destination avec grand empressement, et scrutait les enseignes, et les bâtisses, alors qu’il se relisait intérieurement la description de l’itinéraire à suivre par le crapaud de l’auberge. Jérôme ressassait ses pensées, et continuait malgré toutes ces nouvelles informations importantes à se sentir un peu seul. Il revoyait le visage de ce batracien étrange qui les avait observés, et amplifiait le côté perfide de son regard mentalement. Il entra dans un état de concentration anormalement intense, et se perdit dans les flux de pensée qui parsemaient son esprit. Il pouvait quasiment percevoir physiquement les divers courants mentaux qui parcouraient son cerveau, et observait les ruelles à demi inconscient, alors que de temps à autre Ra Zoo La ou Logiqx s’adressaient à lui, ne recevant pour réponse que de vagues acquiescements. Jérôme voyait des tas de routes s’entremêler, et ne savait pas laquelle choisir. Finalement il se lança, il savait que chaque route était un futur possible, qu’en se concentrant sur l’une d’entre elles il pourrait éventuellement orienter ses actes présents de la meilleure manière possible. Il eut un électrochoc lorsqu’il vit en pensée le crapaud au regard perfide qui les suivait, à quelques vingt mètres d’intervalle. D’un coup sec il revint à lui et se retourna sur l’allée. Il ne lâcha plus son attention de ce curieux personnage, et eut après quelques longues minutes la confirmation qu’il les suivait. La sensation induite par la combinaison de la conscience de l’holoaxe avec le symbiote fournissait à Jérôme une sensation de toute puissance, de laquelle il se méfiait à chaque fois qu’il retombait brutalement de l’une de ces transes particulières. Il repassa lentement en revue les images des géantes bleues, et scruta chaque détail de ces images, fasciné, et fut rapidement dérangé par la viscosité du sol, car il éprouvait de plus en plus de difficultés à se mouvoir dans cette boue. Heureusement, l’enseigne recherchée fut finalement en vue. Il s’agissait du repos du voyageur, akden dor tiseyl, aurait-on prononcé si on avait voulu retranscrire ces inscriptions runiques jaunes en langage assimilable à des syllabes humaines. La bâtisse, tout comme la plupart de celles qu’il avait été donné d’observer à Jérôme, affichait une façade assez rustique. Logiqx resta en dehors avec les Izorys, et le reste de la troupe entra dans ce qui semblait finalement être le lieu le plus approprié au premier abord. Un crapaud de petite taille, au ton rigolard, leur souhaita la bienvenue. Son regard s’arrêta un instant sur Jérôme, et Mahony engagea la conversation. Le vieux crapaud était vêtu d’une sorte de robe de chambre de couleur bordeaux, et leur assura qu’il ferait tout ce qu’il pouvait pour qu’ils passent une nuit agréable. Ce refuge hébergeait beaucoup de gens. Le chef de maison héla un autre batracien, Calus, pour qu’il s’occupe des Izorys et les place dans un endroit plus approprié. Logiqx ne fut pas mécontent de pouvoir se réchauffer enfin à l’intérieur et découvrit avec les autres, non sans un certain ravissement, une grande salle qui servait de tripot, très animée, à l’allure d’un saloon de western. Tous ensembles, ils se rendirent dans la chambre à coucher : deux pièces servaient à loger le groupe, où étaient répartis des sommiers montés sur pneumatiques. L’endroit était simple, mais harmonieux. Logiqx proposa à Jérôme de vaquer encore un peu dans la salle principale pour mieux s’imprégner de l’endroit, et prendre par la même occasion une dernière coupe de sélotonine avant de se reposer. Peu avant cela, il fut décidé à l’unanimité qu’on repartirait le lendemain, sans fixer d’heure.
Chaque salle comportait des tuyaux transparents où circulait un liquide, il semblait que ces tuyaux parcouraient tout le bâtiment. Des petits robots volants circulaient également, apparemment utilisés pour diverses taches ménagères. Logiqx partit inspecter l’enclos qui était dédié aux Izorys, et constata que tout était en ordre. Jérôme n’entra pas immédiatement dans la salle. A peine avait-il entrouvert la porte vitrée qui se trouvait entre l’accueil et le bar, qu’il fut déséquilibré par un de ces robots brillants qui circulaient un peu partout : la petite machine émit un son percutant, comme pour demander à ce qu’on lui cède le passage. Par réflexe, Jérôme porta l’avant bras au niveau du visage, et tomba sur le côté. Presque tous les regards se portèrent sur lui à ce moment là. Derrière lui, un portemanteau rotatif aux multiples branches s’était mis à pivoter pour présenter une branche. Ce portemanteau se déclenchait à chaque fois que la porte vitrée s’ouvrait, aussi Jérôme tenta d’attraper la branche pour ne pas tomber, mais il avait un léger temps de retard et la chute fut inévitable. Jérôme s’écrasa avec force sur une table où étaient assis plusieurs types, et gifla sèchement l’un d’entre eux dans sa chute. Le batracien entra dans une colère noire, et des cris de surprise se firent entendre. Tout se déroula en un éclair. Personne n’avait encore réagi que l’escogriffe plantait une lame acérée dans le bas ventre de Jérôme qui tenta de se relever. A peine redressé, il s’écroula sur le sol vermoulu du bar. Logiqx arrivait au même moment sur les lieux, ses cris se mêlèrent à ceux de la petite foule qui se démenait dans tous les sens. Jérôme gisait sans connaissance. Le patron délivra une claque magistrale dans la tête du grand dadais qui avait plongé une lame dans le ventre de Jérôme. Les hurlements cessèrent petit à petit, et tout s’assombrit.
Lorsque Jérôme reprit connaissance, il était allongé au milieu de ses compagnons, tous le regardaient comme s’ils se sentaient responsables de ce qui s’était passé. Ra Zoo La regrettait de ne pas être venue pour empêcher cela, et toutes les paroles étaient difficiles à capter pour Jérôme. Il avait encore la main qui serrait fermement un chiffon plaqué sur sa blessure lorsqu’il réalisa ce qu’il venait de se passer. Une dizaine de minutes tout au plus s’étaient écoulées, Jérôme avait juste été transporté dans la chambrée et l’individu fautif mis à la porte avec ses amis. Il s’agissait en fait d’une mauvaise fréquentation du fils du maître de maison, qui en avait profité pour réprimander également son fils Calus. La lame avait transpercé le symbiote, déclenchant un processus veillant de près sur les fonctions vitales de Jérôme. La combinaison avait été transpercée car cette zone du bas ventre constituait en quelque sorte un point faible, l’épaisseur y étant moins grosse. Cela dit la dureté de cette seconde peau avait freiné l’élan de la griffe, qui n’avait pas pu causer d’irréparables dégâts. La douleur restait très forte : le symbiote avait pénétré au niveau de la coupure dans la chair de Jérôme, lentement le sang mêlé à la matière organique extérieure devenait un vecteur encore plus performant d’informations vitales de l’enfant à la combinaison. Le risque d’infection était inhibé par l’usage de feuilles traitées par un produit que le maître de maison avait immédiatement apporté. La combinaison, en fonction des informations véhiculées par le sang, déclenchait un dispositif de régénération ultra rapide, processus qui permettait au jeune homme d’être de nouveau conscient dix minutes après le drame, puis sur pieds, dans les dix minutes qui suivaient. Les autres n’en revenaient pas, la santé de Jérôme semblait à toute épreuve. Jérôme ne comprit pas ce détail immédiatement et prit soin de bien dissimuler l’endroit de la blessure alors que la plaie s’était déjà bien refermée. Lorsque Calus voulut se rendre au chevet de Jérôme pour s’excuser de l’incident, ce dernier était déjà debout et le congédia sans rancœur. Jérôme inspecta les lieux aux environs des chambres, et trouva une terrasse d’où la vue des étoiles dans le reflet de l’eau immobile apportait une sensation de plénitude infinie.
« Ils me nomment Or Tara. Littéralement, l’annonciatrice de la destruction… »

Chapitre 11

XI – Une séparation improvisée


La voix d’Apydia. Il attendait ce moment depuis leur dîner. En un éclair il se remémora leur précédente discussion, le contact avec son frère… et l’histoire des ondoyantes. Il n’eut pas longtemps à attendre pour qu’Apydia daigne aborder cet aspect des choses.
« Or Tara. Littéralement l’annonciatrice de la destruction… »
Ainsi c’était cela. Quelque chose s’était brisé. Jérôme n’avait plus entièrement confiance en celle qui lui avait confié une mission de première importance. Cette première phrase impliquait bien que le récit auquel avait été confronté Jérôme était la vérité. Et rien d’autre. Apydia et son peuple étaient responsables de la mort d’une énorme partie de la population batracienne. En premier lieu, Apydia n’essaya en rien de se justifier pour ces exactions. Tandis qu’elle s’apprêtait à reprendre la parole, le visage blond angélique matérialisé à l’esprit de Jérôme, celui-ci suivit du regard une nuée de néphéïdes qui virevoltaient entre l’eau et les étoiles par petits à-coups.
« Pour te parler franchement, je n’imaginais pas que tu découvrirais la vérité au sujet de mes semblables aussi rapidement. J’ai été prise de cours, il est vrai. Mais je comptais bien t’en parler plus tard, tu sais. » Jérôme écoutait, sans montrer son indignation, mais une moue de plus en plus explicite se dessinait sur son visage rond.
« J’ai écouté tout ce que t’a raconté Mahony, presque tout est vrai. Je me suis dit qu’il était vain d’essayer de te cacher cela dès lors qu’il avait entamé cette histoire. Néanmoins, l’histoire des miens et la mission que je t’ai confiée sont des choses extrêmement différentes.
« Et ma planète, lui réservez-vous le même sort ? C’est monstrueux, je ne peux pas croire que celle qui me serrait contre elle après ce long et douloureux voyage spatial est la descendante d’une race de fées mystiques qui détruisent des mondes entiers pour se reproduire ?
« Et pourtant… Nous n’avons rien de fées, d’ailleurs crois-tu que je trouve plaisant que leur peuple ait été décimé de la sorte ? Ne mange-t-on pas des grenouilles, sur ta planète ?
« … Ce doit être l’humour des ondoyantes, j’ai du mal à le comprendre.
« Il faut que tu t’en tiennes à la mission que je t’ai confiée, il est évident que je ne pouvais pas venir ici en personne pour débattre de problèmes cosmiques avec les représentants d’un peuple dont ma naissance causa la destruction il y a des éons de cela. »
Jérôme resta figé par cette dernière remarque.
« Bien entendu, tout cela n’est pas correct. Mais tu te souviens de l’équilibre des forces qui subsiste dans cet univers ? Je t’ai parlé de cet état. Il est aujourd’hui bouleversé par ta propre venue dans mon decepte. Il est bouleversé parce qu’une entité aux desseins sombres, et à la tendance à fomenter des actions toutes plus haineuses et criminelles les unes des autres, a ouvert une brèche spatio-temporelle non seulement dans ta planète mais également dans ma demeure. Et je ne tenais pas particulièrement à parler davantage de ce triste massacre, mais il m’a bien semblé que Mahony lui-même est au courant qu’un dispositif d’évacuation très performant avait été mis en œuvre pour qu’il n’y ait aucune victime dans cette tragédie. Les batraciens n’en ont fait qu’à leur tête, et un grand nombre a choisi de rester sur place sans même avertir les instances dirigeantes. D’autres pensaient qu’en restant sur Ephez la pression sur les ondoyantes serait telle que nous repousserions l’échéance, ou annulerions cette décision. Malheureusement cette décision était irrévocable, et ce fut parfaitement indiqué. Ils n’ont rien voulu écouter. J’aime les êtres vivants, et pas seulement en vertu de mes connaissances poussées en ethnologie. Je les aime réellement, jamais je n’aurais voulu être à l’origine d’un tel massacre. Les ondoyantes naissent de cette manière et personne n’y peut rien. » Jérôme plissa le front en fermant légèrement les yeux, humant cette petite odeur de magnésium qui errait dans l’air lorsque Apydia faisait ses apparitions. Il était partagé, et un peu déçu. A l’image des néphéïdes qui sautillaient au gré des petits coups de vent, il se sentit emporté malgré lui dans une histoire dont la complexité avait de quoi laisser sur la touche les plus grands savants en matière de désorganisation moléculaire de l’univers Téta.
« Et pourquoi n’y a t-il aucune information concernant cet évènement parmi les innombrables données auxquelles j’ai maintenant accès par de simples efforts de concentration ? Est-ce volontaire ?
« C’est volontaire.
« Je continue de penser que vous vous êtes bien jouée de moi. Je continuerai cependant. Il m’est difficile de cacher que je me sens parfaitement bien dans ce…corps, avec cet extraordinaire symbiote qui… » Apydia interrompit Jérôme.
« Doucement, doucement, mon jeune ami. Je crois beaucoup en toi, la façon dont tu as progressé jusqu’ici prouve que j’ai eu raison de te faire confiance, mais tu dois être prudent. Quand je t’écoute parler j’ai l’impression que tu as déjà oublié la mésaventure dont tu as été la victime tout à l’heure. Le symbiote est un allié, une arme, une armure, ou une réserve d’informations, à toi de l’utiliser dans le sens qui te plaît. Mais il est vivant, ne l’oublie pas. Tu dois le maîtriser. J’admire cette confiance avec laquelle tu mènes tes camarades, néanmoins ne le laisse jamais prendre le dessus. De plus il m’est apparu en analysant tes courbes sensorielles que ton sens du toucher s’est affiné, et certaines de tes fonctions vitales ont subi de légères déformations. Adaptation normale à un milieu qui est radicalement différent de celui d’où tu viens, mais je ne peux que t’inciter à la plus grande prudence. Et pour ce qui est de l’odorat, son acuité s’est démesurément développée ces dernières heures chez toi. Ceci est un phénomène normal, absolument sans danger. Je ne voudrais pas que tu te préoccupes de ça inutilement alors voilà, c’est dit. » Il était gêné, elle semblait tout connaître à l’avance.
« Par ailleurs, ta combinaison est munie d’un dispositif de camouflage, tu peux modifier son apparence extérieure jusqu’à une certaine limite, mais je te suggère d’utiliser cette fonction. Ici, tu es quelqu’un de différent, les batraciens sont un peuple non violent, mais tu as bien compris que tu n’étais pas complètement à l’abri d’incidents. Adopte une autre tenue. Reposez vous un moment, et repartez au mieux de votre forme, je suivrai vos déplacements tant que c’est possible. « Et mon frère ?
« Je te mettrai en communication avec lui très bientôt, je dois bien avouer que son esprit est très occupé en ce moment ! » (Apydia sourit)
« Que lui avez-vous fait ?
« J’ai juste stimulé la zone du cerveau qui est encline à comprendre le mieux possible toute machinerie automatisée. En fait il ne fait qu’inventer de nouveaux objets depuis que je l’ai renvoyé chez vous. »
(Jérôme pensif).
« Je suis sincèrement désolée pour ce qu’il s’est passé à propos des ancêtres de tes nouveaux amis. Tu dois me croire, et penser à ces mots à chaque fois que tu douteras de moi. Retourne dans tes quartiers maintenant, nous nous reverrons bientôt. »
Tout ceci avait été trop court pour Jérôme, il aurait aimé en savoir davantage. Il se sentait coupable d’être l’émissaire du diable, du point de vue des batraciens. Son frère lui manquait, ainsi que sa maman. Il souffla comme un forcené pour évacuer le petit nuage de particules de magnésium qui irritait ses narines sensibles, et porta par réflexe la main à une blessure qui avait disparu depuis un moment déjà. Posant les mains sur la rambarde en contemplant le plan d’eau, il entendit le bruit d’une lourde démarche en provenance du couloir dans son dos. Il se retourna doucement, et se positionna en retrait pour observer sans être repéré. La surprise fut grande alors qu’il aperçut de ses propres yeux le premier songe d’Actile de son existence sur Iota. La vision de ce guépard posté sur ses deux pattes arrière était absolument incroyable. La silhouette élancée, mais un pas extrêmement lourd. Un visage cruel, les pommettes saillantes, deux yeux de chat cerclés de reflets d’orangers, les oreilles pointant vers le ciel. Il était vêtu d’une longue toge tombant uniformément de ses épaules jusqu’au sol, recouverte d’une grande cape noire décorée de larmes jaunes. La couleur des salamandres, pensa Jérôme. Il s’agissait, comme lui, d’un pensionnaire de l’établissement. Peut-être avait-il assisté à l’agression dont avait été victime Jérôme auparavant. Le grand personnage s’engouffra dans une des chambres, sans prêter attention à celui qui l’épiait. Jérôme était impressionné par ce type. Il faut dire qu’ils étaient plus rares que les batraciens sur cette île, si rares que Jérôme ne les avait même pas remarqué dans la soirée. Sans même avoir été confronté directement à eux, Jérôme sentit qu’il s’agissait d’un peuple plus effacé, plus discret. Il y avait quelque chose de furtif dans sa démarche, quelque chose destiné à atténuer le poids d’une montagne de muscle montée sur pattes. Jérôme attendit quelques longues minutes pour emprunter à son tour le couloir. Il s’y aventura de nouveau alors qu’un de ces satanés robots traversait le passage en aspirant les saletés au sol au moyen d’un bras télescopique. « Le vrombissement de l’appareil couvrira le bruit de mes pas dans l’allée. » pensa-t-il avec mesure. Il rejoignit la chambre rapidement, pressé de conclure cette journée fatigante par un long sommeil réparateur. La pièce était vaste. Les 5 compères allaient y dormir pour la nuit. Le patron, avenant, avait aménagé un rideau pour laisser un peu d’intimité à Ra Zoo La qui s’en fichait pas mal, bien qu’elle eût trouvé le geste gentil. On se promit de ne pas repartir trop tard le lendemain, et l’heure du réveil fut fixée. Juste avant de sombrer dans les bras de Morphée, Jérôme tripota son sac et huma machinalement les odeurs qui l’embaumaient depuis leur départ.
Jérôme fut le dernier réveillé au petit matin. Ces batraciens étaient de vraies horloges, seul Pavoise dérogeait à cette règle ultime, mais n’eut guère d’autre choix que de se lever lorsque Mahony lui promit de lui coller les ventouses de ses propres pattes inférieures sur le museau s’il ne se levait pas immédiatement, pour montrer à l’humain à quel point les batraciens savaient être fidèles à l’horaire.
Jérôme se réveilla doucement, il était seul dans la pièce. Les autres avaient avisé le patron qu’ils allaient se changer les idées en visitant les commerces du coin, laissant là le terrien pour qu’il se repose le mieux possible. Ils restèrent néanmoins en groupe, et passaient les pas des quelques enseignes qui se trouvaient à proximité, car le lieu était tellement mythique qu’ils ne se le seraient jamais pardonnés s’ils étaient passés ici sans ramener une curiosité de la région. La boutique la plus intéressante fut la réserve du grand Guitzler, comme il se faisait appeler. Tout comme le type à l’allure plus fine, il était un batracien à la morphologie sensiblement différente de celle des natifs de Toutakoutékalé. Guitzler était un scientifique en exil, d’un physique un peu mollasson, et l’air tantôt dépité, tantôt sympathique. Il connaissait ses joujoux par cœur. Lorsqu’il en eut fini avec ses visiteurs, il ne leur avait pas présenté le quart de sa collection personnelle qu’ils en avaient bien plus qu’assez de l’écouter exposer son savoir sur les modifications moléculaires au moyen des machines technologiques. Il introduisit néanmoins quelque chose de peu banal dans ce domaine. Guitzler travaillait sur une espèce d’insectes qui à long terme devaient, au prix de quelques menues modifications génétiques de l’espèce concernée, inoculer naturellement à leurs descendances le génome-m, molécule dérivée du sympathôme, ce dernier devant finalement être synthétisé naturellement par l’insecte après de multiples générations, moyennant la stimulation de certaines zones cérébrales, ou en provoquant délibérément une excitation nerveuse localisée. Guitzler avait établi plusieurs modèles fondamentaux, qui menaient tous plus ou moins dans cette direction. Il avait en tout cas réussi à rendre stable un obluvien (10) soldat dont il avait modifié la carapace en céramique pour la changer en un alliage encore plus puissant à base de métal.
(10) : insecte volant de Iota, assimilable au scarabée terrestre.



Ces recherches, pensait-il, pouvaient éventuellement mener à la maîtrise naturelle de la modification moléculaire, ou quelque chose qui se rapprocherait de cela. Tous restèrent quelque peu perplexes devant ces explications, mais accrochèrent cependant à toutes les paroles de Guitzler, enthousiaste. Il présenta de nombreuses choses. Entre autres, une carte dite infaillible. L’engin était muni d’un puissant récepteur d’ondes multiples de natures plus ou moins connues, et, bien qu’émettant des radiations importantes, se révélait être un outil de navigation indispensable : les courbes de terrain avoisinantes, ainsi que tous les types de molécules recensés à proximité de l’endroit balisé pouvaient être analysées, identifiées, localisées précisément. Ainsi, il était possible avec cet engin de rendre compte de la nature environnante avec perfection. Utilisé par le biais des ondes courtes, pour des informations relevant de faibles distances, l’utilisation était garantie sans dangers par son auteur qui crevait d’envie de leur en vendre un exemplaire. Bien sûr, son utilisation à grande échelle, et lui demander de fonctionner sur un morceau de terrain trop vaste, pouvait engendrer des flux de radiations dangereux pour la santé. Mais bien avisé, son possesseur avait entre les mains une carte hyper précise. Ra Zoo La l’acheta sans broncher, à un prix qu’elle ne jugeait pas exorbitant. Guitzler l’avait baptisée la carte hydrata, car il voyait en elle avant tout un outil pratique pour repérer les points d’eau. Les scientifiques d’Atmendou avaient quoiqu’il en soit une solide réputation à tenir, et Ra Zoo La ne s’inquiéta pas outre mesure. Il avait fabriqué des grenades à inversion de champ qu’il présenta également. Ces grenades, lancées vers n’importe quel adversaire, retournaient autour d’elles tous les champs magnétiques. L’effet était rétroactif, et ne provoquait qu’une paralysie momentanée de n’importe quel trouble fête, selon les mots de Guitzler. L’effet rétro remettait les choses à la normale au bout de quelques instants. Ces grenades étaient un pur produit du marché noir, bravant ouvertement toutes les règles fondamentales du cosmos, fruits tentants d’un alchimiste reclus et réduit à exercer son talent dans l’anonymat le plus total. L’inversion pure et dure de champ était un procédé banni de toutes les conventions guerrières depuis des générations et des générations, en tout cas ceci était bien connu du monde batracien, où les armes technologiques n’avaient finalement jamais vraiment eu de réels succès. Ici, l’arme était inoffensive car le champ s’inversait deux fois, assurant que les victimes de l’engin retrouveraient en principe la motricité de leur corps après quelques minutes. Il avoua timidement que ces engins n’avaient jamais été testés, et que l’effet sur un être vivant était probablement terriblement douloureux, mais que ça marcherait avec n’importe quoi ; vivant ou non. Il avait également fabriqué une quantité invraisemblable de conteneurs siplax, du nom de l’inventeur batracien de la combinaison Ténésienne très bien connue sur Iota. Un procédé connu de tous mais dont la vraie teneur restait un mystère pour le premier quidam à ventouses venu. Ténés était une énigme du système planétaire environnant. La masse de l’astre, étudiée depuis des centaines de générations par toute la communauté, diminuait avec le temps malgré son très jeune âge. Cela constituait un sujet de polémique extrêmement intense chez tous les scientifiques, qui voyaient là parfois les signes d’une profonde erreur d’appréciation à propos de pléthore de préceptes précieux, concernant l’étude microscopique de l’univers. D’autres pressentaient la patte divine poindre sa ventouse arrondie au détour d’un vortex magnétique, ce qui donnait lieu à toutes sortes de considérations religieuses dans certains endroits comme les fameuses soléthées, où la liberté de pensée demeurait toujours totale. D’autres enfin, voyaient dans le cas Ténés un asile spirituel. Ici les hommes de science acceptaient de perdre un peu de leur rationalité, et admettaient que peut-être, en ce lieu, y’avait-il un carrefour entre une force d’ordre divin et des lois strictes, naturelles, qui pourtant dans leur fondement réfutaient tout ordre de ce type dans l’univers.
Le débat était bien d’actualité, mais l’intérêt des conteneurs siplax était dans la compression de la matière. Il en existait plusieurs sortes, et Guitzler affectionnait tout particulièrement cette technologie. Certains modèles fonctionnaient par rayonnements d’atomes de nitrons, en d’autres termes un type de canon particulier bombardait la cible, qui selon la puissance du réglage diminuait de volume, toutes proportions gardées. L’inverse existait également, on pouvait augmenter le volume jusqu’à une certaine mesure. Et d’autres conteneurs, les plus classiques, fonctionnaient par systèmes de caissons emboîtés et séparés par des solutions nitroniques. Des cellules ajustées parachevaient l’effet du nitron et des dispositifs électroniques se chargeaient du reste des opérations. Ces conteneurs avaient montré, à un stade de développement encore embryonnaire, à quel point le champ des applications possibles en matière d’art curieux moléculaire était vaste, et son développement compliqué. Des Pots remplis de babioles pendaient un peu partout dans la boutique, parfois Guitzler en bousculait un négligemment, et le tintement faisait systématiquement bouger des petites bestioles qui ressemblaient à des fouines, et qui s’agitaient dans tous les sens pendant quelques secondes pour se replacer invariablement dans le coin de la pièce, là où étaient entreposées des pièces de cuirs, et autres cuirasses protectrices dont personne ici-bas, au regard de la mode vestimentaire, n’avait plus l’usage. Vestiges de conflits passés, ou pièces de collections privées provenant de particuliers ayant pu atterrir ici après quelque échange inespéré entre un aventurier désespéré et Guitzler le malin. Le temps s’était remarquablement ralenti durant la visite de la boutique, ou étendu tel un élastique, selon le point de vue où l’on se plaçait. Logiqx, qui admirait toujours l’aspect pratique des choses matérielles, avait décidé comme Ra Zoo La de faire l’acquisition d’un de ces conteneurs siplax. Ces derniers illustraient parfaitement l’état d’esprit du peuple batracien. Leur technologie était devenue relativement rustique pour un lieu tel qu’Atmendou. Peu de batraciens ne tiraient réellement quelconque satisfaction d’une telle invention. Le premier boîtier qui avait été mis à disposition du public datait déjà d’une autre époque. Et pourtant, c’était la première fois qu’ils s’en approchaient de la sorte. Comme si l’avancée technologique était pour leur peuple un luxe un tantinet superflu. Logiqx préféra le type caisson, et hissa sur son épaule la boîte rouge sombre. Pavoise qui regardait fiévreusement des capsules d’induction d’erreurs, finit par en demander le prix et rafla tout ce qu’il pouvait raisonnablement transporter. Peu après, Guitzler regardait les compagnons s’éloigner sur le pas de son échoppe, et déplorait qu’il n’ait pas eu le temps de leur demander ce qui pouvait bien les amener dans ce coin de Iota.


De jour, l’aspect des ruelles d’Atmendou était beaucoup plus accueillant, et on pouvait même parfois déceler une certaine joie de vivre. Il y avait bien sur moins de femmes, et le sol était boueux en permanence. Alors que Logiqx louchait sur le bâtiment où étaient manifestement fabriquées les ailes volantes si nombreuses sur cette île (de nombreuses carcasses d’ailes étaient entassées sur le flanc du petit hangar), le reste du groupe lui rappela qu’il était plus judicieux de récupérer Jek-rum avant de continuer plus avant dans les explorations. Sur le trajet, Pavoise montra triomphant à Mahony ses petits trésors : les capsules d’inductions d’erreurs, comme le nom l’indique, permettaient, par procédés neurochimiques, et y compris par de telles méthodes combinées à la recombinaison curieuse de certaines molécules, de créer de terrifiantes illusions visuelles, entre autres. Ce à quoi Ra Zoo La réagit en grommelant qu’ils ne partaient pas en guerre mais plutôt en mission d’escorte. Pavoise ne put s’empêcher de saisir cette perche et la taquina sans arrêt jusqu’à leur retour à l’auberge. Jérôme était prêt et attendait sagement, devant le hall de la maison. Les Izorys, dociles, regardaient les quatre batraciens franchir à grandes enjambées les flaques de boue tenace qui étaient éparpillées sur le sol des ruelles les mieux fréquentées.
« Vous voici enfin ! » Au moment où ces mots étaient prononcés les Izorys se trémoussèrent en cœur, comme s’ils sentaient qu’ils allaient repartir bientôt, pour se désengourdir les pattes et se tenir prêts.
« Cet endroit est fascinant, il est dommage que l’ambiance qui y règne soit si peu engageante. » fit remarquer Ra Zoo La, avant de s’enquérir de la santé de leur camarade terrien. Jérôme tint le discours fier de celui qui se porte comme un charme, occultant délibérément le fait qu’il se soit fait poignarder la veille au bas ventre.
« Tu te sens vraiment prêt à reprendre la route ? » insista Mahony. Jérôme acquiesça, et expliqua que sa combinaison agissait comme un pansement géant, ce qui était vrai, en quelque sorte. Tout était prêt mais personne ne souhaitait réellement repartir aussi vite. Le groupe se dirigea vers la fabrique d’ailes volantes. A peine eurent-ils entamé la petite marche que les Izorys, gênés par la viscosité du sol, éclaboussaient maladroitement leurs monteurs. Visiblement, ces animaux n’avaient jamais eu à évoluer sur un tel type de terrain. Logiqx suggéra de grimper en selle pour éviter les désagréments, et, tout en restant groupés, ils vinrent se coller le long du flanc de l’usine, à l’endroit où bon nombre de ces fameuses ailes volantes abîmées avaient échoué, attendant certainement réparation. De là on pouvait apercevoir la chaîne de fabrication des machines, car le complexe était partiellement à ciel ouvert. Des palissades géantes d’une matière qui ressemblait à du plexiglas, toutefois, parsemaient les différentes zones. Située en amont de la chaîne, une haute tour semblait dédiée à certains tests des matériaux, et notamment à l’essai des fameuses ailes. Un batracien se tenait justement prêt à essayer un de leurs modèles. D’en bas on remarquait l’intense clarté du soleil qui se reflétait sur le métal fraîchement poli de l’armature squelettique de l’engin. Des bras automatiques l’avaient hissé le long de la tour, jusqu’à l’étage où se tenait le testeur. Au fur et à mesure de la montée, des coques de sécurité se refermaient sous les deux énormes bras dans un bruit puissant et sec. Au sol, les dirigeants de la fabrique s’agitaient. Des directives étaient données, ça et là. Jérôme remarqua une fourmi d’Akhanoza, puis une autre, et une autre encore. Elles étaient nombreuses et travaillaient en parfaite collaboration avec les batraciens. Immédiatement les idées de Jérôme s’entrelacèrent, et les données subconscientes de l’holoaxe s’y mêlaient, traçant des lignes à l’esprit de l’enfant. Chaque ligne de pensée semblait correspondre à une potentielle interrogation de Jérôme face évènements auxquels il venait d’assister, comme si les réponses allaient désormais plus vite que les questions. À peine s’était-il demandé ce qui pouvait expliquer leur présence dans cette sorte d’usine, qu’il avait à l’esprit, non seulement la réponse à cette question, c’est-à-dire qu’elles avaient pour principale caractéristique physique de très bien résister à des chaleurs extrêmes, mais également des données sur la psychologie de ce peuple, et sur leur morphologie particulière.


Parfaitement en phase, Mahony et Pavoise soulevèrent la question de la présence des fourmis en ce lieu, mais pour eux ceci n’avait vraiment rien d’exceptionnel. La célébrité de l’île veule d’Atmendou reposait en partie sur le fait que sa population était très cosmopolite. Au centre de l’usine, un gigantesque axe muni de pales sur plusieurs étages, était également destiné aux tests des matériaux. Les ailes parsemaient les pales. Le mouvement des ailes, combiné au mouvement des pales autour de l’axe, et les changements brutaux de direction du gros cylindre soumettaient les pièces métalliques à des forces considérables. L’attention du groupe se porta à nouveau sur la grande tour : le technicien s’était installé au centre de l’armature volante non finalisée, lui donnant l’aspect d’un jeune oiseau attendant d’un moment à l’autre que son maître le relâche dans la nature. Les deux bras métalliques s’écartèrent de la tour brune, assombrie en certains endroits de la façade par la corrosion. D’en bas on voyait les ailes qui frétillaient nerveusement pendant une trentaine de secondes, avant que les deux bras ne libèrent l’appareil. Celui-ci entama un parcours saccadé en virevoltant, à la hauteur de la tour, décrivit deux cercles au dessus de l’eau du lac que l’usine jouxtait, puis il revint au point de départ précautionneusement, à une vitesse d’escargot, quasi-stationnaire. Il procéda à un atterrissage en douceur à l’étage immédiatement inférieur à celui d’où il avait pris son envol. Après quoi les regards se portèrent de nouveau vers l’activité qui régnait dans l’usine. Un batracien énorme, qui travaillait là, aperçut les spectateurs au travers de la grande palissade de plexiglas, et les interpella rapidement. Il marchait les bras croisés dans son dos, la colonne droite contrastant avec sa large bedaine tombante, dont la surface dévoilait une vaste tâche plus claire que le reste du corps. Une ceinture rudimentaire l’enserrait, et il avait également un bandeau affichant un symbole enfilé sur le crâne, ainsi que des pantoufles usées d’où tombaient littéralement des lambeaux de tissus crasseux. Il se déplaçait la tête tirée vers l’avant, cherchant certainement à rattraper l’avance que son ventre avait pris sur le reste du corps dans tous ses déplacements. Pavoise, croyant avoir Mahony à sa gauche, décocha un petit coup de coude de ce côté-là : « Les bienfaits de la sélotonine quand on dépasse la dose prescrite. » et il se mit à ricaner bêtement. En revanche, la blague n’eut pas l’effet escompté car Ra Zoo La s’était insérée entre les deux compères et c’était elle qui avait reçu le coup de coude. Elle lui administra une petite claque sur le bandeau, qui coupa court à toute nouvelle envie de blague idiote. Pavoise rigola intérieurement de son esprit cabotin, lorsque l’imposant personnage sortit à l’air libre, de derrière la dernière couche transparente qui les séparait. Il héla encore les visiteurs inopinés qui avouèrent simplement s’intéresser à la fabrication de ces machines. Fier comme Artaban, il confia que, tout ceci, ça n’était pas grand-chose, et que le vrai côté génial de ces appareils était leur cerveau électronique.
« J’ai moi-même conçu la partie la plus importante de leur système de navigation, et du centre de commande. Si ça vous tente je vous montre tout cela plus en détail, j’avais justement envie de m’arrêter, j’ai démarré mon travail très tôt cette nuit. »
« Non, c’est très aimable à vous, mais nous nous sommes approchés par curiosité, nous allions justement reprendre la route et il nous reste beaucoup de chemin à faire. » répondit poliment Ra Zoo La.
« Où allez-vous, harnachés de la sorte ?
« Dans la région d’Orvert, puis à Matrimethek. » s’empressa de répondre Jérôme.
« Soin de vous ! » s’exclama le gros balourd. Cela signifiait qu’il leur adressait tous ses encouragements, en langage familier régional. En bruit de fond, les tôles qui s’entrechoquaient prenaient le timbre d’une cloche d’église. L’air qui s’engouffrait dans le labyrinthe transparent déplaçait de fines traînées de sympathôme. Ces relents étouffants étaient un vrai danger mais chaque personne travaillant sur les lieux était équipée d’un bon dispositif de purification d’air portatif. Jérôme commençait à mieux cerner l’odeur propre de la planète Iota. Petit à petit, il domptait, apprivoisait chaque trait de son environnement immédiat pour mieux s’y adapter, mieux le comprendre. Il se tint prêt à repartir lorsque le type un peu fort fit offre de les déposer sur la terre ferme.
« Mais j’y pense, je peux vous faire traverser par le samaritain. Vous serez sur la berge d’en face en un clin d’œil. » Et il désignait vaguement le rivage. Il s’agissait d’une embarcation relativement vaste, dédiée à l’acheminement de grosses pièces de montage de la terre vers l’île.
La proposition acceptée, ils regardèrent avec émotion l’île veule d’Atmendou s’éloigner, et avec elle sa boue, ses habitants discrets et ses litres de sélotonine éclusés quotidiennement. Orwald était un des principaux administrateurs du complexe industriel dont ils avaient eu un petit aperçu. En surveillant les eaux et les compteurs électroniques du samaritain, il furetait ici et là par petits coups d’œil, à la recherche de détails particuliers, sans trop savoir ce qu’il pourrait bien remarquer. Il se souvint brusquement que par le nord, s’il avait du se rendre lui-même dans la direction d’Orvert, il lui aurait fallu emprunter la voie de la Trinité. Or, cette voie était condamnée depuis quelques semaines pour de grands travaux d’aménagement qui avaient pour fin la préservation de la nature des lieux. Le trafic sauvage dans cette zone avait commencé, selon les responsables du haut conseil, à porter préjudice à la beauté des lieux. Il était donc impératif d’interdire l’accès à ces lieux afin de mieux préparer leur traversée par de futurs voyageurs. Orwald ne manqua pas de leur signaler :
« Il me vient à l’esprit que la route de Trinité est fermée ces jours ci. Je ne sais pas si vous projetiez de la parcourir, mais il semblerait que cela soit compromis pour cette fois.
« Fermée ? »
Ra Zoo La ne croyait pas tellement au hasard, tout comme la plupart de ses congénères. Elle dévisageait le gros batracien, puis après un bref instant, elle se résolut à croire en ce fâcheux hasard. Jérôme observait également Orwald, calmement, et ne lisait en lui que de la bonne foi. Aussi il choisit de suivre son instinct, et joua le jeu :
« Sauriez vous, par le plus heureux des hasards, nous indiquer un itinéraire qui nous conviendrait ?
« Je suis désolé, mais je ne vois pas du tout de solution pratique pour vous autres. Je vous aurais bien proposé d’essayer nos ailes volantes… En fait le trajet qui consiste à contourner la Trinité est beaucoup plus long, vous prendrez un retard de plusieurs jours, à n’en point douter. Cinq, six, peut-être même sept jours. Vous auriez pu longer à proprement parler la Trinité mais accompagné des Izorys, vous pouvez abandonner ce projet. Ce serait insensé, de plus les pauvres bêtes ne comprendraient pas et vous causeraient certainement beaucoup plus de problèmes qu’elles ne vous rendraient service en allégeant vos fardeaux. Non, sincèrement, de mon point de vue vous devez choisir de prendre un retard considérable, ou bien entendu, l’autre alternative serait de traverser par la voie des airs, tous penchants commerciaux mis de côté il va de soi… »
Le discours d’Orwald était limpide, il oubliait cependant une alternative importante : ils pouvaient également emprunter la route de la Trinité sans en aviser quiconque, en espérant qu’ils ne rencontrent personne responsable des travaux. Ceci aurait pu se faire la nuit…Arrivés sur l’autre berge, Jérôme demanda quelques minutes à Orwald pour se concerter avec les siens. Chacun mit ses neurones à disposition, et on se mit à estimer, calculer, évaluer la distance totale de la Trinité, compter la distance parcourable par tranches de dix heures, et autres calculs farfelus dont les batraciens n’arrivaient pas à se dépêtrer en une dizaine de minutes. Pour Jérôme, c’était une autre histoire. Avec la conjonction de l’intelligence symbiotique, du chaos bouillonnant de données provenant de l’holoaxe, et du sens du jugement qui s’aiguisait chez lui au fur et à mesure, les cheminements de pensée se multipliaient et la vitesse de traitement des problèmes matériels augmentait toujours. Il subsistait toujours des inconnues, notamment les éventuels obstacles qui se dresseraient sur leur chemin s’ils décidaient de braver l’interdit de la fermeture de la route. Même en occupant une partie de la journée à tenter de prendre en main les ailes volantes, la solution du vol d’oiseau paraissait toujours la plus avantageuse en terme de délai. Les concertations allaient bon train. Un souffle d’air puissant se dégageait du sol métallique du samaritain au niveau des bords, il s’agissait d’une protection, avertissant les passagers qu’ils s’approchaient de la bordure. La chaleur du souffle faisait presque oublier qu’on était là à l’air libre. Chacun y alla de son point de vue et Jérôme soumit ses calculs aux autres :
« Il faudra, en admettant que nous ne fassions pas de fâcheuse rencontre qui nous retarderaient ou pire, environ 7 jours pour traverser la voie de la Trinité. En effet notre progression ne pourrait se faire correctement que la nuit tombée. Autrement dit, il faut que nous soyons tous d’accord pour voyager de nuit. En longeant la vallée, il serait impensable de garder les Izorys auprès de nous et donc tout se ferait à pieds. En contournant par les chemins les plus praticables, nous serions presque à destination en sept jours, à progression normale. »
Logiqx approuvait pleinement ces estimations et hochait la tête au fur et à mesure que Jérôme parlait, le regard incliné vers le ciel. Pavoise, grisé par la tournure des évènements, se voyait déjà aux commandes d’un oiseau volant, tandis que Ra Zoo La et Mahony écoutaient avec discernement.
« Franchir la zone à vol d’oiseau nous ferait gagner un temps considérable, nous pourrions arriver à la soléthée en deux jours, peut-être trois. »
Un problème subsistait néanmoins, que Ra Zoo souleva aussitôt.
« Et qu’allons nous faire des Izorys, Ils nous ont servis loyalement jusque là, et nous les abandonnerions ici ? Suis-je donc la seule à me préoccuper de leur sort ? »
« Pas du tout, nous ne faisons d’ailleurs que discuter ici. Seulement le temps nous est peut-être compté, et nous devons tout envisager. » Logiqx, après ces paroles, jeta à Jérôme un regard furtif et complice.
« Ra, ces animaux ne sont en rien dépendants de nous, n’oublie pas que lorsqu’ils sont chez nous c’est toujours en transit. La véritable question, je pense, est de savoir si nous pouvons oui ou non leur substituer ces ailes volantes pour la suite du trajet jusqu’à Matrimethek. » Logiqx avait progressivement baissé d’un ton, prenant subitement conscience qu’Orwald les écoutait. Mahony, enfin, rappela que l’autre fonction de leurs compagnons sauvages était de transporter le paquetage. Que feraient-ils sans eux ? Devraient-ils se séparer de la plupart de leur matériel pour gagner trois ou quatre journées ? Logiqx afficha un sourire triomphal et pointa du doigt sa monture : « les conteneurs siplax dont nous avons fait l’acquisition, Ra et moi, sont justement destinés au transport d’objets par la miniaturisation. J’imagine que c’est l’occasion d’en tester l’efficacité… » Pour Orwald, il ne faisait aucun doute qu’ils rebrousseraient chemin vers son usine, et attendait leur feu vert pour retraverser la rive. Quand tout le monde fut d’accord, Jérôme lui fit savoir leur décision. Il se réjouit en leur assurant qu’ils ne le regretteraient pas. En deux minutes tout était conclu, sauf le prix des ailes volantes, mais les batraciens disposaient encore d’un pécule plus que confortable, qui suffirait sans problème pour faire l’acquisition de cinq ailes volantes. Mahony éprouvait un pincement pour Ra qui regardait les pauvres Izorys avec mélancolie. Eux aussi semblaient avoir compris ce qu’il venait de se décider. Ces animaux qui passaient le plus clair de leur temps dressés sur leurs pattes postérieures s’étaient tous couchés lors du retour sur l’île d’Atmendou. Ils paraissaient penauds, et bien moins enjoués que d’ordinaire. Pour Ra, il n’y avait aucun doute qu’ils avaient tout compris, et les laisser livrés à eux-mêmes, ici, constituait en quelque sorte une trahison. Ra Zoo La prenait tout cela un peu trop à cœur. Enfant, elle avait toujours rêvé d’une destinée hors du commun, admirant ses jeunes camarades qui comme Logiqx seraient promus au rang de transporteur, ou jalousant les rares enfants qui voulaient délibérément accéder à une fonction plus militaire. C’était un fait très rare chez les batraciens, et plus inhabituel encore pour une fille d’aristocrate. La caste des batraciens aisés ne pouvait envisager une telle carrière pour une femme. Au pire elle aurait un statut d’agent protocolaire, ce vers quoi elle s’était d’ailleurs dirigée. Elle regarda les bêtes, sans laisser un souffle d’air s’échapper de sa bouche crispée. Elle tenta de se détendre. Et elle se souvint. Son père qui la rassure, les odeurs d’encens chimique utilisé sur Iota, ces odeurs qui rappellent le cérémonial décennal auquel Jérôme avait eu la chance d’assister quelques jours auparavant. Son père lui chuchote doucement l’importance de l’impartialité, savoir choisir les situations où l’on laisse libre court à ses impulsions, et les moments où la réflexion prime. L’instinct. Les autres semblaient avoir raison. Après tout les Izorys étaient des bêtes sauvages et ils avaient une fois montré à quel point ils peuvent se montrer imprévisibles face au danger. Il ne fallait pas montrer le terrible embarras qu’elle ressentait. « Souris, donne leur un beau sourire naturel, respire lentement. »
« Ça va, vous n’avez peut-être pas tout à fait tort, laissons aller les Izorys, cependant j’ai du mal à nous imaginer livrés aux seuls caprices des airs pour nous déplacer.
« Et pourtant, madame, je dois vous préciser à nouveau que j’ai personnellement pris part à la conception de nos ailes volantes et notamment de leur système de navigation. Il est tout à fait supérieur aux normes actuelles. J’ai passé des années entières à le travailler avec mon équipe. » Orwald était sur un nuage à l’idée de pouvoir faire un exposé historique en matière d’objets volants utilisant l’intelligence artificielle à cinq visiteurs en même temps. Pendant une bonne partie de la traversée déjà il bridait son envie de parler, tant il savait que cela risquerait d’irriter ces bonnes gens de passage sur l’île veule d’Atmendou. De retour sur l’île, puis de l’autre côté des barrières en plexiglas de la fabrique, Jérôme et ses acolytes furent conviés à enfiler des masques. Chaque employé en portait un, et, vu de l’intérieur, le pylône rotatif qui soumettait les ailes à certains tests de résistance manifestait un vacarme sans nom par intermittences, créant de gigantesques courants d’air, au cours desquels la poussière métallique émanant des bris de sympathôme s’infiltrait partout dans l’usine. De temps à autres l’air sifflait selon deux ou trois notes de musiques en s’engouffrant dans les couloirs transparents. Quelques fourmis qui passaient non loin du groupe les saluèrent poliment, avec toujours le même ton strident qui leur est propre.
Ces fourmis là n’avaient pas vraiment l’air d’appartenir au même peuple que Maladouin. Elles étaient plus lisses, le visage moins important, les antennes moins développées. Elles se mouvaient cependant très vite et avec dextérité entre les méandres de couloirs et d’enchevêtrement de fils et de robotique qui régnaient par endroits. Orwald n’avait de cesse de se retourner pour les prier de le suivre, comme un agent commercial appréhendant le désistement soudain d’un client lors d’une promesse de vente. Il les mena dans ce qui semblaient être des bureaux, situés dans la partie du bâtiment longeant la façade. Dans cette partie de l’usine la clarté de la journée ne pénétrait pas. On discuta longuement ailes volantes. Quelques collaborateurs d’Orwald se succédèrent et se mêlaient naturellement de la conversation, l’un d’entre eux les avisa qu’il se tenait à leur disposition s’ils désiraient d’autres renseignements et prit congé de leur compagnie. Orwald expliqua longuement les rudiments de conduite propres à ces appareils. Plus tard, ils se rendirent sur une plateforme surélevée à proximité de la tour d’essais, et, des moindres capacités ou techniques de vol des ailes volantes, il en fut fait rigoureusement la démonstration. Chaque membre du groupe restait attentif aux leçons. Ra Zoo La décrochait de temps en temps. Allaient-ils laisser leur bandelette de tissu, portant des emblèmes et motifs propres au village de Toutakoutékalé, autour du cou des Izorys, lorsqu’ils allaient les relâcher sur la terre ferme ?
Puis le moment fatidique des essais arriva enfin, après des heures de mise aux points techniques et administratives. Les essais eurent lieu dans une ambiance euphorique. Pavoise ne put s’empêcher de hurler de joie alors que ses palmes plantaires collantes quittèrent le sol pierreux de la tour sans aller s’écraser dans le vide. Trouver la position idéale sur ces engins était malgré tout une lutte permanente et ils réalisèrent combien cela tiraillait les muscles des épaules. Lorsqu’ils eurent terminé l’entraînement, il précisa pour plaisanter que si auparavant avec les Izorys, ils travaillaient surtout les muscles du bassin pour absorber les chocs chaotiques de leurs courses effrénées, dorénavant ils se muscleraient les bras et les épaules. Ce commentaire provoqua une moue sur le visage de Ra Zoo La, qui réalisa combien la séparation d’avec les bêtes était proche maintenant. Pavoise remarqua combien Ra Zoo La était perturbée, et se rendit compte lui-même qu’il s’agissait de la remarque relative aux Izorys qui avait provoqué ce petit pincement de cœur. Il prit Ra dans ses bras et s’excusa de sa maladresse. Elle ravala sa salive plusieurs fois, et Orwald fit les recommandations finales. Jérôme avait emmagasiné une somme folle d’informations dans l’usine, et avait parfaitement assimilé le fonctionnement compliqué du système électronique de navigation des ailes volantes. Chaque rotor de la carcasse était en permanence contrôlé dans ses moindres mouvements et contraintes par la surveillance du système. Ici encore, l’art curieux moléculaire occupait une place non négligeable mais à un niveau différent de ce qu’on pouvait rencontrer de manière plus générale. Il s’agissait de techniques de contrôle, de protection magnétique, et d’encore d’autres considérations de ce genre. Lorsqu’ils ne disposeraient pas d’un lieu surélevé pour s’élancer dans les airs, ils devraient utiliser une caractéristique spéciale des appareils, le moteur à répulsion. Ce dernier était une pièce amovible, et démontable, qui lorsqu’il n’était pas en position inférieure comme l’exigeait sa fonction principale, était complètement désossé et consolidait une autre partie de l’armature.
Ce moteur permettait l’envol des engins à plusieurs mètres de hauteur par une brutale impulsion. Après la miniaturisation méticuleuse du maximum de matériel, les conteneurs siplax furent harnachés aux ailes volantes respectives de Pavoise et Jérôme, car ils étaient les plus légers du groupe mise à part Ra. Le moment du départ arriva enfin. L’adieu aux Izorys se fit sans tarder. Il y avait dans le regard de ces bestioles quelque chose d’alerte, une émotion qui passait, la conscience qu’ils avaient fait leur temps, que maintenant on les laisserait aller de nouveau au gré des rocailles sinueuses de la région D’Atmendou. Ra Zoo La demanda, les larmes aux yeux, qu’on leur laissât les décorations d’usage propres aux différentes familles de batraciens, et personne n’y vit un quelconque inconvénient. Les Izorys furent amenés à l’entrée de l’île, tout au bout du ponton. Il fut difficile de leur faire comprendre qu’ils étaient de nouveau libres. De longues minutes s’écoulèrent avant qu’ils se décident dans un concert de piaillements de joie à s’élancer à grande vitesse le long des berges. Libérés d’un poids considérable, ces animaux retrouvaient un regain de puissance, et leurs pattes inférieures se dépliaient plus facilement. Leur cou était également dressé d’une façon légèrement différente. On aurait dit une renaissance. Les batraciens et Jérôme s’en retournèrent en silence aux pieds de la tour destinée aux tests de prototypes d’ailes volantes, et ce fut enfin le grand saut, après les dernières formules de politesse d’usage envers Orwald qui les avait aidé d’une façon peut-être providentielle.

Chacun des apprentis pilotes se tint là, en haut de la tour qu’ils fixaient si attentivement à leur arrivée sur les lieux, voilà déjà plusieurs heures auparavant. Lorsque tout fut bouclé, ils se tinrent tous les cinq au bord de l’inconnu, humant doucement le vent, dont les brèves trombes rasaient ce rebord par intermittences, telles des vagues claquant violemment sur des roches émergées.
« Il est certain que pour votre premier vrai vol il est préférable pour vous de rester groupés consciencieusement, aussi nous alternerons les départs d’une trentaine de seconde seulement et vous aurez vous-mêmes à réguler vos écarts. Est-ce bien compris ? » A ceci Jérôme répondit :
« Après tout il faut bien y aller un jour… »
Ce fut là le dernier conseil d’Orwald.

Chapitre 12

XII – La soléthé d’Orvert


Le succès fut complet. Seule Ra Zoo La découvrit en silence les rudiments du vol en aile mécanique, triste et concentrée. Les autres ne purent réprimer des cris d’enthousiasme, livrés à de nouvelles sensations grisantes d’emprise sur la nature. Jérôme observait la surprenante géométrie du sol de Iota. Les formes parfaites prenaient le pas sur les agglomérats de buissons, cafouillages d’arbres, qui donnaient ça et là l’impression d’un agencement hasardeux. Vus du dessus, les sillons creusés dans les alentours sablonneux d’Atmendou offraient une harmonie remarquable. La nature était docile dans cette partie du système. Aux commandes des engins volants, les heures défilaient rapidement. Après quelque temps chacun prit ses distances afin de prendre mieux en main le maniement des ailes. L’imposante route de la Trinité était visible, à quelques centaines de mètres sur le côté droit de l’escadron volant. Elle était encadrée par une sorte de talus de part et d’autres, directement en dessous on voyait déjà la zone touffue et impraticable au sol s’étendre à perte de vue. Le rythme de croisière s’avéra être encore beaucoup plus rapide que les premières estimations.
L’air sifflait au creux des oreilles de Jérôme. Il modelait la peau flasque des batraciens, qui, jamais jusqu’à lors confrontés à un tel phénomène, sentaient parfaitement jouer l’élasticité de leur épiderme, leur faciès s’allongeait irrémédiablement, leurs joues claquaient sur leurs mâchoires dès que s’entrouvraient leurs gueules ravies. On aurait énormément ri si la distance qui les séparait les uns des autres ne les avait pas empêchés de remarquer la cocasserie de la chose. Logiqx, qui s’inquiétait de la discrétion d’une telle escouade volante, prit la tête. Il s’envola encore plus haut, et invita tout le monde à remonter de plus belle. Lorsqu’il estima voler à une hauteur raisonnable, il reprit une posture plus adaptée au planage horizontal. Jérôme comprit qu’il voulait s’élever davantage afin de mieux passer inaperçu pour d’éventuels observateurs au sol. La vitesse que l’on pouvait atteindre avec les ailes volantes était impressionnante. La chaleur et les courants favorables de cette journée contribuèrent à la progression fulgurante du groupe. Même Ra Zoo La, fortement affectée par la séparation d’avec les animaux quelques heures auparavant, n’eut pas le temps de se retourner pour contempler les terres d’Atmendou une dernière fois. En fait, elle songea à lancer un regard d’adieu mais ne put voir que la route de la Trinité qui s’étirait dans son dos à perte de vue.


Jérôme essayait de profiter de la force de l’air pour mettre sa capacité de concentration à l’épreuve. Chaque instant était un effort supplémentaire pour empêcher le symbiote de faire des siennes. La violence du vent le forçait souvent à regarder vers le bas, et d’aussi haut la vision ordinaire l’empêchait de distinguer correctement les choses. A hauteur des nuages, ils passaient tous relativement inaperçus, et par intermittence on croyait déceler ça et là des formes qui évoluaient au sol. Lorsqu’il trouvait la force pour relever suffisamment son visage, il pouvait admirer une belle couleur grisâtre dans le ciel, qui lui rappelait les négatifs de photographies. S’ils avaient pu regarder plus attentivement le ciel, ce qui était malheureusement impossible à une telle vitesse, ils auraient pu distinguer de lointaines trames violettes, apparaissant et disparaissant presque aussitôt, phénomènes magnétiques comparables à des aurores boréales. Dans la ceinture spatiale de Matrimethek, des explosions se produisaient régulièrement, dues à la rencontre entre certains photons solaires déviés de leur trajectoire et des atomes de dérivés du sympathôme qui flottaient à quelques vingt mille kilomètres au dessus de leurs têtes.
A la première pause, au soir, tout le monde était grisé. Ces ailes volantes étaient une merveille dont il eût été stupide de se priver. A demi repliées, les ailes se fixaient aux hanches, et au milieu du bassin par des crochets de l’armature métallique noire et argentée. Cet attirail compliqué donnait à chacun une allure folle. Ils s’arrêtèrent sur un versant de la route de la Trinité, suffisamment en hauteur pour pouvoir tester eux-mêmes la procédure normale de redémarrage. Le vent avait d’ores et déjà fatigué Pavoise qui entendait comme les autres un sifflement aigu continuel. Ra Zoo La prétendit connaître certains remèdes de grand-mère pour pallier à ce genre d’inconvénients, et précisa qu’elle préparerait quelque chose avant l’heure du repos. Ils repartirent promptement, car il fut décidé qu’on voyagerait jour et nuit, le plus possible, afin d’arriver rapidement à la soléthée. A la tombée de la nuit, les jeunes gens purent contempler une autre des merveilles de cette planète : les nuages qu’ils traversaient se tortillaient et se repliaient sur eux-mêmes, offrant au regard une lumière au spectre déformé. Les courbures blanches s’effaçaient vers le gris du ciel qui, en s’assombrissant, faisait mieux ressortir les aurores boréales violettes dont les explosions en altitude étaient encore bien visibles. La nuit tombant, il était beaucoup moins dangereux de circuler en altitude. Et, en redescendant, ils diminuèrent le rythme de croisière pour mieux admirer les tortillons de nuages qui semblaient pétrir la lumière colorée, comme pour la propulser dans toutes les directions. De telles beautés célestes rendaient troublante et difficilement acceptable pour Jérôme l’histoire du peuple des batraciens. Cette myriade de couleurs provoquait un contraste fort dans le cœur de ces derniers, qui y voyaient là tantôt beauté, tantôt une énième diablerie cosmique signée par les ondoyantes. Tandis que la nuit était fortement entamée, Jérôme décida qu’ils s’arrêteraient pour un repos bien mérité. Comme convenu, Ra prépara une bouillie froide à base d’herbes. Le mélange d’herbes avec l’eau réagissait chimiquement et un fin filet englobait le liquide verdâtre, dont l’opacité et la densité augmentaient à vue d’œil. Il fallait le boire rapidement sous peine de devoir le mâcher ! Jérôme fut le seul à ne pas en apprécier le contenu et la texture à sa juste valeur, mais le but sans trop rechigner, tant le mal de tête était violent après cette longue journée. Les gestes étaient coordonnés. Le campement se monta en peu de temps, et personne n’usa son souffle ce soir là. On mangea peu, et chacun avait en tête les images du coucher de soleil auquel ils avaient assisté quelques heures auparavant. Logiqx, habitué à dormir à la belle étoile, s’installa sur un arbre tout à fait confortable, aussi large qu’un saule pleureur vieillissant mais aux formes beaucoup plus carrées, et dont l’enchevêtrement de branches offrait mille possibilités pour un abri temporaire. Ils auraient tous pu y séjourner mais Logiqx se postait ainsi pour surveiller le campement. Les conteneurs siplax avaient également été hissés aux pieds de Logiqx par sécurité. Cette nuit là, ou plutôt pendant ces quelques heures de sommeil, tout se déroula comme prévu, et chacun trouva son bonheur dans ce moment d’inactivité. Il fallut repartir très tôt, pour éviter tout contact au sol le lendemain. La journée suivante fut longue, mais la vitesse de progression était bonne malgré quelques courants transversaux qui déportaient les membres du fameux escadron sur le côté. Heureusement, la ligne que formait au sol la grande route de la Trinité formait un excellent point de repère. Alors que les nuages s’étaient légèrement dispersés par rapport à la veille, Jérôme crût apercevoir au loin une meute d’oiseaux. Ils semblaient énormes si l’on en jugeait par la distance exceptionnelle qui les séparait alors. Il estimait leur taille à quelques 20 mètres d’envergure, et pouvaient être d’une largeur assez peu importante par rapport à la taille générale. De très loin, Jérôme les imaginait comme d’immenses vautours. Il n’en fit point mention lorsqu’ils redescendirent, quelques heures après. Le froid avait alors gagné les doigts palmés des batraciens.
Ra Zoo La et Mahony souffraient tous deux d’un début d’engelures à la base des doigts et leurs ventouses étaient dures comme de la pierre. Cette fois-ci, une pause plus conséquente s’imposa, et ils firent chauffer de l’eau pour calmer la douleur. Les engelures posaient un réel problème. Jérôme était paré à ce genre de désagrément car le symbiote s’adaptait toujours aux conditions rigoureuses mais la peau des batraciens n’avait jamais l’occasion de se confronter à de si rudes conditions. Aussi, il fut convenu qu’on ne monterait plus aussi haut que lors des heures précédentes. Les pauses s’allongèrent en longueur, et furent doublées en nombre. Comme, un peu plus tard, la douleur se calmait, on repartit de plus belle dans les cieux, mais les pauses furent tout de même plus fréquentes. Tout se déroula en douceur par la suite. De temps en temps, Pavoise entamait un tour en décrivant un cercle horizontal, comme pour vérifier leurs arrières. En fait il ne faisait que satisfaire son besoin de briser la monotonie du vol. Il adorait ce moyen de transport, dont le seul défaut, finalement, était le poids de l’armature lorsqu’ils avaient à se déplacer sur la terre ferme. La seconde nuit qu’ils passèrent le long de la Trinité ne fut pas non plus de trop pour les pauvres épaules endolories, et pour les doigts de Ra Zoo La, dont la peau avait commencé à se craqueler aux pliures des palmes. La configuration du terrain les força cette fois-ci à s’éloigner davantage du bord de la route pour dormir. Jérôme se proposa pour veiller lorsque les autres dormiraient. Après plusieurs heures de silence profond, l’atmosphère devint pesante et Jérôme réprimait sans cesse des bâillements. Il semblait qu’il poussât là ses limites physiques, bien que le symbiote fût toujours aussi actif au sein de son corps. Le pouvoir de régénération de ce dernier, bien entendu, ne constituait pas un palliatif au manque de sommeil. Jérôme rêva presque éveillé, et vit de nouveau son frère. Difficile de savoir cette fois-ci si Apydia y était pour quelque chose. Il pensa d’abord que non. Jérôme vit son frère suspendu aux barres rouillées de la cabane du fond du jardin de sa grand-mère, et eut l’impression de vivre la scène dans la peau de celle-ci. Il eut ensuite une vision affreuse, d’un être longiligne, assis au fond d’une caverne éclairée d’une lueur jaunâtre, les jambes arquées en triangle et plaquées au sol. Il était vêtu d’un pagne de bois, comme des tranches fines de liège, et le bas ventre semblait en continuité avec la couleur boisée du pagne. Plus on remontait, plus sa peau semblait de chair, comme celle de Jérôme. Ses yeux étaient importants, et des billes blanches en leur centre sortaient d’un fond noir pour capturer le regard de Jérôme. L’être bizarre était dans une sorte de transe et s’adressa directement à Jérôme de sorte qu’il fut enclin à penser qu’il s’agissait encore d’un de ces rêves bizarres dont Apydia tirait certaines ficelles en secret. Il était également attifé d’un couvre chef à moitié en lambeaux, de la même matière boisée que son pagne. Son regard était mauvais, et respirait la souffrance.


« Ne me fais pas rire, jeune naïf. Tu penses que je suis un de ces subterfuges pitoyables mis en place par une ondoyante ? Décidément, tes amis et toi êtes de véritables pantins. J’aurais pu éradiquer cette fille d’esclave et sa demeure depuis bien longtemps si je l’avais voulu. Cette pitoyable fée te ment, humain. Moi au moins, je ne perturbe pas l’équilibre des mondes de la sorte, et mes ancêtres seraient malades de voir à quel point les ondoyantes s’approprient ainsi la vie d’autres espèces. Regarde mes yeux. Je suis un total inconnu pour celle qui te manipule. Leurs lamentables tentatives d’archivage et de main mise sur l’univers se brisent sur moi, je suis un être de temps, le résultat d’une expérience dont il serait superflu de faire mention maintenant. Apydia t’a menti… Touche moi, approche toi. » Jérôme était attiré par le regard effroyable de cette personne, et, alors qu’il s’approchait inexorablement de la main squelettique tendue vers lui, il eut un cri strident et vit en un éclair les yeux du shaman fondre sur lui, tel un rapace sur sa proie. Il se réveilla instantanément. Mahony, gêné par la douleur de ses doigts, avait décidé de ramener Jérôme qui semblait dormir éveillé.
« Quel regard tu avais. Est-ce que ça va mieux, Jek-rum ? Tu m’as fait peur avec cette tête. Je n’étais même pas sûr de savoir si tu dormais ou non. Mais apparemment j’ai bien fait de te réveiller, tu devais rester éveillé pour la garde ! »
« Je … » Jérôme ne put dire un mot et balbutia d’abord quelques mots à propos de ce sorcier, qui lui avait fait très peur. Il devait s’agir d’un vrai cauchemar, pensa-t-il.
« Ce n’était pas réel. » Jérôme se répéta plusieurs fois qu’il ne s’agissait pas de la réalité. En aucun cas un être aussi terrifiant ne pouvait exister, et de surcroît connaître l’existence de Jérôme et d’Apydia.
« Et il aurait encore plus de pouvoir qu’elle ? » Ça ne collait pas.
« Il voulait absolument toucher ma main mais n’en a pas eu le temps. Et il a parlé d’Apydia comme une fille d’esclave… Mais qu’est-ce que c’était que ça. Je me demande tout de même comment j’aurais pu inventer telle chose dans un rêve. Voyons, tout ceci a commencé par une image de mon frère suspendue à la cabane du fond du jardin, c’est curieux… »
Il ne fallait pas tergiverser trop longtemps. Ils devaient se remettre maintenant en route au plus vite car le jour se levait. Ils se mirent en route promptement, et descendirent la pente du long versant de la route de la Trinité sur laquelle ils se trouvaient toujours, pour trouver un point d’envol propice. Après quelques minutes, l’endroit idéal fut trouvé et chacun s’essaya aux joies du démarrage à répulsion. Cette méthode était très pratique :
la position des gaz du moteur, amovible à loisir, permettait dans une certaine position d’équilibre de rester statique dans les cieux, et, utilisée avec parcimonie, permettait aux membres du groupe de se parler beaucoup plus facilement sans avoir à redescendre au sol. Ils se retrouvèrent pour la première fois, tous les cinq, à quelques trois mille mètres d’altitude, chacun manipulant précautionneusement l’inclinaison de sa propre carlingue pour repartir le long de la grande route. Cette lente ascension avait réveillé tout le monde en douceur. Les batraciens avaient entouré leurs doigts palmés de feuillages pour contrecarrer l’effet du froid. Ils repartirent ainsi de plus belle.


La journée fut sans autre surprise que de voir un changement radical de décor au sol. On apercevait enfin le bout de la Trinité. La visibilité était exceptionnellement bonne ce jour là. De là haut, Jérôme voyait parfaitement les petites formes évoluer d’un bout à l’autre du chemin. Il distinguait même les couleurs de la flore environnante, et aperçut au loin plusieurs lacs. Il pensa que ses compères auraient peut-être aimé s’y tremper, mais réalisa que la fin de cette route signifiait l’arrivée dans la région d’Orvert ! Les lacs, distants de la route de la Trinité de quelques kilomètres, semblaient déserts, et il était judicieux de s’y arrêter pour une pause. Logiqx n’en revenait pas du temps si court qu’il leur avait fallu pour traverser la région. Ils avaient probablement effectué ce trajet plus rapidement que quiconque ne l’avait jamais fait. Cette rapidité avait néanmoins un prix : Ra Zoo La souffrait terriblement des doigts, Mahony ravalait sa douleur mais n’en souffrait pas moins. Pavoise se plaignait d’entendre des bruits tout à fait désagréables continuellement, et Logiqx ne sentait plus son épaule droite. Jérôme, de son côté, s’était tordu le cou à force de scruter partout, et parfois avait la sensation que quelqu’un enfonçait une énorme aiguille dans son échine. Ils s’arrêtèrent au bord d’un des lacs. Ce coin était relativement pauvre en végétation, sauf autour de ces lacs qui étaient encerclés d’une bande d’arbres en ciseaux, s’étendant ainsi sur plusieurs milliers de mètres.
Quelque part vers l’est, derrière une des collines de cette région, se trouvait la soléthée. Il était impératif qu’ils mettent un terme à cette étape fatigante de leur voyage et ils repartirent de plus belle. La majestueuse soléthée ne tarda pas à apparaître. Elle était masquée par un groupe d’arbres immenses, et encadrée par deux grandes collines. Lieu de rêve, elle évoqua immédiatement maintes pensées de lieux ou d’objets à ceux qui la regardaient. Vue de côté, sa forme rappelait celle d’une coquille d’escargot étirée en longueur vers le ciel, avec en son sommet une légère crête. De face, elle avait une forme d’étoile. Certaines de ses branches, fixées dans le sol, semblaient prendre racine, tandis que les branches supérieures allaient incurvées vers le ciel. Ce bâtiment immense avait l’air d’un intrus au milieu de nulle part, pas vraiment en harmonie avec le reste du décor. Un amalgame de câbles et de tuyaux ressortaient des côtés pour aller se planter dans le sol des dizaines de mètres plus bas. Certains câbles étaient raccrochés à plusieurs de ces grands arbres placés en retrait. Jérôme ne put s’empêcher de faire la comparaison avec les églises de chez lui, car il savait qu’il s’agissait à l’origine d’un lieu de culte. De l’extérieur, on entendait un lointain brouhaha par moments, lorsque personne ne parlait. Voyant que Jérôme semblait fasciné par l’imposant bâtiment, Logiqx se tint à côté de lui et fixa à son tour la soléthée.
« C’est curieux. Vous savez, c’est comme avoir la chance de travailler dans un lieu exceptionnel, comme par exemple la forêt où habite Maladouin, qui est extrêmement belle et agréable. Et bien, lorsque vous y passez tous les jours, vous n’appréciez plus l’endroit à sa juste valeur.
Je ressens cela maintenant. J’ai eu la chance de passer d’innombrables fois dans la région, je me suis déjà arrêté ici. Je n’ai pourtant jamais pris le temps de contempler son aspect extérieur de la sorte. »
Jérôme sortit immédiatement d’un demi état de transe. En fixant un tel monument, des flux incontrôlables d’informations lui parvenaient à l’esprit, des écritures, des images, des pensées, et la place laissée à l’activité consciente s’en trouvait réduite à un point qu’il était difficile de dissimuler. Les paroles le touchèrent. Il eut, pendant un instant, le sentiment que Logiqx aussi avait eu accès à toutes ces données, et se sentit ainsi en communion avec lui. Jérôme avait accès à toute l’histoire de la soléthée, elle avait eu dans des temps plus anciens des fonctions stratégiques et administratives, et sa construction elle-même était assez unique en son genre puisqu’il s’agissait d’un concours artistique. D’autres soléthées à l’époque avaient été construites, et toutes gardèrent une fonction particulière. Ces dernières étaient disséminées sur l’ensemble de la planète. La région d’Orvert, très calme, fut rapidement admise comme étant celle qui pourrait prétendre à abriter les gens de passage dans les contrées environnantes. Lieu de prières, lieu de rencontres, lieu commercial, à une époque elle fut aussi le siège politique principal du peuple des hommes guépards, les songes d’Actile. Les gens originaires d’Actile visitaient énormément Orvert pour ces raisons historiques. Il en arrivait justement quelques uns non loin de là. Au moment où Jérôme analysait ces différents points, il vit comme ses camarades ce groupe de guépards déboucher dans l’immense clairière, le long du lit du cours d’eau discret, qui coulait encaissé entre les deux grandes collines qui masquaient à demi la soléthée aux regards extérieurs. Le groupe de guépards, à peine arrivés en vue de l’étrange coquille beige tachetée de reflets verts, semblèrent s’arrêter pour la contempler. Une famille. Le mâle et sa promise, leurs trois enfants. Peut-être étaient-ils, comme le pensait Jérôme l’instant auparavant, touristes dans une région éloignée de leur demeure d’origine. Ra Zoo La, Pavoise et Mahony se trouvaient sur un côté de la grande forteresse.
Pavoise tirait un des câbles et fut pris d’une crise d’hilarité. Il tirait, tirait le gros filin sans succès, en chantant des choses incompréhensibles pour Jérôme. Il sembla que Pavoise cherchât à amuser ses deux amis, ou peut-être avait-il fait une de ces gaffes dont il avait toujours le secret, et essayait-il en faisant le clown de se faire pardonner… Il sautilla frénétiquement et, lassé de tirer sur un gros fil immobile, il prit un brin d’élan, toujours en chantonnant, et bondit beaucoup plus haut sur le câble, comme pour le tendre et se propulser. Ses camarades ébahis par le petit coup de folie virent effectivement le câble se tendre inexorablement et rejeter le batracien la tête la première dans un arbre à plusieurs dizaines de mètres de là. Les yeux étaient alors écarquillés, tout le monde resta sous le choc pendant quelques secondes, et d’un coup Mahony se rua vers le point d’impact en hélant le nom de son ami. Ra Zoo La éclata de rire, Jérôme également, et Logiqx restait sur place, très perplexe mais tout de même déridé. Jérôme eut le cœur soulagé de voir Ra Zoo La sourire à nouveau. Lorsque Mahony arriva là où Pavoise avait atterri, il remarqua des débris d’écorce, et des bouts de branches cassées. Pavoise, à moitié inconscient, chantait toujours ses bêtises ! Il fit signe à Mahony de s’approcher pour qu’il lui murmure quelque chose :
« J’t’aime toi tu sais…
« Oui moi aussi…
« J’suis sérieux là hein…
« Mais qu’est-ce qui t’a pris de faire le zouave. Tu as voulu impressionner les autres visiteurs, là bas ? » Et Mahony pointa du doigt les collines par là où venaient d’arriver cette famille de guépards.
« Gnnn ? Non ? » Pavoise tenta de tourner la tête dans cette direction et fut saisi d’une grande douleur au niveau du cou. « Aie aie aie, houhou qu’est-ce que j’ai fait… Mahony… mon vaillant cuisselier...
« Allez ça suffit relève toi maintenant, je pense qu’il est temps de rentrer dans la soléthée, peut-être y trouverons nous un remède pour ta légendaire folie ! » Cette dernière remarque suffit pour décider Pavoise à se relever et il retourna voir les autres en se tenant les hanches de douleur. Tout le monde le regarda en souriant, et personne ne dit un mot. Ra Zoo La était resplendissante. De nouveau, elle appréciait la compagnie de ses amis et les odeurs de bois mêlées à la pierre humide de la rivière lui chatouillaient agréablement l’appareil nasal.
« Très bien, allons-y. » Lança Jérôme, et tous rentrèrent en même temps dans un hall d’entrée immense. La mosaïque du plafond rappela immédiatement quelque chose à Jérôme, très vaguement. La pièce était claire, et il y avait des comptoirs vides, des guichets, l’endroit ressemblait à l’entrée d’un musée peu fréquenté. Un batracien âgé au dos arqué les accueillit et leur souhaita la bienvenue. Il les pria de passer directement dans la pièce suivante, ce que Jérôme et ses camarades firent sans se faire attendre. Le contraste était total : la pièce suivante était toute sombre, on distinguait très mal les choses. En quelques secondes, l’obscurité se transforma en un amalgame de formes imprécises, et tout semblait flou.
« Ah j’y suis, ce n’est qu’un filtre de sécurité comme on en trouve bien souvent dans les commerces. » souligna Logiqx, et il fit un ou deux pas en avant en agitant le bras. Celui-ci rencontra immédiatement un voile grisâtre, et le lointain brouhaha qu’on pouvait déjà entendre au dehors se transforma en un son beaucoup plus proche, et tous les murs semblèrent bouger autour d’eux. D’un geste sec, Logiqx secoua le voile et ils purent enfin pénétrer au-delà du voile de sécurité dans lequel ils étaient arrivés. Ce voile les insonorisait complètement du reste de la pièce, et il servait également de scanner. Il datait probablement du temps où l’endroit servait de siège politique au peuple d’Actile. Jérôme se souvint du tapis bizarre et de ce fameux dispositif de sécurité au travers duquel il était passé lors de sa visite chez Maladouin. Cette installation était en fait similaire. L’entrée franchie, les compères tombèrent au beau milieu d’une formidable marée matrimethique. Et les données de l’holoaxe s’avéraient parfaitement exactes.
En effet, le premier élément notable était la diversité culturelle. Ici déambulaient côte à côte chacune des peuplades de Iota, à l’exception des zibelines. Les songes d’Actile étaient néanmoins en surnombre ici. Tous semblaient majestueux. Il y avait certains détails, comme leurs accoutrements, leurs façons de se tenir, qui rappelaient constamment à ceux qui les observaient la grande dignité de ce peuple. La population batracienne, également représentée à Orvert, affichait un luxe auquel Jérôme n’avait pas été habitué lors des étapes précédentes. Peu d’entre eux portaient des pagnes semblables à ceux de Mahony et Pavoise. Parfois, on ne remarquait que difficilement que sous les tissus flamboyants, et sous les redingotes parées de teintes cuivrées, se cachaient en fait des frères à la peau molle et aux doigts ventousés. Il n’était pas rare de remarquer certains guépards, des fourmis d’Akhanoza et des batraciens, se déplacer les uns avec les autres, mélangés. Les mouches bleues, également présentes, se démarquaient car elles évoluaient bien groupées, le pas synchrone, la posture raide. Plus tard, Jérôme apprit par Logiqx qu’il existait non loin d’Orvert un immense dôme, terre d’apprentissage à l’art de la guerre pour les volontaires de la race des êtres volants. Bien souvent, les mouches bleues géantes appartenaient à des corps militaires qui passaient dans la soléthée pour diverses raisons, comme la nécessité de se ravitailler, ou par simple envie de se changer les idées. D’autres créatures encore plus insolites circulaient ce jour là dans la soléthée. Manifestement, bon nombre d’entre elles ne faisaient même pas partie de la planète Iota. Voyageurs interstellaires, chefs d’états, membres de peuplades des planètes voisines, jeunes gnomes provenant du système de l’horloger. Bon nombre d’entre eux se retournaient derrière Jérôme, comme si parfois ils reconnaissaient là une espèce rare en ces endroits reculés de l’univers. Les gnomes de la galaxie de l’horloger notamment, étaient nombreux mais leur taille modeste les faisait passer relativement inaperçus. L’holoaxe confia malgré lui à Jérôme que certains descendants des gnomes, par ailleurs, avaient considérablement aidé les batraciens à s’établir sur Iota. La légende racontait qu’un représentant des gnomes des horloges s’était lié d’amitié avec une cousine du fils cadet d’un des membres siégeant à l’assemblée des sages de Matrimethek, et que cette amitié, au fil du temps, se serait transformée en profond amour. Il existait donc plus que des affinités entre les gnomes du système de l’horloger et les batraciens de Iota, en particulier, ils avaient compris comment ralentir la dégénérescence de certaines cellules, ce qui n’était qu’une facette de leurs connaissances avancées en art curieux moléculaire. Les gnomes de l’horloger, en partie pour ces raisons, pouvaient vivre plusieurs centaines d’années.
Malgré la foule, l’endroit respirait le calme, et tout semblait beaucoup plus vaste que vu de l’extérieur. Jérôme et ses comparses allèrent à l’aveuglette pendant quelque temps, et Pavoise pensait déjà à quelque objet insolite qu’il aurait aimé glaner dans cette grande galerie marchande. Plusieurs étages se chevauchaient et des podes (10) permettaient par endroits de s’y rendre. Il était curieux de voir que tout le monde ne les utilisait pas. Les fourmis d’Akhanoza, par exemple, circulaient indifféremment au sol et le long des murs. Une substance spéciale sur leurs pattes leur assurait une adhérence parfaite. Elles allaient et venaient, d’un étage au suivant, sans se soucier un seul instant de la gravité. Pavoise admirait cette aisance et marchait le regard tourné vers les hauteurs de la galerie. Vide, cet endroit aurait eu une toute autre allure, se disait-il. Pavoise, absorbé par ses réflexions, tripotait machinalement dans une poche à demi décousue de son pagne, un fourbi d’objets divers. Au toucher, il n’en reconnaissait pas un seul. Ra Zoo La marchait à ses côtés, et discutait avec Mahony de l’aspect inconfortable des ailes volantes. Tout cet attirail commençait à peser un poids non négligeable aussi ils convinrent qu’on déposerait une partie du paquetage dans une consigne, dès que possible. Il fallait se reposer un peu. Jérôme, aux côtés de Logiqx, se trouvait alors en retrait et coupait volontairement le flux de données qui accaparait bien souvent son esprit. C’était parfois nécessaire lorsqu’il tenait une conversation. Au moment où il cherchait ses mots pour décrire à son interlocuteur le système des saisons terrestres, il entendit un bruit sourd, et quelques petits cris de surprise. A dix mètres devant eux, un nuage de cristaux blancs en suspension semblait


(10) : on appelle pode des tapis incrustés dans le sol muni de capteurs utilisant la force magnétique, qui permettent de s’élever en hauteur ou d’effectuer le processus inverse. Ils sont sur Iota l’équivalent des ascenseurs sur Terre.


s’évaporer dans l’air ambiant. Des formes disparates s’agitaient devant Jérôme et Logiqx, d’une façon confuse et incompréhensible. Les voix de leurs compagnons étaient parfaitement audibles cependant, on ne distinguait que leurs silhouettes, aussi les deux conclurent rapidement que leurs amis avaient été rendus invisibles par quelque étrange prodige. D’autres personnes avaient été touchées par le phénomène. Plusieurs formes se distinguaient de la foule qui forma un attroupement autour de la zone. Tout ceci créa une belle panique pendant une bonne dizaine de minutes. Mahony tenait Ra Zoo La dans ses bras. Ils s’étaient écartés et se tenaient là, sans un mot, contre une des belles mosaïques qui longeaient les parois ciselées de la soléthée. Pavoise, effrayé par le tohu-bohu général, avait agrippé le bras de Logiqx, qui répétait sans relâche :
« Mais qu’est-ce qu’il s’est passé ? Qu’est-il arrivé cette fois ? Pavoise ! Réponds ! »
Pavoise bafouillait. Même ses pensées pataugeaient, il y eut un bon moment avant qu’il ne réalise lui-même que, une fois encore, tout était de sa faute. Au moment où il fouillait dans sa poche, une des capsules à induction d’erreurs était tombée sur le sol et s’était brisée. Ces capsules provenaient de l’échoppe de Guitzler sur l’île d’Atmendou. Ce dernier lui avait pourtant expliqué qu’il était impératif de maintenir ces petits tubes cristallins isolés. Ceux-ci, lorsque le petit cran était dans une certaine position, déclenchaient un thermostat dont la chaleur faisait réagir la substance le contenant : sous forme de vapeur chargée de petits cristaux, un gaz s’échappait, et provoquait des étourdissements, et surtout son inhalation avait la faculté de provoquer sur les tissus organiques une quasi-invisibilité. Ainsi, toutes les personnes qui se trouvaient à proximité avaient été touchées. Pavoise allait devoir rendre des comptes. Il était lui-même désorienté. Quelques centaines de secondes plus tard, les formes se précisèrent, chacun reprit ses esprits. Les commentaires de toutes sortes allaient bon train. Jérôme sentait les flux de pensées bouillonnantes, il crut un moment lire certaines pensées qui croyaient à un acte criminel. Rapidement, les gens se tournèrent vers Pavoise, dont le visage trahissait presque la culpabilité. Avant cela, il murmura dans sa barbe, s’expliquant auprès des siens :
« Une des capsules à induction d’erreurs… Elle a glissé, je n’ai rien vu arriver…
Je suis désolé… » Disait-il en faisant des ronds de jambe. Tout le monde fut très surpris. En effet, ce petit prodige n’avait rien de banal sur la planète. Les tactiques guerrières, ou autres stratagèmes qui étaient susceptibles d’utiliser de telles pilules, n’étaient guère que l’apanage des mouches bleues géantes. Dans tous les cas, personne sur notre Iota ne se promenait avec ce genre d’ustensile dans sa besace. L’imprévu aurait été sans gravité, aurait même pu passer inaperçu, si ce genre d’objets avait été un peu plus courant sur la planète.
« Merci pour la discrétion… » Lança Logiqx, et les gens s’approchèrent de Pavoise qui n’en finissait pas de s’excuser pour les déboires causés. Pour beaucoup de batraciens présents, une telle arme de dissuasion ne pouvait provenir que de l’île veule d’Atmendou. Un centaurien qui passait par là au moment de l’incident, ayant respiré du gaz lui aussi, exprima vivement son mécontentement. Vers Centaure, ce genre d’armes de dissuasion existait sous des formes légèrement différentes, mais elles étaient réservées à des soldats d’élite. Des gens qui, habituellement, n’ont pour ainsi dire aucun droit à l’erreur. Pavoise eut le plus grand mal à se dépêtrer de ce mauvais pas. L’homme en question était un grand gaillard, à la peau blanche, et son visage était bardé de tatouages divers et variés. Sa coiffe en crête verte retombait en arrière, et ses yeux verts avaient quelque chose d’hypnotique. Ses vêtements, qui ressemblaient à s’y méprendre à ceux d’un être humain, avec son pantalon blanc et sa veste de cuir beige, lui donnaient l’allure d’un chanteur rock. Ceci amusa beaucoup Jérôme. Ra Zoo La, quant à elle, aidait les autres personnes encore troublées par le choc. Finalement, le remue-ménage attira certains responsables de l’administration de la soléthée. Ceux-ci n’avaient pour ainsi dire jamais eu, de toute leur existence, à régler céans un tel différent. L’incident était aussi rare qu’une bagarre de comptoir dans une église. Observant la scène pendant une minute, le responsable principal, Maximus, put aisément deviner qui était le fautif. D’un geste de la tête, il donna l’ordre à ses deux assistants d’agir. De brèves injonctions furent lancées à Pavoise. Celui-ci, décontenancé, adressa un regard coupable et meurtri à ses compagnons. Maximus n’avait rien d’un mauvais coucheur. Natif d’un tout autre système, son apparence n’avait rien de commun avec la plupart des gens qu’on croisait ici. Il était originaire de Praxis, une planète ancienne, sixième du nom dans la galaxie de Calent. La vie y était apparue deux milliards d’années avant ce jour. Les habitants de Praxis avaient tous la particularité d’avoir leurs traits fortement étirés, et un teint violacé. Leur appareil auditif qui pointait à l’horizontale leur donnait un visage triangulaire. Ses assistants, tous deux batraciens, portaient une combinaison noire, et tous trois portaient au niveau de la ceinture une série de longues baguettes dont les extrémités se voyaient entourées d’anneaux métalliques. Lorsqu’ils se déplaçaient, on entendait un petit cliquetis très caractéristique. Les amis de Pavoise n’eurent guère d’autre choix que de le suivre. Ils arrivèrent enfin dans les quartiers de l’administration. Une porte coulissante à demi transparente débouchait sur une grande salle. Le long des murs étaient découpées des sections rectangulaires. Les sections formaient des renfoncements, et sur certaines tables ça et là dans les renfoncements, des tablettes digitales et vocales servaient de base d’information.
Il s’agissait apparemment d’une salle d’attente, et Jérôme, Mahony, Ra Zoo La, Logiqx, allaient devoir patienter. Ra Zoo La s’adressa à Maximus avant qu’il ne disparaisse dans une pièce voisine. Poliment, il précisa qu’étant donné la situation, il était de son devoir de faire un rapport. Les deux assistants, quant à eux, raillaient à propos du fait qu’un batracien n’a pas à se comporter de la sorte en public, que tout ceci était honteux, et s’en retournèrent sèchement. Quelques minutes après, l’un d’entre eux ressortit et se posta là, sans mot dire.


Soucieux du sort de son homologue, Mahony se leva, mais Jérôme, sentant l’inquiétude et l’énervement du fidèle cuisselier de Pavoise, le pria de se rasseoir et alla lui-même s’enquérir du sort de leur ami auprès du batracien en combinaison. Après un dialogue peu fructueux, Jérôme demanda à s’entretenir avec leur chef, Maximus. D’un air toujours moqueur, son interlocuteur répondit :
« Hé bien, si c’est là ce que vous souhaitez vraiment, qu’il en soit ainsi, je vais de ce pas lui demander de vous parler. »
A cet instant, Jérôme agissait d’instinct et des données arrivaient encore de l’holoaxe. Ces informations qu’il analysait soigneusement concernaient encore le peuple de Praxis. Notamment leur psychologie particulière. Ces gens là avaient un sens aigu de la justice, des traits tirés, une peau lisse, un physique à tendance métamorphe, à priori ces gens là étaient très compliqués. Soucieux de faire sortir Pavoise au plus vite, Jérôme en allant rejoindre ses compagnons, décida qu’il emploierait les grands moyens.
Quelques minutes passèrent, et le terrien ne tarda pas à se retrouver en face du grand Maximus, qui, dans un silence de mort, dévisagea le garçon et son étrange peau rose tachetée de grains à la couleur d’oranges.
« Je vous écoute… »
Ainsi, Jérôme présenta tous ses amis, puis précisa qu’il venait de la Terre, une planète minuscule qui tournait, selon ses mots, autour d’une petite étoile isolée. Ceci n’impressionna nullement Maximus. Après un court temps d’arrêt il pria Jérôme de poursuivre. Celui-ci expliqua leur présence à Orvert dans le cadre d’une mission spéciale, mais il était embarrassé et ne voulait pas donner l’identité de la personne qui lui avait confiée cette mission. Maximus devint assez perplexe, et se demanda à haute voix en vertu de quoi il devrait les laisser aller, et qu’il avait besoin d’un minimum de précisions, s’il voulait qu’il les laisse partir sur le champ. Là, malgré lui, Jérôme débloqua les négociations. En parlant, il posa ses deux mains à plat sur le plan de travail de Maximus. Ses yeux plissés devinrent immédiatement de forme ovale, il fut tout penaud et balbutia indistinctement en montrant le doigt de Jérôme. Il connaissait très bien ce sceau, le signe inscrit sur la bague de Jérôme n’était inconnu pour personne. Connaissant la réputation d’Apydia, Maximus comprit qu’il était dans son propre intérêt de les laisser tranquille.
« Bon. Tant pis pour le rapport, je sais à qui appartient ce sceau. Personne n’est assez fou pour l’afficher ici de la sorte. »
Ensuite, il demanda, perplexe, comment des batraciens de Iota pouvaient être alliés avec un envoyé de leur pire ennemie. N’osant parler de traîtrise, il chercha ses mots, mais Jérôme devança ses paroles. Il révéla cependant un minimum d’informations à Maximus. La méfiance et la crainte de ce dernier l’emportaient sur sa curiosité, aussi il fut ravi de les laisser aller à leur guise. Il avait d’ailleurs d’emblée compris que Pavoise n’avait rien de dangereux. De plus, Maximus travaillait indirectement pour les grandes instances de Matrimethek, et dans ce cadre il était bien de son devoir d’aider dorénavant Jérôme et les siens du mieux qu’il le pouvait. Ils étaient donc libres de repartir à leur guise.
En sortant du bureau de Maximus, Jérôme trébucha sur un objet au sol. Là étaient en effet disséminés des plantes rases, dont les pots minuscules étaient cachés par les feuilles bleutées tombantes. Les joyaux de Meriadu, petites plantes à fleur bleues à l’allure conique, embellissaient traditionnellement beaucoup de lieux administratifs de la région d’Orvert. Maximus fit un bond vers Jérôme, trop tard, et eut milles attentions à son égard alors qu’il l’aidait à se relever. Après ce petit incident sans gravité, Jérôme rejoignit les autres, ainsi que Pavoise. Tout rentrait dans l’ordre, et Pavoise, une fois de plus, s’en tirait à bon compte. Les bureaux d’où ils sortaient maintenant étaient vraiment déserts, et le contraste avec l’allée principale dans laquelle l’incident avait eu lieu était total. Pavoise compta ses capsules à induction d’erreur. Ces petites diableries avaient d’autres fonctions autrement plus efficaces en matière d’attaque et défense furtive. Un simple cran minuscule le long de la surface cristalline permettait de modifier ces fameuses fonctions. Alors que Pavoise, expliquant en détail l’incident, sortait les autres pilules de sa poche, Mahony poussa un grognement :
« GRR. Tu ne vas pas recommencer dis ? » Il le somma de ranger ces objets plus soigneusement. Logiqx l’aida à les disposer dans une enveloppe protectrice pour éviter tout autre problème similaire. Mahony précisa également que s’il y avait quelque autre fantaisie cachée dans ses poches, qu’il en fasse mention sur le champ. Pour la première fois, Pavoise rougit. Embarrassé, il l’était. Car dans sa poche se trouvaient effectivement un fatras d’objets mais il ne voulait pas que tout ceci soit passé en revue maintenant. Il promit alors qu’il serait plus attentif. La marche reprit dans la galerie. En continuant, à quelques cinquante mètres de là, un attroupement ne put échapper à l’attention des cinq compagnons. Sur le côté droit, la galerie était fracturée, et un grand chapiteau était creusé dans la roche. L’architecture rappelait un cirque baroque, l’endroit était bondé de monde. En se faufilant, Jérôme et les autres entendaient parfois des cris d’enthousiasme provenant du public, et se hâtèrent pour voir de quoi il retournait. Après quelques minutes de lutte pour se frayer un passage dans la foule, ils arrivèrent enfin à l’étage supérieur du cirque. Pavoise reconnût immédiatement deux des gnomes qu’il avait rendu invisible quelque temps auparavant et ceux-ci, nullement fâchés, l’invitèrent à s’asseoir auprès d’eux. Il les remercia, et resta figé par l’étonnant spectacle. Personne en effet n’avait jamais vu de telles créatures sur la Iote. Il s’agissait d’énormes oiseaux. Leur morphologie longiligne, et un anneau de fourrure au sommet de leur long cou tordu leur donnaient un point commun avec des vautours. Comme l’avait pressenti Jérôme en survolant la route de la Trinité, il s’agissait là de créatures gigantesques, les mêmes, manifestement, qu’il lui avait été donné d’apercevoir ce jour là. Aujourd’hui, les oiseaux étaient courbés, sur leurs pattes inférieures, dans une salle pleine de gens curieux.
S’agissait-il là d’une sorte de spectacle ? Probablement. Quatre de ces impressionnants spécimens se tenaient là, attendant sagement les ordres d’un dresseur batracien. Celui-ci avait un accoutrement qui semblait familier. Vu de là haut, les yeux des oiseaux semblaient fermés. Manifestement, ceux-ci ne provenaient pas d’un endroit proche. Tous les gens dans le public avaient l’air de découvrir de véritables curiosités célestes. Soudain, le grand crapaud s’agita et décrivit de grands cercles avec ses bras. Par un jeu de bâtons télescopiques qui sortaient de ses vêtements, il effectua de beaux mouvements très fluides, et bientôt le nombre de bâtons augmenta tellement que le batracien n’était même plus visible. On voyait simplement une sorte de boule tachetée qui tournoyait sur la scène de pierre. Les grands oiseaux avaient eux aussi commencé à bouger, les quatre se rapprochèrent et enroulèrent mutuellement leurs longs cous. Leurs quatre têtes rapprochées évoquaient une fleur dont les pétales étaient leurs becs. Autour d’eux, le dresseur jouait de ses branches télescopiques, et tournoyait gracieusement. La forme changeait légèrement. Doucement les oiseaux déroulèrent leurs cous et déployèrent leurs ailes gigantesques de concert. Les gens du public, émerveillés, ne disaient plus un mot. Un autre batracien fit une apparition au bas de la scène.


Il s’immisça sur la grande estrade, et murmurait des choses à l’attention des bêtes. Imperturbables, elles continuaient leur ballet. Le crapaud aux bâtons reprit la forme sphérique, et à ce moment là, les ailes déployées des oiseaux effleurèrent la surface du sol. Comme l’avait justement estimé Jérôme, l’envergure de ces créatures dépassait sans mal les 20 mètres. Le batracien aux bâtons roula jusqu’à une aile et grimpa rapidement sur la surface des ailes. Celles-ci, mises bout à bout, formaient une quinconce. Les quatre paires d’ailes formaient alors une unique surface plane, le long de laquelle la boule de bois roulait. Comme une mécanique parfaitement huilée, les pattes des oiseaux s’élevèrent simultanément, et ils entamèrent ainsi une rotation dans le sens inverse de la course de la boule. Puis, les ailes se firent ondulantes, et de cette manière, pendant de longues minutes, les oiseaux continuèrent cette danse. Le deuxième dresseur, qui avait disparu, fut de nouveau en vue. Il avait toujours l’air de murmurer des choses aux oiseaux. Leurs yeux, quand à eux, étaient clos depuis le début de la représentation. Très lentement, ils continuaient à s’élever, centimètre par centimètre, les battements d’ailes parfaitement synchronisés par rapport à la position de la boule beige, et ne l’empêchaient pas de continuer de rouler. Bientôt, les oiseaux changèrent de chorégraphie et ils firent tournoyer la boule, toujours le long des ailes, en décrivant de grandes courbes. Là, on pouvait voir la surface inférieure de leurs ailes. Un duvet blanc scintillant les recouvrait, et selon l’holoaxe, ce trait était caractéristique des espèces volantes qui étaient nées dans l’espace sidéral, au contraire des celles qui s’étaient développées sur des planètes. L’envoûtant spectacle continua ainsi pendant un long moment, et, au terme de celui-ci, Jérôme réprima une impression gênante de déjà-vu. Ra Zoo La lut la moue sur son visage et s’enquit de ses pensées :
« Jek-rum, quelque chose ne va pas ?
« Seulement un sentiment désagréable…
« Comment peut-on ressentir quoique ce soit de négatif après un si beau spectacle ! » Pavoise intervint, fasciné par ce ballet aérien.
« Vous savez, moi aussi, j’ai eu une petite impression similaire, je suis incapable de mettre la ventouse dessus… Si Jek-rum a ressenti la même chose que moi, alors il doit bien y avoir un détail… » Dit Mahony qui fut fort intrigué de constater qu’il n’était pas seul dans ce cas. Ra Zoo La fut un peu embarrassée d’avoir remarqué l’état de Jérôme, et rien du côté de Mahony. Ce dernier ne s’en offusqua pas, et ne s’attarda pas sur un tel détail. Il était tout à fait curieux de voir que ce genre de trait de caractère était typiquement féminin, et surtout que cela donnait un point commun remarquable entre les gentes féminines de Matrimethek et terriennes. Finalement, personne ne fut en mesure de déceler d’où pouvait bien provenir ce curieux sentiment, et la visite de la soléthée put reprendre son cours normal. Mêlés à la foule, les cinq compagnons remuaient leurs méninges, toujours absorbés par cette étonnante représentation. Jérôme ne remarquait déjà plus que bon nombre de personnes se retournaient en le dévisageant, probablement car ils n’avaient jamais vus un être humain de toute leur existence.

Chapitre 13

XIII – L’indivisible lot de l’égalité.


Comme cette galerie était longue, pensa Pavoise. Il le pensa si fort que Jérôme eut un flash mental. Il n’en fit pas mention mais il était en mesure de lire sa pensée. Au moins cette bribe de pensée. Et la galerie, d’ailleurs, touchait à sa fin, et les voies bifurquaient dans plusieurs directions. Des inscriptions runiques, en langage batracien à première vue, tout comme celles que Jérôme avait remarqué dans Toutakoutékalé, étaient disposées un peu partout dans cette zone. La galerie qu’ils venaient de parcourir n’était qu’une partie du grand bâtiment, et à partir de là on pouvait rejoindre des aires probablement moins touristiques, et moins bruyantes. Un des embranchements laissait paraître une architecture qui semblait plus ancienne, et ceci attira l’œil des batraciens et de Jérôme, qui reconnût là un lieu de culte. Il s’agissait probablement du cœur historique de la soléthée, là où ce mot prenait tout son sens.
Ils pénétraient dans un endroit mythique, à propos duquel mille histoires affluaient par les circuits spirituels du symbiote. La vaste salle sur laquelle ils allaient déboucher était dédiée aux cérémonies religieuses de toutes sortes. En effet, de multiples cultes y étaient voués chaque jour à diverses divinités, aussi les croyants se succédaient et ne se ressemblaient pas toujours. Un profond respect était exigé, car n’importe qui pouvait assister aux différentes cérémonies pratiquées quotidiennement. A quelques soixante mètres de hauteur, de géantes statues représentant des systèmes de planètes dominaient la salle, et des gargouilles représentant des sortes de dinosaures, et d’autres curieuses espèces, semblaient flotter dans l’air.
D’immenses vitraux situés à bonne hauteur affichaient également des représentations de diverses zones de l’espace. Parfois on pouvait également deviner des scènes de batailles. Peu après leur entrée dans cette pièce, un son assourdissant retentit, les célèbres 80 mesures qui déchirent les airs. Cette mélodie, Jérôme la reconnût tout de suite grâce à la conscience de l’holoaxe. Il s’agissait des notes de musiques rapportant la tragédie des congénères de Psyklapse II. Des dizaines de ses compatriotes se trouvaient là, et tous affichaient le même air calme, avec leur visage de phoque tout aplati, qui termine un corps de raie-manta. Comme Psyklapse II, la plupart d’entre eux avaient leur corps tacheté de noir et un pelage blanc, d’autres se différenciaient de la masse soit par leur peau, soit par le port d’habits légers. Au fond de la salle, un gigantesque appareil émettait ces sons stridents. Cet appareil, le dacille de grâce, car c’est ainsi que Ra Zoo La en fit mention, était l’instrument de musique typique des raies pour leurs cérémonies religieuses. La voix aigue de Psyklapse, Jérôme avait eu l’occasion de l’entendre et ce son percutant sonnait de manière similaire, mais très amplifié. Pour émettre la musique, une dizaine de raies s’étaient attachées à un filin relié à l’appareil, et elles battaient des ailes frénétiquement et tirant le fil vers l’arrière, ce qui permettait de faire retentir un son au même moment. Les autres raies dans la salle écoutaient, immobiles, en suspension dans les airs, tandis que certaines se déplaçaient lentement les unes derrière les autres. Une fois de plus, Jérôme et les batraciens assistaient à un évènement unique dans leur existence. Cette musique reflétait combien la tristesse de ce peuple était grande. L’explication précise du drame qu’elles avaient vécues, l’holoaxe l’ignorait. Ou peut-être était-ce là encore une catégorie de données qui avait été délibérément effacée de la mémoire principale par Apydia, pour d’obscures raisons ? Cette histoire n’était pas connue ni des uns ni des autres. Ce que les batraciens purent en dire, c’est qu’elles aussi, elles provenaient d’un système lointain qu’elles avaient du fuir, après avoir souffert de grosses pertes dans leur effectif. Depuis quelques milliers d’années, cette communauté vivait sur des planètes environnantes, et, apparemment, elles se trouvaient à ce moment là en pèlerinage sur Iota.


Un peu décontenancé, le petit groupe ne resta pas pour assister à toute la cérémonie et se retira en silence. Ils empruntèrent le couloir en sens inverse, et se mirent en tête de trouver un endroit où ils pourraient enfin se reposer. L’atmosphère de la soléthée redonnait du tonus à quiconque arpentait ses allées et recoins. Jérôme profita de ces instants de sérénité pour faire le vide, mais c’était pratiquement peine perdue. Dans cet endroit riche en détails, il éprouvait de grandes difficultés à ne penser à rien. Le moindre regard déclenchait inlassablement un flux presque palpable, des pensées tenaces, encore plus d’informations. La gymnastique mentale qu’imposait le symbiote inhibait l’effet apaisant de l’air doux et filtré de la soléthée. Ecoutant à demi les conversations de ses camarades, Jérôme jouait avec les muscles déformés de ses cloisons nasales, tout en réprimant obstinément l’effet de sa conscience supérieure. Dans cette artère de la soléthée, les gens de passage étaient relativement nombreux. Lors de la marche, un évènement rompit tout net la concentration de Jérôme. Il vit les yeux. Une paire d’yeux l’épiait. Plus précisément, il avait croisé un regard, un regard perçant.
Des yeux l’avaient fixé l’espace d’un instant et il l’avait remarqué. Il connaissait ce regard. Jérôme fit de gros efforts pour ne pas laisser transparaître sa surprise, et n’arrêta pas de marcher. Néanmoins, il scruta les gens aux alentours et, au premier coup d’œil, il ne trouva rien. Mais s’il avait croisé cette personne elle lui tournait forcément le dos désormais. Aussi il se retourna en marchant, et observa la physionomie des gens qui marchaient à sens inverse. « Ce regard, il était sur un visage encapuchonné, oui. Oui. » Se dit Jérôme. Bingo ! Deux grandes silhouettes marchaient là, en sens inverse, à quelques mètres derrière eux. La scène dans le cirque avec les oiseaux géants lui revint sans peine à l’esprit, et il fit immédiatement le rapprochement. Les deux dresseurs. Ils portaient les mêmes habits, il s’agissait à priori des deux dresseurs d’oiseaux. Mais pourquoi Jérôme ressentait un tel malaise, il ne fut pas en mesure de se l’expliquer tout de suite. Quelque chose ne tournait pas rond et il fallait qu’il comprenne de quoi il s’agissait. Alors que ses compagnons commencèrent à lui faire des remarques sur ce soudain arrêt, il leur demanda un bref instant, et mit toute sa concentration au service du pouvoir symbiotique. Il analysa sans relâche, en quelques instants, tout son séjour sur Iota, du jour où il avait rendu visite à Maladouin jusqu’à maintenant. Ce regard étrange l’obsédait, et, s’il avait compris que ces yeux appartenaient au second dresseur d’oiseaux, il ne comprenait néanmoins pas pourquoi il était capable de faire cette déduction. En effet, lors du spectacle, ils se situaient bien trop loin de la scène pour distinguer clairement le visage des deux batraciens. Certes, le pouvoir du symbiote lui aurait permis de distinguer le blanc de ses yeux, mais il ne l’avait alors pas utilisé de la sorte. Finalement, il ne tarda pas à recouper tous les évènements. Cet homme, sur l’île d’Atmendou. Ce type étrange à la coiffe si particulière. Ce crapaud à l’allure plus svelte que les autres qui mangeait dans le même établissement, ce batracien au regard si particulier… c’était lui. Jérôme repassait la scène dans la cantine d’Atmendou. Cet homme, car il était certain que c’était lui, semblait écouter leur conversation. Il mangeait goulûment.
En le croisant à l’instant, il revoyait parfaitement le monocle qu’il portait à Atmendou, à la différence qu’aujourd’hui celui-ci était remonté et ne cachait pas son œil droit. Le regard perfide de ce curieux personnage ne laissait présager rien de bon. Que faisait-il sur Atmendou, et sa présence à Orvert désormais avait-elle un quelconque rapport avec leur quête vers Matrimethek ? N’était-ce pas là un fait étrange que de le voir ici, alors que eux-mêmes n’avaient pas lésiné sur les moyens pour arriver au plus vite. A coup sûr le batracien les avait bien repérés. Il fallait rester sur ses gardes. Malgré cela, la soléthée offrait au regard mille visions de bonheur, et sa visite continua pendant quelques heures. Certaines artères étaient dédiées au repos, et ils ne tardèrent pas à rejoindre une de ces aires. Là, ils firent la rencontre de plusieurs personnes qui travaillaient sur les lieux, notamment le batracien qui s’occupa de leur trouver un endroit libre pour entreposer leur cargaison lorsqu’ils se reposeraient. Lorsque leur paquetage fut déposé dans le Targon (11), les compères s’assirent à une des nombreuses tables disposées dans la réception où ce si aimable batracien les avait accueilli. De larges globes destinés au renouvellement de l’air pendaient un peu partout dans la salle. A travers la surface polie de ceux-ci, Pavoise observait les visages et les corps déformés des gens qui s’en approchaient. Des renfoncements énormes dans les parois, de formes ovales, abritaient en leur fond des vitres de même forme donnant une vue magnifique sur l’extérieur. La vallée était couverte de grands arbres dont la structure géométrique pouvait évoquer certains conifères. Il fallut également se préoccuper du repas de ce soir là, et enfin tout le monde pourrait prendre un peu de repos bien mérité. La lumière du soir amplifiée par le verre épais des fenêtres frappait les globes qui diffusaient d’une façon étonnante les rayons solaires. Après un petit moment, ils décidèrent de se restaurer là, dans cette salle même, plutôt que d’aller se mêler à la foule de gens qui occuperaient probablement les


(11) : nom donné sur Iota à une remise spéciale utilisant des techniques particulières de rangement, mini entrepôt.


diverses cantines qui se trouvaient non loin de là. Deux groupes se formèrent :
Pavoise restait avec Jérôme, et les trois restants eurent la tâche délicate de ramener de quoi manger sur place. Une fois seuls, Jérôme et Pavoise reprirent leur conversation exactement là où ils l’avaient laissés, lorsqu’ils attendaient Mahony devant l’antre de Maladouin. Ils échangeaient des impressions, des descriptions de la vie quotidienne, sur Iota puis sur la Terre, puis ils comparaient. Pavoise était envieux. Depuis le début de la discussion il pensait aux divers objets qui auraient pu alimenter sa propre collection de bibelots si un jour il avait la chance de se rendre sur Terre. Il mit un certain temps avant de comprendre, par ailleurs, que le monde de Iota était en fait infiniment plus petit que celui de la Terre. Cela aurait été également difficile à admettre pour Jérôme s’il n’avait disposé de la conscience de l’holoaxe, qui, sauf exceptions, ne mentait pas. Le temps s’écoulait rapidement ici, et la vie ne s’arrêtait pas la nuit. Le bourdonnement de la foule pendant toutes ces heures passées à arpenter la grande galerie, mêlé à la petite musique de fond qui se jouait dans cette salle de repos, berçait Jérôme. Lorsque les trois batraciens s’en revinrent, munis de grands plateaux repas, il sentait ses paupières retomber lourdement et fit un effort pour lutter contre le sommeil. Pavoise remarqua la fatigue de son ami humain, et murmura à ses compagnons qu’il avait manifestement besoin de repos. Ces batraciens, du fait de leur corpulence, et de leur morphologie différente de celle des êtres humains, pouvaient à l’évidence résister à la fatigue bien mieux qu’un terrien, même un terrien muni d’une combinaison symbiotique bardée de tissus nano technologiques et de cellules génomorphes. Ce type de cellules provenait de l’épiderme de certains animaux de l’espace, les juges silencieux. Utilisées en les combinant avec d’autres technologies, comme c’était le cas du symbiote, elles rendaient possible des modifications du code génétique des espèces organiques. Ceci expliquait, entre autres, la modification des cloisons nasales du jeune terrien lors de son périple dans le col de djahkarslan. Tout le monde mangea de bon cœur, il s’agissait là de plats traditionnels batraciens, à base de légumes et de plantes, tout ceci fut, fort heureusement, tout à fait au goût de Jérôme.
On parla, comme précédemment, de la Terre, d’espèces vivantes extraordinaires. Jérôme dévoila à ses amis quelques particularités spécifiques au symbiote qu’il trouvait admirable, comme par exemple cet immense réservoir d’informations dont il disposait constamment. D’autres côtés également, qu’il comprenait et maîtrisait moins bien. La passion et l’engouement lui masquaient complètement le fait que dans toute cette histoire, jamais il n’avait eu son mot à dire. La nourriture donna un regain de force à Jérôme, et il n’eut aucun mal à terminer un plat de noix bleuâtres, qui avaient la consistance d’algues, mais dont la saveur était absolument divine. Les trois batraciens mâles buvaient de bon cœur des coupes de sélotonine, la fameuse boisson qui avait eu raison de Jérôme lors de la soirée quinquennale de Némésis. Envieux, le jeune garçon but deux ou trois gorgées prudemment, et ceci suffit à l’enivrer légèrement. Ra Zoo La quant à elle, n’était pas très enchantée d’être entourée de « crapauds dépravés qui profitent de la moindre occasion pour se mettre l’esprit en queue de Zibeline », selon ses dires. Les zibelines, en effet, avaient une toute petite queue divisée en quatre parties, ceci expliquant cela.


Le repas s’acheva dans la bonne humeur, alors que la fatigue commençait à gagner les esprits. Jérôme, lui, était terrassé. Chacun s’assoupit, presque au même moment, et personne n’eut même la volonté de ranger un peu la table sur laquelle ils avaient festoyé. En un rien de temps, ils s’étaient tous endormis. Les trois batraciens, par souci de sûreté, dormaient les pieds allongés sur les affaires précieuses du groupe. Mais, tout bien considéré, ils n’avaient pas grand-chose à redouter dans un lieu comme la soléthée. Un léger bourdonnement provenant du mur poussa Jérôme à s’éloigner, une heure plus tard, pour se détendre dans un autre fauteuil. Cette fois, il n’eut pas le temps de se rendormir. Le dresseur d’oiseaux géants se tenait là, devant lui, il ne s’agissait pas du type qu’il avait remarqué sur Atmendou, mais de son collègue. La crispation se lisait sur son visage, et manifestement tous deux étaient frères, car il ne put faire la différence que par les habits. Son regard, de même, était légèrement différent. Jérôme regretta de ne pouvoir disposer d’un détecteur de mensonges par l’entremise du symbiote, mais le batracien grand et svelte avait l’air sincère. Sa tenue semblait identique à celle de son frère dans la coupe du tissu, mais la grande capuche qui abritait sa tête était beige, et il ne portait pas de monocle. Sans cesse, il jetait des coups d’oeils furtifs dans tous les sens entre chaque phrase, et il était réellement paniqué :
« Ils savent peut-être que vous êtes ici, je sais que vous êtes en péril si vous restez trop longtemps.
« Pardon ?
« Mon frère dit que vous l’avez reconnu. Vous l’avez reconnu tout à l’heure n’est-ce pas ? Et voilà, c’est tout moi… » Et il grommela quelque chose à voix basse. « Mais pourquoi a-t-il dit ça alors… Qu’est-ce que j’ai fait.
« Excusez moi mais je ne comprends rien, je pense que vous devriez m’expliquer ce qui se passe, est-ce que ça vous semble possible ?
« Mille radiations ! Si seulement j’avais le temps d’expliquer quoi que ce soit ! Mon frère, il vous surveille, j’ai le sentiment qu’il vous a vendu. Il n’est pas dangereux pour vous mais des personnes vous cherchent. Et mon frère vous surveille. Est-ce que ça devient plus clair pour vous désormais ?
« Mais enfin qu’est-ce que nous pouvons bien avoir fait pour se mettre votre frère à dos ? Et d’abord qui nous cherche ? Qu’est-ce que ça veut dire ? » Très nerveusement, il continuait de jeter des regards rapides dans tous les coins.
« Surtout ne me dites rien, je voulais juste vous prévenir. Mon frère n’a rien contre vous, il a surpris une de vos conversations lors d’une de ses excursions récentes. Il n’est pas seulement monteur de spectacles, il est surtout un mercenaire. Et il est peut-être en train de vous chercher en ce moment même. S’il découvre que je vous ai parlé il ne me le pardonnera jamais. Si vous ne partez pas sur le champ je pense que vous n’aurez plus le loisir d’aller nulle part sur cette planète.
« Mais c’est tout de même incroyable, puis-je savoir l’identité de la personne que nous fuyons ? » Il hésita un instant, comme le font les gens lorsqu’ils ont quelque chose de très grave à annoncer.
« Je…Les constructeurs, je suis désolé.
« Vous parlez comme si nous étions déjà condamnés. » En prononçant ces paroles Jérôme eut un léger mal de ventre.
« Et bien, apparemment vous ne connaissez pas leur réputation, car si ces gens là recherchent quelqu’un, ce n’est pas vraiment pour lui offrir une jarre de Kitiquanty. »
Les constructeurs. Apydia en avait déjà fait mention. Qu’est-ce que ces gens venaient maintenant faire dans cette histoire, tout ceci n’enchanta pas du tout Jérôme. Il avait de plus la désagréable impression que le grand batracien était sincère.
« Je dois filer, je n’ai déjà que trop traîné. Je suis désolé, je ne pouvais pas le laisser vous vendre de la sorte. En fait je déteste ce genre d’activités malfaisantes que mon frère affectionne. Je vous souhaite bonne chance, adieu. »
Et là-dessus, il disparût. Jérôme repensait à chaque moment de la conversation, enfin résolu à croire que ce type dont il ne connaissait même pas le nom lui avait dit la vérité. Ils devaient repartir maintenant. Par chance, il y avait toujours quelqu’un de garde à la consigne du Targon. Ils pouvaient donc récupérer l’ensemble du paquetage et filer à l’anglaise. Jérôme fixait toute l’attention possible sur les constructeurs, et tentait de mesurer les conséquences que pourrait avoir leur capture par ces gens là. Il calculait les taux de probabilité pour qu’ils soient déjà dans les environs, il mesurait sans relâche toute éventualité, et il brassait chaque information relative à ce peuple étrange. Du reste, il ne savait pas grand-chose. De leur apparence, il ne savait rien, il ne pouvait jurer de rien. La seule chose dont il disposait était une représentation, une sorte d’image issue de l’imaginaire collectif des gens. Apydia, gardienne du savoir, ou encore Or Tara, l’annonciatrice de la destruction, pas même la plus redoutable des puits de science de cet univers n’avait rencontré un seul des représentants de cette curieuse espèce. Ces gens là disposaient à l’évidence d’un pouvoir énorme car tout le monde s’accordait à penser qu’ils maîtrisaient les sciences physiques là où certains n’en étaient qu’à des stades embryonnaires de développement, et pourtant pas une âme qui vive n’aurait pu décrire à quoi ils ressemblaient. Les diverses représentations qui défilaient devant l’œil curieux de Jérôme n’étaient guère engageantes. Il s’agissait véritablement d’une image monstrueuse. Pas de bras, pas de visage ni quoi que ce soit de ce genre, pas de mains, rien de tout cela. Ça ressemblait plutôt à un tronc qui se rétrécissait avec la hauteur, pour devenir de plus en plus fin, si fin que la masse de l’œil unique qui pendait à l’extrémité tirait sur le tout, et cet œil énorme était retenu par un os qui l’enserrait. Il retombait vers le sol, lui donnant l’allure d’une canne à pêche courbée lors d’une grosse prise.
Ce n’était qu’une image mais à priori, ces choses là avaient peu de points communs avec la plupart des espèces évoluées de l’univers. Par ailleurs, ces énergumènes contrôlaient, d’après la conscience de l’holoaxe, l’espace et le temps. Ils détenaient mieux que quiconque les clés du savoir. Mais, paradoxalement, ils ne se mêlaient pour ainsi dire jamais aux autres espèces. Nul ne connaissait leurs origines, nul ne savait où les trouver. Et ce mercenaire, lui, avait dévoilé à des constructeurs leur présence dans la région d’Orvert. Jérôme se voyait déjà paralysé, devant un de ces êtres à l’œil affreux, se faisant laver l’esprit dans ses moindres tréfonds, puis repartir complètement ahuri, vidé de tout savoir. Contre ça le pauvre symbiote ne pourrait sûrement rien faire… D’autre part, il ne fallait pas non plus perdre de vue l’éventualité que ces gens ne veuillent pas réellement leur faire de mal. Il existait une ou deux légendes à leur sujet. Il avait été rapporté que l’espèce des constructeurs oeuvrait uniquement pour le développement de la communauté. L’esprit d’initiative, l’individualité, n’existaient presque pas. Presque pas. En effet, un concile se réunissait régulièrement et fixait les grandes orientations de la collectivité. Ce concile faisait office de cerveau pour un géant techno organique dont chaque être qu’on appelait ici constructeur n’était qu’une petite cellule. Ils étaient donc très nombreux. Le concile voyait ses membres renouvelés par périodes, et le renouvellement se faisait tout à fait au hasard parmi la foule d’individus. Ainsi, chacun accédait à la jouissance de l’existence individuelle à un moment de sa vie, puis il s’en retournait par la suite œuvrer dans le bouillon commun pour laisser sa place à un autre. Vu de l’extérieur, on pourrait d’ailleurs imaginer qu’il ne s’agissait là que d’une seule et même entité. La légende, elle, rattachait l’existence des constructeurs aux guerres mythiques dont Némésis avait été le principal acteur pour la paix. Ces derniers, lors de ces guerres, se seraient emparés d’un joyau maléfique. Celui-ci, toujours selon une légende de Iota, offrait mille et uns pouvoirs, mais son utilisateur était promis à un asservissement total en contrepartie. Ce joyau, c’était la pierre de l’indivisible lot de l’égalité. Pierre magique accélérant le rythme sacré de l’évolution, la pierre de l’égalité n’en était pas moins un mythe. Cependant elle expliquait en partie le décalage qui pouvait exister entre l’espèce des constructeurs et le reste de l’univers. Elle expliquait aussi en partie pourquoi ces gens là ne se montraient pas, ou communiquaient toujours par des voies détournées.


Toutes les alternatives pesées, Jérôme ne pouvait pas leur donner le bénéfice du doute aussi facilement, et le regard perfide de la personne qui les avait vendus le décida à réveiller ses camarades pour repartir. Rapidement, il expliqua aux autres qu’ils avaient été vendus à des gens, et que ces gens voulaient les stopper. Il n’en savait pas plus. Les spéculations commencèrent alors que Pavoise grogna qu’on ne pouvait tout de même pas repartir en catastrophe sans même savoir les raisons de cette fuite. Jérôme ressentit de la panique à cet instant précis. Les autres furent en mesure de lire ceci sur son visage, tant le sentiment qui l’animait était intense. Ils se rendirent immédiatement à la consigne du Targon pour récupérer les ailes volantes, et s’en retournèrent vers l’entrée principale de la soléthée, sans autre forme de procès. Plusieurs fois, Jérôme tenta de ravaler sa peur comme on avale sa salive, car il avait à l’esprit qu’il pourrait la transmettre indirectement à ses camarades. En réfléchissant au bougonnements de Pavoise, il réalisa que son mécontentement était justifié. En effet, comment savoir pourquoi ils sont recherchés par ces constructeurs.
Ainsi, dès que tout le monde fut harnaché, et que le départ dans les airs fut donné, Jérôme confia à Logiqx la tête de file. Il voulait prendre quelques instants pour se déconnecter du monde réel afin de se concentrer sur les données dont il disposait. Une fois de plus, il fit confiance à cette nouvelle arme stratégique dont il disposait ; la conscience de l’holoaxe. Déjà, les lignes de pensées se précisaient, et s’agitaient comme un océan furieux. Peut-être les attendraient-ils aux portes de Matrimethek ? Une autre éventualité n’était pas à rejeter : il avait été mentionné chez Apydia qu’un tel passage de la Terre à son decepte était le signe d’une activité malfaisante, qu’il s’agissait d’une importante brèche dans l’espace-temps, et que c’était là le lot des constructeurs, que de s’assurer de son intégrité. Il fallait également s’attendre à ce que ces gens soient impliqués eux-mêmes dans cette histoire de faille dans l’espace-temps, après tout, c’était bien leur domaine de prédilection. Dans ce cas ils étaient sûrement liés à cette malédiction du nanolyte. Jérôme se demandait ce qu’un enfant pourrait bien changer dans des histoires reposant sur de tels enjeux cosmiques. Son unique mission, et il décida de rester sur cette ligne directrice, était de contacter les vieux sages de Matrimethek. C’est ce qu’ils allaient faire, dorénavant. La dernière étape du voyage s’annonçait difficile. Ils avaient encore de longues nuits à passer à la belle étoile et il fallait rester le plus discret possible. Ce petit détail, qui n’a l’air de rien à priori, prend une dimension toute particulière lorsqu’on est en compagnie d’une personne comme Pavoise. En pensant à cela Jérôme eut une satisfaction intérieure, qui calmait momentanément l’angoisse qui montait en lui. Cramponné à la barre métallique de son aile volante, il épiait sans relâche les moindres détails du paysage, afin que rien ne lui échappe. Il n’avait aucun instant de répit. Les poings serrés, il sentait le vent froid s’infiltrer dans les moindres creux de sa combinaison. Il regrettait un peu de ne pas avoir à leur disposition quelques-uns de ces oiseaux géants qu’ils avaient eu le loisir d’admirer dans la soléthée. Jérôme cherchait Apydia avec son esprit, sondant les moindres parcelles de pensée qui parsemaient les courants d’air qu’il avalait.
Les observait-elle toujours ? Avec raison, il pensa qu’elle avait certainement d’autres choses à faire que de suivre constamment leur progression. En effet, Apydia, du fond de son decepte, n’avait pas toujours l’énergie disponible pour entrer en contact avec le jeune homme. De plus elle avait un travail de classement colossal, qui augmentait régulièrement. La bibliothécaire avait des comptes à rendre à sa communauté, et sa place était très convoitée. Dans ces conditions, il était exclu de perdre trop de temps dans les communications lointaines. Elle devait laisser Jérôme se débrouiller pour mener sa quête à bien, et cela ne le dérangeait pas vraiment. Et, si Or Tara Apydia ne s’occupait pas à cet instant de rétablir la liaison entre Jérôme et son frère, Pierre, de son côté, travaillait déjà le sujet avec acharnement. La première partie du trajet fut pesante, et monotone. Les pensées de Jérôme allaient sans cesse vers la Terre.

Chapitre 14

XIV – la voie parallèle


Sur Gaïadis, la Terre, quelques jours s’étaient écoulés. Les vacances du jeune Pierre avaient rapidement pris la tournure d’un camp d’inventions pour jeunes surdoués survitaminés. Lors des journées précédentes il avait mis au point un casse-noix automatique, un robot sauteur électronique pré programmable, un enlève chapeau automatique, pour mettre à l’entrée des maisons, et il avait également conçu divers plans pour de futures idées. La plupart de ses idées se trouvaient en jachère dans son esprit, faute de moyens concrets pour les mettre en œuvre. Mais, secrètement, Pierre voulait rétablir la liaison perdue avec son petit frère. Malheureusement, même en touchant du doigt la bonne méthode pour y arriver, c'est-à-dire la théorie, il lui manquerait à coup sûr de nombreuses pièces, une fois de plus, pour construire un tel appareil. Il manquerait l’aspect pratique. Sur Terre, le temps passait en effet beaucoup plus vite et l’impression de s’éloigner de son frère était d’autant plus intense.


Pierre ne désespéra jamais. Il retournait tous les jours un peu plus le problème, et avait d’ores et déjà parfaitement assimilé la théorie nécessaire à la construction d’une radio ordinaire. Toutes ces histoires d’inventions étaient devenues son pain quotidien. En revenant sur Terre, Pierre avait remarqué des changements notables dans le comportement des uns et des autres, en particulier dans le comportement de sa grand-mère. Comme Apydia l’avait précautionneusement expliqué, les cerveaux des gens de la maison accepteraient sans mal l’absence de Jérôme. Pour eux, il était parti en voyage au bord de la mer avec les camarades de sa classe, et il ne passerait pas le reste des vacances dans la maison de leur grand-mère. Mais qu’en était-il de l’histoire de l’encyclique tourbillonnante ? Après tout, ces bestioles étaient le point de départ de toute cette histoire. Aussi, Pierre se mit martel en tête d’aller questionner monsieur Houdin à leur sujet. Le hic, c’était que le jardinier n’était pas là. D’ailleurs, bizarrement, il n’avait pas fait une seule apparition dans la maison depuis le retour de Pierre. D’ordinaire, les garçons ne prêtaient aucune attention à ce genre de détails. A quel rythme va ou vient le jardinier, quand le docteur de leur grand-mère lui avait-il fait le dernier examen, tout ceci n’était que de bien peu d’intérêt. Mais là, Pierre se posa la question. Avant leur départ dans la brèche, il lui semblait bien l’avoir vu travailler dans le jardin presque tous les jours. Et là, plus rien. Il pouvait s’agir d’une coïncidence, mais il pouvait s’agir également d’une volonté d’Apydia de l’écarter le plus possible de la maison, car si les enfants étaient passés par la fissure spatio-temporelle, c’était un peu de sa faute. Pierre, n’ayant pas vraiment eu vent du véritable passé de la bibliothécaire, alla voir sa grand-mère, et, tout naturellement, lui demanda quand il pourrait revoir monsieur Houdin. La grand-mère des enfants, qui avait l’habitude de répondre à toutes leurs questions en vaquant tranquillement à ses occupations, eut un air un peu étonné, et regarda Pierre, perplexe. Doucement, elle rejoignit le salon en faisant signe à Pierre de la suivre. En avançant, elle apposait parfois la paume de ses mains sur ses cuisses, comme pour soulager le poids douloureux de la vieillesse. Assise, elle regarda Pierre et lui demanda simplement pourquoi il avait demandé à voir monsieur Houdin. Un peu pris sur le fait, Pierre reprit l’histoire de l’encyclique et la raconta depuis le début, comme ça avait déjà été le cas plusieurs journées auparavant, lors d’un déjeuner.


« Bien, bien… » Fit la grand-mère
« Monsieur Houdin ne nous rendra pas visite avant un certain temps, il a eu des problèmes familiaux, il m’a juste dit que si ses histoires s’arrangeaient il pourrait revenir bientôt. »
« Ah, très bien mamy, merci. »
Tout comme il avait pu lire l’amusement sur le visage de sa grand-mère, le jour où ils mentionnèrent devant elle les encycliques, il décela cette fois là un sincère étonnement, elle faisait une mine préoccupée. Cette préoccupation s’expliquait par le fait que, en son for intérieur, elle pensait que monsieur Houdin remplirait ses obligations professionnelles même si tous les malheurs du monde s’abattaient sur lui d’un seul tenant. Il était ainsi. Ça faisait partie de son caractère. Or, il était parti très précipitamment. De plus, il était curieux que Pierre demande à lui parler précisément pendant cette période de remous. La grand-mère ne fit aucune mention de ses propres réflexions à son petit fils. Ils discutèrent ainsi pendant quelques minutes, puis elle se releva péniblement, toujours les paumes des mains plaquées contre ses cuisses, en disant sur un ton lancinant qu’il était très pénible de vieillir. Bien entendu, Pierre ne pouvait pas en rester là. Il avait ici deux solutions : soit il demandait à son père s’ils pouvaient rendre visite au fameux jardinier. Cette alternative était un peu trop suspecte, et semblait non réalisable s’il fallait cacher l’objet premier de la visite à son père. La seconde solution consistait à fouiner dans le carnet d’adresses de sa mamy. Certes peu glorieuse, cette deuxième solution n’en était pas moins plus raisonnable. Si bien que, en début d’après midi, lorsque la grand-mère eut envie d’une sieste, Pierre fonça vers la commode vareta, là où sa grand-mère rangeait entre autres son carnet avec toutes les adresses. Il se dépêcha de noter les coordonnées de monsieur Houdin sur un papier. En écrivant l’adresse, les doigts de Pierre tremblaient, comme s’il sentait qu’il allait au devant de grands désagréments.
« 42 rue des manœuvres évasives… Je connais cette rue, je sais y aller. Il faut maintenant que je trouve le moyen de me rendre chez lui discrètement. Ce nom de rue est vraiment bizarre, je n’avais jamais remarqué cela auparavant.» Il était absolument nécessaire pour Pierre de trouver une bonne raison de s’éclipser en douceur pour rendre visite à monsieur Houdin. Patiemment, il attendit son heure. Son cerveau, à l’instar de l’esprit de Jérôme qui voyait affluer les données éparses de l’holoaxe, ne lui laissait plus aucun répit désormais. Il réfléchissait constamment aux pièces qui lui manquaient pour terminer ses différents projets, il luttait toujours contre un flot d’idées tumultueux. Par exemple, à cet instant précis, il se demandait comment il pourrait se procurer une pièce semblable à un vilebrequin d’une matière assez solide pour résister à d’intenses forces. Tout ceci pour installer une sorte de boîte de vitesse sur son robot sauteur. Pour le moment, il était plus sage d’abandonner l’idée du vilebrequin. Pierre reprit donc l’idée du robot sauteur, et s’en retourna vers le vieux laboratoire, qu’il s’était véritablement approprié depuis son retour sur Terre. Là, il s’assis sur une vieille chaise vermoulue, dont les brins d’osier hirsutes piquaient un peu l’arrière train lorsqu’on s’y asseyait brusquement.


« Aïe ! » Il se faisait piquer presque à chaque fois. Il pensait à la raison qu’il pourrait bien invoquer pour sortir tout seul dans la rue. Quoiqu’il en soit, il était trop tard ce jour là pour mener à bien son plan. Il fallait attendre le lendemain.
« Demain, je demanderai si je peux aller à la librairie et au magasin de jeux vidéos. » Généralement, Pierre se rendait au magasin avec son frère. Cette raison là convenait parfaitement. L’éloignement du magasin vers le centre de la ville lui laisserait le temps nécessaire pour se rendre chez monsieur Houdin, dont la petite maison se situait dans une toute autre direction. En revenant, il prendrait un journal quelconque à la librairie et n’éveillerait ainsi aucun soupçon. Le plan était bien ficelé, restait maintenant à le mettre à exécution. Pierre passa le reste de sa journée à penser à son frère qui lui manquait un peu, et commença la confection d’un bras mécanique à extensions. Il ne savait pas exactement pourquoi il fabriquait cela, mais en ajustant les petits rotors entre les articulations de l’extrémité il imagina déjà quelque chose : le bras pourrait servir à récupérer des objets perdus dans les gouttières, ou à attraper les fruits inaccessibles dans les arbres, ou encore tout simplement à atteindre les pots de confiture que sa grand-mère entreposait en haut du buffet de la salle à manger quand elle venait de les mettre en pot. Avec raison, il pensa que la confection de robots serait une activité pleine d’avenir. Quand vint l’heure du repas, il alluma la télévision et attendit un programme comique qu’il avait l’habitude de regarder avec Jérôme. Mais Pierre avait toujours la tête ailleurs. Il alla dans son lit très tôt, après le repas, et médita sur sa rencontre du lendemain.
Dès le réveil, juste après le chant du coq, Pierre sauta dans ses chaussons et fit ses ablutions quotidiennes sans traîner. Rapidement, il était tout propre, il avait pris son petit déjeuner, il était fin prêt pour ses objectifs. Discrètement, il empoigna le téléphone au moment où sa grand-mère se lavait. Cette phase était délicate. En effet, tous les téléphones de la maison étaient reliés, et on pouvait en trouver un quasiment dans chaque pièce. Ceux-ci faisaient un tintement très caractéristique à chaque fois qu’on les décrochait. Aussi, Pierre se devait d’être précautionneux pour ne pas se faire entendre. Il y avait même un téléphone dans les appartements de son père qui était relié au réseau interne. Cependant, il y avait peu de chances pour que celui-ci soit encore dans la maison à cette heure de la matinée. Il composa prudemment le numéro de téléphone de monsieur Houdin, qui décrocha à la deuxième sonnerie. Un peu paniqué, Pierre lui raccrocha sèchement au nez. Il voulait seulement s’assurer qu’il serait bien présent au moment où il irait le rencontrer. Apparemment, c’était le cas. Sans sourciller, il expliqua à sa grand-mère qu’il désirait absolument se rendre à ce magasin, et elle acquiesça. La machine était en route, tout se déroulait comme prévu. Ainsi, Pierre sortit de la maison, et fut ébloui par un soleil brillant. C’était une belle matinée d’avril, chaude et calme. Il hâtait le pas, de peur que le jardinier soit sorti entre-temps. La maison n’était pas très éloignée, il y avait à peine dix minutes de marche pour s’y rendre, mais il voulait faire vite. Il fut rapidement sur place, face à la petite bâtisse blanche, les volets vert sombre étaient fermés. Ce petit détail éveilla la curiosité du jeune homme et il pressa le bouton chromé de la sonnerie. La porte s’ouvrit presque instantanément.


« Ça alors ! Pierrot, qu’est-ce qui t’amène chez moi ? »
Cet accueil rassura Pierre, qui ne savait pas du tout quelle allait être la réaction de monsieur Houdin. « Bonjour monsieur Houdin, est-ce que je peux rentrer ?
« Bien entendu, rentre donc ! J’allais bientôt partir mais je peux te consacrer un moment si tu le désires, alors, quel bon vent t’amène ? » Pierre n’avait même pas réfléchi à ce qu’il allait bien pouvoir dire au jardinier, tant le plan qu’il avait préparé la veille pour se rendre jusqu’à chez lui avait monopolisé toute son attention. Aussi, il inspira profondément en choisissant bien ses mots, et il vit bien qu’un détail dans l’œil du jardinier n’allait pas, il appréhendait quelque chose, mais ne voulait pas le montrer.
« Mon frère. Vous savez où il se trouve en ce moment n’est-ce pas ?
« Oui, il est en corse, en classe de mer. Je ne me trompe pas ?
« Pas du tout, vous vous trompez, mais moi je crois que vous le savez. »
Le jardinier se pinça les lèvres. Pierre remarqua sa gêne. Pour lui, c’était une preuve évidente de son mensonge, et il poursuivit. Pierre adopta un regard légèrement dépité.
« Très bien, et l’encyclique tourbillonnante, vous souvenez vous en avoir parlé avec Jérôme il y a environ une semaine de cela ?
« Je… Oui en fait je m’en souviens… Mais es-tu certain que c’était il y a une semaine ? Mais… » Et le jardinier eut l’air de rassembler ses pensées. Après quelques secondes, il eut un air résigné et inquiet.
« Écoute Pierre, tu me mets dans une situation très embarrassante. Vois-tu, c’est à cause de cette discussion avec Jérôme si je suis parti. On… On m’a forcé à partir. Je n’aurais jamais du parler de ces insectes. Au point où j’en suis-je vais tout te raconter mais après il faut me promettre que tu n’insisteras pas. Je n’ai rien fait de mal mais quelqu’un m’en veut terriblement de vous avoir dévoilé ce petit secret. Je ne savais pas que cette histoire était si importante… » Il était manifestement très affecté par cette histoire, et Pierre constata entre colère et satisfaction, car son acharnement était finalement récompensé, qu’il y avait derrière toute cette histoire encore bien des choses à découvrir.
« Il y a de ça des années, ta grand-mère m’avait fort gentiment embauché pour les travaux du jardin. Un jour, un jeune homme très convenable s’est présenté à moi, il demandait à être mon apprenti. Un type grand, un peu maigrichon, fort sympathique au demeurant. Moi, je n’avais jamais eu d’apprenti, et j’étais assez flatté qu’on vienne me demander un tel service. Je gagnais relativement bien ma vie, ayant sous ma responsabilité le soin des jardins de plusieurs familles. En le payant le minimum l’affaire était financièrement envisageable, et j’ai accepté. Il a passé quelque temps chez toi, chez ta grand-mère. Un jour, il m’a également confié qu’il connaissait cette maison, ta maison. Il l’observait depuis longtemps. Il m’a montré le fruit de ses études, des recherches sur les insectes essentiellement, et notamment il me raconta l’histoire des encycliques. Oui, cette histoire, je la tiens de lui. Rien d’extraordinaire dans tout ceci, la vie suivait son cours. Un beau jour, il déclara simplement avoir trouvé un poste intéressant dans une université de Nîmes, où une section du département biologique lui offrait une bourse et la possibilité de poursuivre ses recherches sur une espèce particulière de doryphores. Pour lui, c’était une opportunité inespérée, et il accepta. Du jour au lendemain, je ne le vis plus. » En poursuivant son discours, monsieur Houdin se saisit de son chapeau et jetait des coups d’oeils autour de lui, comme s’il se préparait à sortir.
« Pierre, il faut me promettre que tu ne vas pas me prendre pour un fou. Ce type s’est adressé à moi en rêve. Le rêve avait l’air parfaitement réel, et il l’était. Pour me prouver que je ne rêvais pas, il m’a marqué au fer en fusion, de plusieurs points rouges, là, sur mon épaule. » Il tira sur son pull-over et le laissa entrevoir les marques cicatrisées.
« Il ne m’a pas seulement dit que je n’aurais pas du parler de tout ça. Il m’a menacé, il m’a brûlé, et m’a ordonné de ne plus jamais remettre les pieds dans la maison. Il m’a dit qu’il était un démon et qu’il brûlerait vive toute ma famille si seulement j’osais remettre un orteil sur les lieux. Pour te parler franchement, je pense qu’il s’agit du diable. »
Pierre était blême. Sans aucun doute le démon qui s’était adressé à monsieur Houdin était la clé de toute l’énigme. A coup sûr, il s’agissait de cette chose affreuse, le nanolyte.
Monsieur Houdin semblait vouloir déguerpir au plus vite. Il précisa à Pierre qu’il avait dit la vérité à l’enfant car il n’aurait jamais eu la conscience tranquille s’il était parti de la sorte, sans les avoir prévenu de ce qu’il s’était passé. Il était paniqué, persuadé que le diable allait s’en prendre à lui. En fait, il s’apprêtait ce matin là à prendre le premier train pour rejoindre sa famille, soucieux du sort de ses proches. Le nanolyte s’en était joué de son esprit, il ne savait même plus lui-même quand il avait vu Jérôme pour la dernière fois. Monsieur Houdin était bien loin de s’imaginer que Jérôme et son frère avaient pénétré une fissure spatio-temporelle qui les avait mené chez une bibliothécaire agnostique, habitant à la frontière entre deux univers. Il avait dit tout ce qu’il avait à dire. Pierre était satisfait, et n’avait paradoxalement pas tellement peur. Il voulait juste revoir son frère. Il remercia du fond du cœur monsieur Houdin, qui s’excusa encore une fois de s’en aller. Le jardinier sortit en même temps que Pierre, et n’emporta pas même une seule valise. Il fit un signe d’adieu en marchant dans la direction de la gare, sans même se retourner, et Pierre se dépêcha de rentrer.
Avec toute cette émotion, il en oublia de faire un détour par la librairie, et ne réalisa pas que son entrevue avait été très courte. Maintenant, sa préoccupation était unique, construire l’appareil qui lui permettrait de mettre son frère en garde. Il se demandait si Apydia avait un quelconque lien avec cette entité du nanolyte, et pour la première fois, il se méfia d’elle, tout comme son frère s’en était méfié après l’anecdote de la planète d’Ephez, et la découverte de ses mensonges. Cependant, il était hors de question de se mettre Apydia à dos. Faire cela, c’était se condamner purement et simplement. Car elle ne savait sûrement pas ce qui était arrivé au pauvre monsieur Houdin, et elle ne savait manifestement pas que le nanolyte était aussi bien établi sur Terre. Pierre repensait à la description du jardinier à propos de ce jeune homme qui aurait passé du temps dans leur propre maison, probablement avant même leur naissance, ou alors à un âge où il n’était pas en mesure de se souvenir de lui. Dans l’empressement, monsieur Houdin n’avait pas pu lui en faire une description très précise. Mais ce n’était pas très important car il lui suffisait de demander à sa grand-mère à quoi il ressemblait en prétextant qu’il en avait déjà parlé avec le jardinier. De plus, si ce type était vraiment le diable ou un quelconque démon, il aurait certainement le pouvoir de changer d’apparence à loisir, et donc il était assez futile de chercher à savoir à quoi il ressemblait. De retour dans sa propre maison, Pierre ne pouvait pas s’habituer à l’idée que cet horrible être avait pu ainsi se jouer de tout le monde et installer ses pièges comme bon lui semblait. Qu’avait-il fait exactement ? Quel pouvait bien être le but ultime de toutes ces manœuvres ? Il ne le saurait probablement jamais. Il alla prévenir sa grand-mère qu’il était rentré, et qu’il allait dans le vieux laboratoire pour jouer. Enfin, il reprit ses activités et s’acharna sur le travail qu’il voulait effectuer. Cette radio sophistiquée, il allait la construire. Même s’il devait y passer une année entière. Et les travaux commencèrent.


Le rythme effréné avec lequel il travaillait ne laissait aucun doute sur l’issue favorable de son entreprise. Néanmoins, hormis les manques habituels de pièces mécaniques, il tomba sur une sorte de vide insondable. Certaines pièces allaient manquer, certes. Comme il l’avait déjà fait, il pourrait demander à son père de l’emmener où bon lui semblait pour se les procurer. Depuis la fabrication de ce fameux casse-noix, le père des deux enfants était très enthousiaste et beaucoup plus enclin à céder à l’emmener ici ou là pour trouver des pièces manquantes. Le vrai problème était d’ordre théorique, il lui manquait des informations.
La technique dont on pouvait disposer sur Terre était déjà formidable, mais rien ne lui indiquait ne serait-ce que la location de Iota, et comment son frère était atterri là-bas. Bref, sans un certain nombre de détails précis, il ne pourrait jamais continuer. Il fallait se résoudre à attendre. Et il attendit. Pendant tout le temps qui s’écoulait, Pierre était partagé entre la curiosité d’aller fouiller à nouveau dans la cave, et le sentiment de peur que lui inspirait le nanolyte, pour peu que ce fût bien de cette chose dont il s’agissait. Finalement, quelques jours s’écoulèrent, et Apydia, qui avait jeté un œil sur Iota et sur Terre, comprit qu’il s’était passé quelque chose et entra en contact avec Pierrot. Celui-ci exposa très précisément ses désirs, et fit ses requêtes, une à une, avant de lui expliquer l’objet véritable de ses travaux courants. Apydia ne fut qu’à demi surprise, très agréablement cependant.
« Ah, Pierre. C’est merveilleux. Vous êtes remarquables ! » Par ces mots qui s’échappèrent, Apydia trahissait sa différence, elle réprima aussitôt ce sentiment de satisfaction car elle mettait bien là en avant le fait qu’elle n’était pas du tout humaine. Ceci, et elle en était consciente, ne pouvait que provoquer de la méfiance de la part de Pierre. Non contente d’être une personne cultivée, à ses moments philosophe, elle était également une généticienne de talent, et donc une grande savante. Opportuniste, elle avait vu en l’apparition des deux frères l’occasion de tester ses propres acquis, et les progrès de Pierrot étaient une preuve éclatante de l’étonnante efficacité de ce double regain de conscience. Elle calma ses ardeurs et poursuivit :
« De toute évidence tu as su parfaitement utiliser le talent que j’ai fait naître en toi ! Et j’avoue que je suis très surprise par ce que je viens d’entendre. Je vais te donner des nouvelles de Jérôme et je vais également te fournir tout ce dont tu as besoin pour construire un appareil te permettant de recréer toi-même la liaison avec Iota, mais sache que ça ne va pas être aussi facile que tu l’imagines. »
Et Apydia lui fit un résumé de ce qu’il était advenu de son jeune frère lors des jours précédents. Au terme de son exposé, elle le pria de se munir d’un papier et d’un crayon, pour qu’il puisse noter directement toutes ses recommandations. A la liste des pièces manquantes pour construire une telle machine, il manquait à la liste initiale de Pierre un certain nombre de pièces qu’il allait très probablement être en mesure de se procurer. Ensuite, il restait un très grand nombre de données physiques dont Pierre avait besoin pour fabriquer l’engin : la liste était longue, et précise, et pendant de longues minutes Apydia énuméra sans relâche tout ce qu’il était nécessaire de savoir. Il était intéressant de noter que si Pierre avait disposé d’un stimulateur hyper puissant, tel le symbiote qui était en ce moment même plaqué sur le corps de Jérôme, il n’aurait eu aucun mal à collecter toutes les informations utiles. Les deux avantages combinés des deux frères donnaient là un immense pouvoir à celui qui en disposerait. Et ceci était une bonne raison pour qu’ils croient en la bonne foi d’Apydia. Pierre avait maintenant toutes les cartes en main. Il avait du pain sur la planche et l’idée de parler un peu à son frère le réjouissait. Il hésitait. Il ne savait plus très bien sur quel pied danser quant à l’histoire des menaces à l’encontre du jardinier. Il ne savait pas s’il devait faire mention de tout cela maintenant, ou s’il valait mieux attendre d’obtenir une liaison seul à seul avec son petit frère pour lui faire part de ces inquiétante nouvelles. Mais, comme le temps leur était sûrement compté, il s’imagina que, après tout, il était peut-être plus avantageux de se lancer. Ce serait quitte ou double, et Apydia était à priori de leur côté. Il raconta toute l’histoire en détails à Apydia. Elle écoutait avec attention, et prenait les menaces de ce supposé apprenti très au sérieux. Pour elle également, il ne faisait nulle doute que cet énergumène était bel et bien le nanolyte en personne, et elle eut de l’inquiétude pour le sort de Pierrot. Elle fit un effort pour ravaler ses craintes, et fit ses recommandations à son jeune protégé.
« Quelque chose me préoccupe, Pierre. J’ai fait mon possible pour que le passage qui avait été ouvert secrètement à partir de votre maison sur Terre soit inutilisable dorénavant. Seulement je ne connais pas parfaitement les motivations, ni les méthodes et les moyens dont dispose cette affreuse chose que j’appelle le nanolyte.
« Bien sûr, je comprends, je me doute que vous n’avez pas tellement envie qu’il se faufile chez vous de la sorte.
« C’est un peu cela oui. Je disais donc que, le passage étant refermé, il y a une certaine probabilité pour que j’aie ainsi gelé ses plans maléfiques. Seulement si comme tu viens de le raconter, il a menacé récemment le jardinier, cela pourrait signifier qu’il se trouve en ce moment même sur Terre. Si c’est le cas, notre présente conversation n’est-elle pas des plus imprudentes ? Comment savoir s’il n’a pas la possibilité de nous épier. Il ne nous reste plus qu’à espérer que non, et qu’il ignore que tu es au courant, sinon…
« Sinon quoi ?
« Sinon il pourrait s’en prendre à toi… »
Pierre avait déjà fait ces déductions par lui-même. Tout ceci semblait assez évident, mais l’entendre de la bouche de cette personne toute puissante, telle que Apydia, provoqua en lui un regain de terreur.
« Écoute… J’aurais préféré te garder avec moi, mais c’est impossible. Je t’ai déjà expliqué les problèmes que cela créerait avec les constructeurs et l’ordre cosmique. De plus, ces voyages demandent une énergie considérable à la source, tout comme les communications d’ailleurs. Et une telle source, tu ne l’obtiendras pas ainsi sur Terre. Il va falloir être très prudent. En fait, j’aurais peut-être du t’envoyer sur Iota avec ton frère… Je ne l’ai pas fait par souci d’énergie d’une part, mais également parce que ton esprit semblait plus réticent. L’âge sûrement… Je suis sincèrement désolé, mais pour terminer je ne vais pas établir la communication avec Jérôme. Sur Iota, ton frère n’est pas vraiment disposé à parler pour le moment, je préfère tenter de vous mettre en liaison quand il aura des instants libres, et ce n’est pas le cas pour le moment. De plus, ton histoire du nanolyte change complètement la donne. Je pense qu’il est préférable que tu te mettes tout de suite au travail, et que tu achèves la construction de cet appareil le plus vite possible. Je sais que c’est assez brutal de ma part mais c’est mieux ainsi : si tu lui parles de tout cela Jérôme va s’inquiéter. Or il a d’autres problèmes à régler, et il n’est toujours pas arrivé à sa destination première. » Tout ceci ne choqua pas Pierre outre mesure. Il était déjà rassuré de savoir que son petit frère se portait bien, et ces nouvelles lui avaient en quelque sorte donné un coup de fouet. Il était impératif de construire cette machine le plus rapidement possible. Apydia elle-même ne pouvait pas jurer que le nanolyte était coincé sur Terre, ou qu’il s’agissait bien de lui, bien qu’à priori ce fut bien lui le responsable du départ du jardinier. Elle se trouvait maintenant dans une position délicate, et commençait à déplorer qu’elle ne puisse venir sur place pour régler cette affaire. Le détail qui jouait en leur faveur était que si le nanolyte avait eu vent de tout ce qui se tramait, il aurait déjà mis Pierrot hors circuit. Apparemment, ça ne faisait pas partie de ses priorités.


Plus motivé que jamais, Pierre partit se remettre au travail. Il planifia tout très précisément. Une après midi entière lui fut nécessaire pour analyser posément toutes les données dont Apydia avait fait mention, plusieurs jours pour comprendre ces données, et le reste devait plus ou moins se poursuivre sans problème. La réalisation en elle-même, qui était d’un tout autre registre, allait s’avérer certainement très longue et fastidieuse, mais ça ne lui faisait pas peur le moins du monde. Assis dans son laboratoire, face à lui-même, il assemblait inlassablement chaque pièce d’un puzzle technique qui avait rapidement pris les allures d’un projet ultrasecret que tous les gouvernements lui auraient envié. Jour après jour, Pierre vivait avec cette petite angoisse d’une éventuelle rencontre avec le nanolyte, angoisse qui allait et venait. Parfois il y pensait comme à une mauvaise plaisanterie, un conte pour enfants, qui à force de le raconter aurait pris une forme réelle. Parfois, il en avait peur, et l’angoisse montait. Dans ces moments là, il se rassurait en pensant que au moins cette horreur ne menaçait pas Jérôme pendant ce temps là.
Dans ces moments un peu plus difficiles, il voulait en parler à sa grand-mère, mais il ne le fit jamais. Il redoutait toujours quelque chose, il avait un mauvais pressentiment. Il évita toujours ce sujet avec sa grand-mère pour que l’histoire ne s’ébruite pas. En aucun cas il ne fallait que le nanolyte sache qu’il savait. Le meilleur moyen pour que tout ceci reste secret, effectivement, était de ne jamais en faire mention, à quiconque.

Chapitre 15

XV – La fuite d’Orvert


Deux longues journées. Deux longues journées à scruter les cieux, le sol. Les éléments perdaient de leur poésie depuis quelque temps. Jérôme ne ressentait plus l’émerveillement du départ et l’attention continuelle qu’il portait sur chaque détail jusqu’au plus insignifiant commençait à lui faire perdre le fil. La difficulté d’évaluer correctement l’importance des informations qui se présentaient à lui était croissante. Et, le matin même, il avait fait une estimation complètement fausse du trajet qu’il leur restait à parcourir, erreur dont il prit conscience dans la journée, plusieurs heures après.
Cela montrait juste que les capacités du symbiote n’étaient pas infinies, et qu’il ne s’agissait pas d’un outil de réflexion autonome. Apydia avait mis Jérôme en garde sur la place croissante que cette combinaison avait tendance à prendre sur le corps de celui qui l’adoptait. En fait, c’est l’interaction qui était primordiale. Le symbiote agissait comme une machine fonctionnant d’une manière récursive, dont les humeurs, la conscience et les convictions de l’un influençaient l’autre qui produisait aussitôt des schémas de pensée selon les humeurs, la pensée et le sens des convictions de l’être, pour lui soumettre à son tour. Ainsi, une défaillance mentale de l’un provoquerait à coup sûr une défaillance du système. Il fallait rester sur ses gardes. Ce procédé rétroactif n’était que la juste contrepartie d’un avantage certain par rapport à toute espèce vivante non pourvue d’un tel dispositif. Jérôme, à plusieurs reprises, avait utilisé ses jumelles pour vérifier qu’ils n’étaient pas suivis. Il ne voyait rien mais il restait convaincu, après leur départ précipité, que quelqu’un était forcément sur leurs traces. Inlassablement, une brise glacée récitant toujours le même pénible refrain strident sifflait sur les joues des cinq amis volants.
Au loin, Jérôme apercevait des fragments de terrain calcinés, et la démarcation était très nette. Tout semblait indiquer que la culture sur brûlis était une méthode en vogue pour les pratiques agricoles locales. Après ces deux longues journées qui ressemblaient à la traversée d’un désert, Jérôme aperçut enfin des formes de vie plus fréquemment. La plupart du temps, il s’agissait de félins. Matrimethek se rapprochait. Entre eux et la cité des sages, il restait à traverser un territoire dominé par les songes d’Actile. Ces guépards à l’allure presque majestueuse pouvaient se montrer sous de bien diverses formes. Le plus cabotin et chahuteur d’entre eux gambadant dans la nature, pouvait réapparaître dans un costume digne d’un comte richissime le soir même, quand il parcourait les rues de sa propre cité. Ils se déplaçaient indifféremment sur les deux pattes arrière, le soir ou en société, et à quatre pattes, lorsqu’ils se déplaçaient pour des distances plus longues. Les songes d’Actile étaient fiers pour la plupart, et intelligents. De nombreuses espèces de félins cohabitaient sur Iota.
Les songes étant les plus évolués, ils aimaient retourner à la nature pour se confondre avec leurs cousins, et, dépourvus de vêtements, il étaient absolument impossible de faire la différence entre l’un ou l’autre. Mais après en avoir croisé un certain nombre, Jérôme savait que leur présence ici n’était plus un secret. Peut-être n’y avait-il rien à craindre de ces gens là. Au loin, les roches beiges et brunes parsemaient le paysage. Dans une belle harmonie, les rayons du soleil donnaient une teinte changeante aux bombements, et aux minuscules collines rocheuses qu’on pouvait apercevoir. A partir d’une certaine limite, ce décor semblait s’étendre à perte de vue.
Ainsi, progressivement, la densité de la flore s’amenuisait, et la seule vue d’un tel panorama suffisait pour assoiffer les gorges fatiguées des batraciens. Les habitants de Iota avaient beaucoup donné de leur personne. Aucun d’entre eux n’avait imaginé un jour voler aux commandes de tels engins. Aucun d’entre eux n’aurait pris de tels risques, de tels engagements, comme si la venue de Jérôme sur leur planète et cette rencontre avec un humain avait été vécue comme une sorte de test initiatique. C’était probablement une des dernières pauses de la journée. Seul Pavoise se plaignait de temps en temps, et grommelait qu’ils n’avaient jamais été préparés à de si rudes escapades. Ra Zoo La, qui possédait un système de cartographie infaillible, décida de s’en servir pour la première fois de leur voyage. Elle en avait faite l’acquisition dans la boutique d’art moléculaire de Guitzler : la fameuse carte hydrata offrait de multiples fonctions. Par exemple, elle avait la particularité de rendre compte de la composition chimique exacte de l’air environnant, selon des critères très précis. Elle permettait aussi, et ceci lui avait valu son nom, de pouvoir se focaliser sur un seul type de molécule. Ainsi, une fois le type sélectionné, on pouvait obtenir une liste des endroits où sa concentration était la plus forte. En pratique, il était possible de rentrer les caractéristiques chimiques de l’eau dans la base de données, et après un certain temps on savait exactement si on disposait d’un point de ravitaillement en eau dans les environs. La carte hydrata se présentait comme une sorte de livre électronique, et son fonctionnement très intuitif ne laissa pas Ra Zoo La perplexe un seul instant. Tous admiraient par-dessus l’épaule à demi dénudée de la belle grenouillette, comme elle s’accommodait facilement d’un nouvel objet. Personne ne réalisait vraiment ce qu’elle cherchait à faire, lorsqu’elle eut un petit cri d’exclamation. Jérôme, qui était le seul à l’écart du groupe, fut attiré par le petit brouhaha.


« Et voilà ! Maintenant je sais exactement où il y a un endroit digne de ce nom pour se rafraîchir. Il leur fallait dévier de leur trajectoire initiale vers l’ouest, pendant une bonne dizaine de kilomètres. Devant l’allégresse générale, Jérôme ne put que s’incliner. Le symbiote ne pouvait pas retranscrire à quel point ces batraciens avaient besoin de se baigner, mais Jérôme comprenait. Sur Terre, les créatures qui leur ressemblaient le plus étaient elles aussi des amphibies. On décida de repartir promptement pour terminer cet interlude vers le lac qu’ils avaient localisé.
D’ailleurs, si l’on en jugeait par l’étendue de la zone désertique qu’il fallait maintenant traverser, de nouvelles pérégrinations s’annonçaient rudes. Un petit séjour dans l’eau n’était donc pas de refus. Le départ vers le petit lac ne se fit point attendre, et ils découvrirent ensemble un mignon filet bleu encastré dans une petite cuvette aux reflets marron très clair. Par le dessus, une auréole de cailloux plus foncés que l’ensemble entourant le lac et ses rives, donnait à cet endroit l’aspect d’un chapeau à l’envers bigarré de beige et de bleu. Il fallait se défaire de tout le paquetage avant d’aller dans l’eau et cela se fit dans le plus grand empressement. L’entrée dans le liquide bleu ciel fut une véritable libération. Jérôme, un peu réticent au premier abord, ne put pas non plus s’empêcher d’y plonger. Il garda la combinaison symbiotique sur le corps, et s’enfonça rapidement sous la surface. L’eau était très claire et on pouvait voir de l’intérieur du lac la couleur beige se fondre dans le bleu. Jérôme tenta une descente vers le fond, et quatre mètres plus bas toucha les petites pierres qui tapissaient le tout. Triomphant, il donna un bon coup de talon pour ressortir de l’eau tel un dauphin, tendant vers le ciel sa main remplie de petites pierrailles qu’il avait ramassées par le fond. Il retourna sur la berge pour les admirer. Elles étaient très belles : des pisolithes.
Elles étaient toutes identiques et uniques à la fois. Quand on les regardait très attentivement, elles semblaient refléter toutes les étoiles environnantes. A demi transparentes, elles laissaient transparaître des traînées minuscules telles les queues de comètes laissant échapper gaz et poussières. Leur forme sphérique parfaite apportait un supplément d’étrangeté, et la régularité de leur forme, la perfection des courbes, donnait une dimension particulière à ces minéraux. Il était intéressant de remarquer qu’un gisement de pisolithes si parfaites attendait là, au milieu d’un relief complètement cassé, aux traits abîmés, irréguliers. Le savoir holoaxique n’apportait qu’une estimation approximative de la composition chimique des pisolithes mais Jérôme ne résista pas à en garder une poignée. Pavoise, qui était très intéressé par ces pierres, demanda à Jérôme qu’il en emporte un supplément pour sa collection de bibelots personnelle. D’ailleurs, il pourrait à coup sûr en faire crever de jalousie Maladouin. Le vieil ermite donnerait beaucoup pour quelques unes de ces pierres magnifiques. Décidément, cet arrêt au lac beige était une aubaine pour Pavoise, qui arriva grognon et repartit le plus heureux des crapauds. Il ne fallait pas trop traîner, mais les batraciens avaient l’air de s’amuser comme des petits fous. Ra Zoo La, si sérieuse la plupart du temps, était elle aussi prise par la folie du jeu. Ce peuple des batraciens était décidément plein de surprises pour Jérôme, qui pensait déjà presque tout connaître ce ces gens.
A cet instant, ils s’étaient placés côte à côte dans l’eau, avec Ra les pattes palmées calées sur les épaules de Mahony, tout comme Pavoise avait calé ses ventouses sur les épaules de Logiqx. Prenant leur impulsion du fond du bassin, Mahony et Logiqx mesuraient lequel de Pavoise ou Ra Zoo La s’élèverait le plus haut. Ils devaient donner une impulsion du tonnerre car ces deux là étaient propulsés à une hauteur considérable. Par ailleurs, le gagnant était Logiqx à chaque fois. C’était probablement là son expérience de transporteur qui parlait, car ces corps de métier étaient bien préparés au transport de personnes par sauts synchronisés. Remarquant que Jérôme attendait sur les berges, ils finirent par s’arrêter, visiblement très contents. Mahony, lors d’un dernier passage par le fond, remarqua une jolie petite amistre, dont la tige géniculée se contractait et tentait de s’enfoncer dans le sable à mesure que Mahony la tirait vers lui. Ses pétales aux allures de flamme et sa tige courbée et rigide à la fois lui donnaient l’aspect d’un jouet de plastique, qu’il porta fièrement à la surface, et présenta à sa compagne. Ra Zoo La était aux anges. Ainsi, ils se remirent en route, après le rituel du harnachement et la fixation des ailes volantes. Alors qu’ils repartaient, quelques personnalités locales firent leur apparition : une petite famille de félins, à mi chemin entre le lynx pour les poils du visage, et le kangourou pour son air placide, débouchèrent d’entre les rochers clairs pour s’abreuver eux aussi. L’odyssée suivit son cours. L’envolée généralement chaotique se faisait plus contrôlée, chacun commençait vraiment à maîtriser son engin admirablement. L’air frais avait recommencé de fouetter les visages. De puissants rochers parsemaient le paysage de part et d’autres, entrecoupés d’un tapis de groise.


L’engouement du départ fut rapidement oublié. Jérôme, tournant la tête machinalement, eut l’impression justifiée qu’il apercevait quelque chose dans le ciel. C’était là, juste derrière eux, à quelques centaines de kilomètres. Jérôme utilisa immédiatement les jumelles incorporées dans la combinaison symbiotique. Il y avait pensé mais n’osait pas le croire. C’était bien eux, les oiseaux géants. D’où il était, il était impossible de s’en rendre compte, mais il y avait gros à parier pour que cet étrange batracien, dresseur à ses heures, soit lui-même en train de les chevaucher. Jérôme distinguait deux oiseaux, mais ils étaient un peu trop loin pour que, même en utilisant ses jumelles, il ne puisse distinguer quelqu’un sur leur dos. Jérôme, qui ne pouvait pas parler à ses camarades, s’exprima par des signes, il leur demanda de se rapprocher, et comme Logiqx était toujours le premier de la file, il vint se placer juste au dessus de lui, en formation serrée. Naturellement, les autres firent de même, et Mahony vint se poster au dessous de Logiqx. Ensuite venait Ra Zoo La, et Pavoise qui fermait l’escadron.
Quand tout le monde fut en place, Jérôme cria l’alerte et leur fit clairement comprendre qu’ils étaient suivis. Il fallait agir vite. Il y avait fort à parier que d’aussi loin qu’ils se trouvaient, les oiseaux géants et le batracien qui les poursuivait ne pouvaient pas encore les apercevoir. Jérôme, lui, savait, et donc il avait l’avantage. Par ailleurs il redoutait que les constructeurs eux-mêmes puissent être eux aussi sur leurs traces. Après tout il ne savait pas vraiment qui dirigeait ces oiseaux de malheur. Il fallait utiliser ce léger avantage à bon escient. Jérôme se concentra un instant. La transe le gagnait en un rien de temps dans les situations urgentes. Il ne lui avait fallu que quelques secondes pour détacher son esprit. Les rapaces étaient là, loin derrière. Ils se dirigeaient peut-être à l’odeur. Peut-être se dirigeaient-ils grâce à une excellente vue, mais il en doutait. A ce sujet, aucune indication ne provenait de l’intelligence de l’holoaxe. Considérant la puissance et la grâce de telles espèces volantes, il fallait se rendre à l’évidence, elles étaient bien plus rapides. Combien de temps leur faudrait-il pour au moins être à leur portée de vue ? Peu


(12) : fleur ammodyte aux reflets rouges vifs caractéristique des régions rocheuses sur Iota


de temps, une question d’heures. Sans compter qu’ils se feraient rattraper.
Jérôme se sentait pris au piège. Pour lui, il n’y avait qu’une seule issue : la terre ferme. Sans réfléchir davantage il intima aux autres l’ordre de redescendre, ils continueraient en marchant, à la recherche d’un abri quelconque. Jérôme demanda à ses compagnons s’il était possible de trouver un village batracien dans la région, pour rejoindre les souterrains. Il s’attendait avec raison à une réponse négative. A perte de vue, un relief accidenté de roches. Que faire ? Une fois au sol, on refit prestement les gestes nécessaires pour repartir à pied. Là, Logiqx proposa de se déplacer par la technique bien connue des sauts synchronisés, en plaçant Jérôme sur une toile au milieu de la formation. L’idée fut adoptée à l’unanimité. Logiqx avait toujours le matériel nécessaire pour ce genre de débrouillardises. En un rien de temps, ils étaient repartis. Il est vrai que les déplacements étaient bien plus rapides, mais ça n’avait en rien éliminé le problème. Après quelques minutes de bonds, Pavoise fut stoppé tout net par un petit caillou récalcitrant. Il était vrai que le sol de Toutakoutékalé se prêtait beaucoup mieux à de telles pratiques. La douleur à la patte était forte, il se tordit de douleur l’espace d’une minute, puis reprenait peu à peu ses esprits. Là, une voix calme, et inconnue, s’adressa à eux.
« Puis-je savoir à qui j’ai l’honneur ? »
Un silence d’hésitation. Les regards cherchent d’où vient la voix.
« Jérôme, Logiqx, Pavoise, Mahony, et moi-même, Ra Zoo La, fille de E-No La, en voyage officiel pour Matrimethek… »
En parlant, Ra Zoo La remarqua enfin son interlocuteur. Sa voix calme et grave mettait relativement en confiance, il était appuyé du coude gauche sur un rocher presque vertical, et de sa main droite il tripotait nonchalamment une brindille calée entre ses lèvres. Son regard tourné vers le sol montrait un certain dédain, ou quelque curieux sentiment. Un peu surprise, Ra Zoo La continuait.
« Nous avons un problème urgent : à quelques centaines de kilomètres, des gens sont à nos trousses, ils ne veulent pas que nous atteignions Matrimethek. Pourriez vous nous être d’une quelconque aide ? »
Voilà qui était franc et direct. Jérôme n’aurait pas osé dire les choses aussi brutalement, après tout ils ne savaient pas à qui ils avaient à faire. Cependant ils n’avaient pas le luxe du choix, et il comprit que Ra Zoo La pensait exactement à cela quand elle expliqua qu’ils avaient quelqu’un à leur poursuite. Accoudé au rocher, ce guépard à l’allure digne, nonchalante, avec ses vêtements impeccables dans ce milieu poussiéreux, n’était autre qu’un authentique songe d’Actile. Il portait un bermuda brun et violet, aux replis gonflés au niveau des cuisses, une ceinture d’or, et sa chemise de flanelle grise découvrait à la large encolure un pelage blond et bien brossé. Là, il regarda tout le monde pour la première fois dans les yeux et montra ses crocs effilés en tripotant sa brindille de plus belle.
« On vous poursuit hein ? »
Ra Zoo La voulut continuer, mais elle était toute surprise par ce regard froid, et pourtant on sentait au son de sa voix qu’il était prêt à aider. Un peu plus loin, un de ses collègues gisait sur un bout de roche, probablement en plein milieu d’une sieste si l’on en jugeait par sa bedaine qui se gonflait et se vidait par intermittences.
« Et… Peut-on savoir qui vous poursuit ?
« C’est une histoire compliquée. Nous avons une mission officielle à mener à terme, et nous devons rencontrer les vieux sages de la cité mère. Mais lors de notre dernière étape on nous a mis en garde : un mercenaire serait à nos trousses et il aurait projeté de nous livrer à des personnes plus haut placées qui ne veulent pas que nous atteignions la vieille capitale. Le mercenaire est un géobatracien
(13), et nous l’avons croisé à deux reprises lors de notre voyage. Nous vous serions très reconnaissants si vous aviez une quelconque idée pour nous aider, car nous sommes un peu coincés.
« Bien, bien. Je crois que j’en sais assez pour ne pas avoir envie d’en savoir plus. Mais tout d’abord, pas de panique madame, je peux vous aider. » A ces mots, chacun relâcha à l’unisson sa respiration. Le ton serein de ce songe d’Actile mettait en confiance, et ne laissait aucun doute sur le fait qu’il allait les aider. Il jeta un regard furtif vers son collègue endormi, et plissa un peu les yeux, comme s’il était agacé que son ami dorme. A l’évidence, il allait devoir tout lui expliquer à son réveil et cela l’énervait profondément.
« Comment vous appelez-vous ? » s’enquit Jérôme qui voulait être un peu courtois.
« Je m’appelle Pastor, et mon ami qui dort se nomme Barnabé. Ne vous inquiétez pas, vous n’aurez aucun problème pour vous cacher ici, si nous vous guidons. C’est notre territoire, et sur ces portions de terre seuls les songes et leurs parents peuvent s’y retrouver. D’ailleurs Il faudrait bien que Barnabé se réveille un jour… »
Ils attendirent encore une dizaine de minutes, l’atmosphère se détendait progressivement. Jérôme retravaillait sans cesse son itinéraire, et remerciait le ciel d’avoir placé ce Pastor sur sa route. Les batraciens firent plus ample connaissance avec lui, il était très aimable, malgré son air un peu hautain et ses manières. Si les gens étaient corrects avec lui, il était le plus parfait des gentlemen. Soudain, le sieur Barnabé remua. Il avait ôté sa chemise pour la sieste, et, en relevant la tête, il ne put masquer sa gêne devant tous ces inconnus.
« Ils sont en cavale, on va les aider à sa cacher. » déclara Pastor qui voulait couper court à toute discussion inutile. Barnabé balbutia et enfila sa chemise alors qu’il reprenait plus ou moins ses esprits.
« Je croyais que les félidés ne dormaient que d’un œil ? » dit Ra Zoo La ironiquement.
« Pas ceux là ! » répondit aussitôt Pastor, qui s’attendait plus ou moins à une


(13) : Reptile batracien qui s’est développé et vit surtout sur la terre.


remarque à un moment où à un autre. Barnabé avait fini de se rhabiller, et il fallait donc se mettre en route. Pastor indiqua une direction, et Pavoise qui se rappela soudainement qu’ils s’étaient arrêtés à cause de sa douleur au pied feignit le désarroi. Pastor, qui avait suivi la scène, précisa que c’était tout à côté. Ceci ravit le pauvre Pavoise, qui n’avait manifestement aucune envie de se fatiguer, habitué trop rapidement au luxe des ailes volantes. Ainsi, ils se remirent en route, Pastor et Barnabé en tête, et les batraciens à la traîne.
A l’évidence les guépards maîtrisaient bien mieux le terrain que les batraciens. Cinq minutes furent suffisantes pour se rendre à destination. Là où les guépards arrêtèrent leur course, il n’y avait rien. Intrigués, les batraciens et Jérôme scrutaient partout à la recherche d’un tunnel, ou d’une entrée, mais il n’y avait que de la roche à perte de vue, toujours ces mêmes roches beiges. Barnabé s’agenouilla et frotta les petites pierres, remua le sable, jusqu’à ce qu’il trouve quelque chose qu’il manipula, comme un petit loquet.
Là, un énorme bras de pierre bougea et laissa apparaître un trou béant, à l’intérieur duquel on pouvait se faufiler sans problème. L’intérieur était aménagé, on pouvait emprunter une série de marches qui s’enfonçaient dans la terre. Le salut. Barnabé commença à descendre le premier. Jérôme, soucieux de l’avancée de leurs poursuivants, jeta un dernier regard au loin en arrière. Il activa sa vision améliorée. Effectivement, ils suivaient toujours, et avaient déjà grignoté un peu de terrain par rapport à précédemment. Le problème des oiseaux chasseurs était finalement résolu. Jérôme fut l’avant-dernier à emprunter les marches.


« Bienvenue ! » S’exclama Pastor, avant de s’enfoncer dans la grotte à son tour. Manifestement, il s’agissait de leur habitat, ou un passage qui permettait d’y accéder. « Ces galeries ont été creusées il y a un millier d’années standard. Peu de gens en connaissent l’existence, y compris au sein de la communauté des songes d’Actile… En fait, elles étaient prévues pour des dispositifs d’urgence, comme des évacuations des cavernes d’exploitation, ou encore en cas de bombardements gamma trop puissants. En bas, il y était développé un revêtement aussi solide et compact qu’il arrêterait ces types de rayons.
Avez-vous entendus parler des rayons gamma ? »
En toute honnêteté, chacun fut bien forcé d’admettre que ces rayons leur étaient inconnus, et Jérôme n’eut qu’un bref effort de pensée pour en acquérir tout le savoir élémentaire. Les rayons gamma étaient des rayonnements dans une certaine longueur d’onde qui manifestaient la présence quelque part dans le cosmos d’un dégagement d’énergie incommensurable, démesuré, démentiel, abasourdissant. Il existait diverses théories à leur sujet. Il était certain, de fait, que ces rayons traversaient l’univers de part en part et que dans une certaine mesure ils pourraient s’avérer néfastes pour certains types d’organismes. Il fallait trouver un moyen de leur échapper. Les songes d’Actile s’étaient penchés depuis longtemps, apparemment, sur cette question.
Malicieusement, Jérôme fit comprendre à Pastor qu’il connaissait le sujet à propos des rayons gamma. C’est une partie de l’histoire de son peuple que Pastor raconta ainsi, alors qu’ils s’enfonçaient encore et toujours sous le désert rocheux. Bientôt, les marches se firent de plus en plus espacées, et finalement elles disparurent. Elles laissèrent place à un sol lisse et poli, mais l’obscurité forçait les batraciens et Jérôme à marcher d’un pas hésitant, chacun redoutant toujours de rater une petite marche à l’improviste. Le système d’éclairage était très changeant, et Jérôme tenta de s’approcher d’un des vases accrochés aux parois, puis, avec fierté, Pastor en expliqua le fonctionnement.


« Ces bruits de froissement que vous entendez. Vous les entendez de temps en temps n’est-ce pas ? » Jérôme et les autres approuvèrent par des signes de tête. « Et bien, voyez-vous, dans ces vases à demi transparents, il y a des petites lucioles.
Ces petites maraudes ont la fâcheuse habitude de sécréter une substance fortement phosphorescente lorsqu’on les dérange dans leur sommeil. Et elles passent d’elles-mêmes le plus clair de leur temps dans les vases. Sinon, elles s’infiltrent dans les roches. Mais nous nous occupons régulièrement d’elles, alors elles restent par ici. Ces petites bestioles sont bien plus intelligentes qu’on ne le pense. »
Et effectivement, pendant la descente, Jérôme avait bien remarqué que certaines parties n’étaient pas du tout éclairées. Pastor raconta toute l’histoire de sa colonie de songes au fur et à mesure qu’ils avançaient dans ce dédale de couloirs et de pièces plus ou moins obscures. Ils longèrent une sorte de mezzanine en pierre dotée d’un rebord plein. De là où ils étaient, ils ne pouvaient que deviner par l’écho et les courants d’air plus frais qu’ils avaient sur les côtés une salle aux dimensions immenses. Les batraciens et les guépards d’Actile avaient des origines fondamentalement différentes. Cependant, des milliers d’années en cohabitation proche avaient permis un rapprochement certain entre les deux peuples. Au moins, une grande influence. Par exemple, le côté scientifique des batraciens d’Ephez avait déteint sur cette communauté de félins. Si ces derniers en étaient aujourd’hui à arranger les molécules entre elles pour trouver l’arrangement maître, qui résisterait à l’intrusion des rayons gamma, c’était bien grâce à l’influence des batraciens et leur grand art curieux moléculaire. D’autres points communs existaient. Parfois, si les peuples vivent les mêmes tragédies, ils évoluent inconsciemment dans la même direction. Il arrive que l’histoire les rapproche, qu’ils avancent main dans la main. Les songes d’Actile avaient vécu une histoire similaire à celle des batraciens, mais ceci n’était pas un tabou, dans la mesure où le secret avait été tellement bien gardé qu’il s’était presque perdu dans les limbes des descendances des plus riches familles de ce monde. Quelques personnes disposaient encore de la vérité, mais après des millions d’années la vérité est un concept qui a tendance à s’effilocher jusqu’à vous échapper complètement.
Parfois, la vérité se transforme en son contraire. Aujourd’hui, aucun des guépards qu’ils auraient l’occasion de croiser, ne penserait un seul instant que son cher peuple avait vécu la même tragédie que celle des batraciens qui fuirent Ephez, perdant la moitié de leurs frères dans la destruction pure et simple de leur planète. C’était impensable. Pourtant, leurs descendants avaient eux aussi, bien avant l’histoire d’Ephez, croisé la route stellaire des ondoyantes. En effet, le peuple des guépards d’Actile avait assis sa connaissance sur l’astronomie, et l’observation des étoiles et leur étude avait toujours été une préoccupation quasi obsessionnelle.
Arrivés à un niveau de connaissance avancé, ils développèrent les voyages spatiaux et ils s’étaient dispersés sur plusieurs grandes planètes avant de s’établir sur Iota. Il ne s’agissait pas d’une tragédie à proprement parler, puisque leur peuple n’eut pas à souffrir autant de pertes. Mais il y avait eu des morts. Oh, bien sûr, cet évènement n’avait pas du tout marqué l’inconscient collectif comme c’était le cas pour les batraciens. Et tout cela était bien lointain maintenant. Pour les songes d’Actile, Iota était à une place stratégique d’un point de vue cosmique et notamment d’un point de vue astronomique. En tout cas, dans ses origines lointaines, ce peuple provenait d’un autre système planétaire. De la même façon qu’il existait différentes races spécifiques de batraciens, il y avait diverses espèces de songes. Parfois on utilisait seulement la dénomination plus générale, et le terme de songe n’entrait en jeu que lorsqu’on désignait les descendants directs d’une lignée particulière. Les compagnons de Jérôme, par exemple, faisaient partie de la famille principale de batraciens, dont l’évolution fut tournée davantage autour de l’eau et de son rôle prépondérant. Les géobatraciens, avaient au contraire évolués plutôt sur la terre ferme, et ceci expliquait leurs différences morphologiques. Dans le détail, ces différences étaient énormes. Grossièrement, on remarquait bien au premier coup d’œil une différence d’apparence, tant les gens de Toutakoutékalé étaient imposants, et forts, alors que l’espion dresseur d’Atmendou était beaucoup plus frêle, et fin. De la même manière, il proliférait sur Iota de nombreuses espèces félines dont celle de la montagne d’Actile était de loin la plus évoluée, la plus avancée.


Et lorsqu’un groupe de batraciens en détresse rencontre des songes d’Actile, ces derniers offrent toujours leur aide.
Leur progression continuait, et ils n’avaient encore croisé personne. Alors qu’ils traversaient une énième salle, où on pouvait malgré tout distinguer des signes flagrants d’activité, comme des sièges épars, des consoles de commande poussiéreuses, Jérôme se demandait pourquoi les lieux étaient à ce point abandonnés :
« Excusez ma curiosité impolie mais n’est-il pas étrange que ces lieux, ces entrepôts, toutes ces salles soient aussi désertes ? Quand je regarde autour de moi j’ai le sentiment que personne ne met plus les pieds ici depuis bien longtemps. »
Pastor approuva de la tête, comme s’il s’attendait à ce genre de remarques et cela ne le gêna point.
« La question est très pertinente. Le fait est que ces lieux sont extrêmement vieux, il fut un temps où il y régnait une activité intense. Voyez-vous, je dirais même que ces lieux sont exceptionnellement vieux. En ces temps reculés, l’atmosphère de Iota n’était pas saturée en éléments bios absorbants. Ces éléments particuliers combinés avec diverses molécules ont, pense-t-on, modifié petit à petit le climat, et ont favorisé la progression du désert rocheux jusqu’à des limites insoupçonnables. À l’époque, la surface avait une toute autre allure, la vie régnait sans partage sur cette partie de la planète. Aujourd’hui, il n’y a plus que roches prurigineuses à la surface. J’utilise ce terme car il faut se méfier ! Le contact prolongé de ces roches beiges avec l’épiderme provoque d’affreuses démangeaisons ! Et plus le désert progressait, plus les gens voulaient partir. Jusqu’au jour où, bien entendu, tout le monde est parti d’ici. Avec Barnabé, nous ne faisons que…surveiller les lieux. »


Jérôme, dans cette hésitation à la fin de sa phrase, eût l’impression qu’il cachait quelque chose. Il ne voulait pas dire pourquoi ils se trouvaient là. Pastor s’était piégé tout seul. Il ne s’agissait certainement de rien de grave, mais Jérôme prit note de ce comportement hésitant. Il le remercia de sa réponse, et ils entendirent plus loin des cris d’effroi. Barnabé, qui avait pourtant précisé qu’il fallait s’en méfier, n’avait pas gardé consciencieusement la tête de la marche. Ainsi, Pavoise et Ra Zoo La tombèrent nés à nés avec une colonie de charognards. Les charognards étaient l’équivalent des rats sur Terre. Ils leurs ressemblaient mais on leur devinait plutôt, dans cette pénombre, un visage de rongeur. Ils se trouvaient probablement à la limite entre les rats et les ragondins, ou quelque chose de ce genre. Dans tous les cas, ces bêtes étaient repoussantes et puissantes lorsqu’elles se déplaçaient en meutes. Là, il fallait laisser passer la colonie sans bouger, mais Pavoise ne parvint pas à réprimer une violente envie de les repousser, tandis que Ra Zoo La, effrayée, poussait des cris stridents. Cette scène épique prit rapidement des allures de batrachomyomachie, qui par ailleurs était un terme en vogue sur Iota pour désigner les combats ancestraux entre rats et grenouilles. Après quelques coups de pattes bien placés, Pavoise laissa passer les affreuses bestioles et Ra Zoo La retint l’espace de quelques secondes sa respiration. L’alerte retombée, les déambulations caverneuses reprirent leur cours normal. Finalement, ils atteignirent l’endroit où vivait la petite colonie de Pastor et Barnabé.

Chapitre 16

XVI – Les sociétés secrètes.


La monotonie du trajet fut brisée alors qu’ils croisèrent le premier songe d’Actile depuis qu’ils avaient fait la connaissance de Pastor et Barnabé. Pavoise, toujours avec Ra Zoo La, en tête du cortège, furent tous deux pris d’une crise de timidité quand ils réalisèrent qu’ils n’étaient plus seuls dans cet immense réseau de tunnels, et de salles désertes. Le félin se tenait, immobile, manifestement il montait la garde, et il ne bougea pas le moins du monde quand Pavoise fut à portée de son regard. Les batraciens, eux, restèrent figés et laissèrent Barnabé reprendre la tête instantanément. Il héla à son collègue qu’ils ramenaient des invités, et cela n’eut pas l’air de gêner le guépard qui les salua au fur et à mesure qu’ils passaient. Puis, ils croisèrent un deuxième guépard, puis un troisième. Finalement, ils étaient au beau milieu d’un village souterrain, et les batraciens, surpris, ne pouvaient bien évidemment pas s’empêcher de faire le rapprochement avec leur village natal. Ils n’avaient tout simplement jamais eu vent que les songes d’Actile pouvaient eux aussi vivre dans des villages sous la surface. Dans la bouillie de données holoaxique, il n’était nulle part mentionné ce genre de détails à propos des songes, mais il y était précisé l’existence de sociétés secrètes. Après tout, peut-être était-ce là un de ces microcosmes particuliers. Personne ne s’offusquait de la présence d’étrangers, mais on sentait bien que certains regards s’attardaient sur les nouveaux venus.


C’était l’heure de la relève pour Pastor et Barnabé. Toujours accompagnés de Jérôme et des batraciens, ils allèrent au point d’échange des rôles, comme ils l’avaient appelé. Ce point de rendez-vous était tout simplement un lieu où comme son nom l’indique, on s’échangeait des fonctions, toutes plus diverses les unes des autres. Après un certain nombre de séquences de travail, ils rentraient se reposer ou vaquer à leurs occupations. Barnabé avait encore du service à prendre. Il échangea un boîtier avec un de ses congénères, et Pastor ressortit également de sa flanelle grise un petit boîtier qu’il replaça consciencieusement dans une machine noire qui avala le petit boîtier dans un bruit de piaillements de satisfaction.
Il salua Barnabé, qui repartait sur un autre site, et ce dernier souhaita bonne continuation aux invités. Enfin, Pastor proposa aux autres de se rendre chez lui pour se reposer un peu. Tout le monde accepta sans hésiter. Les ailes volantes commençaient à peser sérieusement, et un peu de détente serait bienvenue. En quelques minutes, ils étaient dans l’antre de Pastor, une petite grotte coquette creusée dans la roche. Ici, comme dans tout le village, tout avait un reflet jauni. Même lorsque tout était propre, dépoussiéré, parfaitement rangé, il restait cette petite atmosphère, cette couleur jaunâtre dans la roche qui rendait à chaque élément un aspect ancien. La première pièce dans laquelle on pénétrait chez Pastor était également la pièce principale, et d’ailleurs c’était ainsi chez presque tous les songes de cet endroit. Les habitations avaient toutes la même configuration : il insista sur ce point quand ils franchirent le pas de sa porte. Chacun ôta son attirail, et finalement tout le monde se mit à l’aise alors que Pastor entamait maladroitement un discours de bienvenue. De toute évidence, ce jeune songe n’avait pas souvent de visites pendant l’année. Tout le monde s’installa à la table construite dans la roche. Pour la seconde fois, Jérôme eut l’occasion d’admirer à quel point on savait tailler la roche sur Iota. La quasi-totalité du mobilier était ainsi le résultat d’un véritable travail de forçat. Chaque objet ici semblait avoir des fonctions que les autres ne comprenaient pas. Pavoise, incapable de se priver de toucher les objets, manipulait avec curiosité une boîte métallique de forme triangulaire. Celle-ci n’avait absolument aucun bouton, rien d’apparent en tout cas. Pastor, qui cherchait quelque sujet de conversation, en profita pour raconter l’histoire de sa famille.


« L’objet que vous tenez là sert à communiquer avec mes parents. »
À cet instant précis tous les regards se tournèrent vers Pavoise. Tout le monde le regardait avec un air un peu agacé, sauf Pastor qui réalisa aussitôt, et avec justesse, que Pavoise était certainement le petit touche-à-tout de la bande. Pavoise haussa les épaules, et reposa doucement l’appareil sur la table. « Voyez-vous, je suis originaire de la montagne d’Actile ! » Il était apparemment très attaché à ses origines, et effectivement Il y avait autour du mont d’Actile une sorte d’aura bienfaisante, qui vous assurait d’être toujours reconnu par vos semblables en tant que membre éminent de la grande société des songes d’Actile. « Mes parents demeurent toujours là bas, de l’autre côté de la planète, au bout du monde… » Il soupira et cherchait ses mots.
« Cet appareil triangulaire me permet de communiquer avec eux, et lorsqu’il est en marche les trois panneaux se déplient et me restituent leur image et le son de leur voix. Comme il est étrange de voir que nous sommes du même monde vous et moi, mais que nous n’utilisons pas du tout les mêmes technologies et n’avons jamais épousé le même mode de vie. »
Il s’en suivit un débat animé : Jérôme devait préciser qu’il n’était en aucun cas de leur monde, et introduire en douceur l’explication de sa présence sur Iota s’annonçait comme une entreprise délicate. Pour les batraciens, qui se découvraient un formidable point commun avec la communauté des songes, en constatant qu’ils vivaient parfois eux aussi dans des cavernes, il s’agissait d’une découverte formidable. Ils lui expliquèrent que bien au contraire, ils avaient apparemment beaucoup plus de points communs qu’ils ne l’auraient pensé. Pastor servit des rafraîchissements à base de plantes du pays et déposa également une belle jarre rose de sélotonine sur la table. Elle était ancrée dans un agencement de barres protectrices qui la faisaient tenir debout sur la pierre. La conversation dura plus d’une heure, et après quelques gouttes de sélotonine, Jérôme tomba dans un profond sommeil réparateur. En s’endormant il rêvait que toutes les voix se mélangeaient, et il ne les entendait plus via le traducteur automatique émanant de la grande conscience de l’holoaxe. Ra Zoo La était toute attendrie par Jérôme qui ne tenait plus le rythme, aussi elle demanda où elle pourrait l’installer pendant qu’ils continueraient de discuter. Il lui indiqua une petite pièce qui faisait office de chambre dans le fond. En se déplaçant dans le couloir qui menait à la chambre, Ra Zoo La heurta un alambic (qui manifestement servait à la distillation de l’alcool de sélotone), dont la chape se détacha et frappa le sol dans un étonnant vacarme. Jérôme, épuisé, n’ouvrit qu’avec peine un de ses yeux, et entraperçut le visage de Ra Zoo La à qui il s’adressa en somnolant, comme s’il parlait à sa mère. Ra esquissa un sourire, et, avec précaution, le déposa sur un lit en forme de coussin géant gonflé, qui épousa doucement les formes de Jérôme au fur et à mesure qu’il s’enfonçait dedans. Ra s’excusa pour avoir fait tomber le couvercle de l’alambic, et ne manqua pas de montrer son étonnement à propos de la présence de cet objet chez Pastor. L’activité de fabrication de l’alcool était très règlementée et surtout n’avait jamais été une connaissance spécifique des félidés.


« Apparemment, vous n’êtes pas aussi jeunet que vous le laissez paraître ! » Il eut un large sourire complice et lui avoua qu’il avait toujours fait plus jeune que son âge réel. Pastor avait l’air d’un jeune félin futé. Il emmagasinait chez lui toutes sortes d’objets insolites, notamment des vieux instruments d’astronome, et des vieilleries qu’il s’attelait parfois à remettre en état de marche. Ce vieil alambic en était l’exemple le plus flagrant. Il raconta comment il l’avait négocié sur les marchés en plein air des écailleurs de pierres du côté nord de la cité de Matrimethek. Il avait réussi à montrer au vieux singe comment faire une belle grimace ce jour là, et n’en était pas peu fier. Au fond, on sentait que Pastor était un garçon qui avait soif d’aventure. Avec les coupes de sélotonine qui s’éclusaient au fur et à mesure des discussions, les langues se délièrent tout naturellement. L’explication de Jérôme concernant sa présence sur Iota avait été plus qu’évasive, intentionnellement. Il ne voulait pas trop se découvrir face à cet inconnu, même si ce dernier leur avait fourni une salvatrice porte de sortie. Ils parlèrent pendant des heures. Après de longs récits, Pastor connaissait quasiment tous les détails de l’aventure dans laquelle Jérôme et les quatre batraciens étaient embarqués. Même Ra Zoo La, qui avait bu un ou deux verres, se mit à penser tout haut et déplora à voix haute d’avoir failli à garder ce secret. Elle expliqua que Jérôme n’allait pas être content, et s’esclaffa si fort qu’elle eut à se tenir le ventre, et finalement ria tellement fortement qu’elle en tomba à la renverse. Pastor, admirablement éméché, se tenait aux pieds de la table en ricanant bêtement. Après ce dernier fou rire, les esprits se calmèrent un peu. La chute de Ra Zoo La avait réveillé Jérôme, mais il ne bougea pas de sa couche. Il était trop bien installé, et ne voulait pas bouger tout de suite. Il écouta la suite de la conversation, et il entendit clairement une autre allusion de Logiqx à propos du fait qu’ils avaient trop parlé. Pastor afficha un air un peu plus grave. Manifestement, il tentait de rassembler ses pensées, comme s’il avait quelque importante déclaration à faire. Grossièrement, il leur annonça qu’il savait à propos de leur présence dans les parages. « Voyez-vous, nous sommes ici attachés à connaître tout ce qu’il peut se passer d’important sur cette planète. C’est le but de notre petit réseau. Ici, nous travaillons, nous avons des prétentions scientifiques et écologiques, mais lorsqu’un peuple de la galaxie qui n’a pas donné signe de vie depuis environ 5000 années standard débarque dans la capitale à la recherche d’un hurluberlu d’une espèce qui n’a d’ailleurs jamais existé de par chez nous, nous nous devons, et j’insiste, il est de notre devoir de nous tenir au courant. »


Du fond de son lit, Jérôme assimilait les paroles de Pastor, les retournait et les retournait sans cesse, en essayant de déterminer si le ton de sa voix était honnête. C’était le cas, car personne ne pouvait dissimuler le mensonge après avoir ingurgité un certain nombre de coupes de sélotonine. Le timbre de sa voix était celui d’un félin ivre. Tout le monde jouait cartes sur table désormais. Il s’agissait d’agir avec circonspection.
« Certains membres de cette caverne ont déjà eu l’occasion de travailler dans l’ancienne cité de Matrimethek. Le lieu est mythique, c’est pourquoi les constructeurs ont du se manifester là-bas. Enfin, si j’en crois ce que vous m’avez raconté, ils ont également mis des gens à votre recherche dans d’autres régions. C’est très positif, ça signifie qu’ils n’en savent pas tant que ça. Voilà ce que je sais : nous sommes en contact régulier avec des songes qui travaillent dans la cité. Ces gens connaissent des gens très bien placés, et sont de bonne confidence. On leur a avoué qu’un envoyé des constructeurs serait venu en personne parler à quelqu’un qui travaille au siège du concile. Et voilà ce qui est ressorti de cette entrevue : il aurait menacé de réduire la cité en poussières s’ils ne réussissaient pas à mettre la main sur un espion de la race humaine, qui aurait débarqué il y a peu de temps sur Iota ! Quelques uns des vieux sages sont au courant, mais pas tous. Il est hors de question pour eux que cette rumeur soit colportée. Je pense même que personne là-bas n’a apprécié cette intervention pleine de menaces sordides. Les temps ont changé. Nous ne sommes plus des pantins à qui on peut faire avaler tout et n’importe quoi. Aussitôt que le constructeur avait terminé ses odieuses calomnies, son interlocuteur était déjà du côté de l’humain en question. En revanche, je n’ai jamais entendu parler de ce géobatracien. Peut-être travaillait-il pour les constructeurs, cela semblerait plausible.
« Donc vous saviez dès le départ ce que nous faisions ici ?
« Je m’attendais juste à la venue d’un humain, et je savais d’une autre source qu’il était accompagné, mais, n’ayant jamais vu un humain, il est difficile pour moi de dire que je savais. Je savais un petit peu… » Et il sourit amicalement.
« J’ai tout de suite compris que ce Jérôme était la personne recherchée. Les constructeurs ne sont pas aimés ici, pas plus que sur Matrimethek. Vous n’avez que des amis dans le coin. » Jérôme en avait assez entendu, il voulait se lever et poser quelques questions à propos de cet émissaire des constructeurs. Il voulait également savoir s’il existait des représentations de ces étranges déformeurs d’espace.
Le symbiote, qui avait opéré une fusion presque permanente et parfaite avec l’organisme de Jérôme, relâchait son emprise pendant le sommeil. Cela pouvait se remarquer par sa couleur, plus foncée lorsque Jérôme était assoupi. Ce soir là, il était complètement noir, et des protubérances donnaient un aspect tout particulier à Jérôme. Le long de ses jambes, des petites lianes de cette matière symbiotique retombaient vers le sol, puis se rétractaient, en se recroquevillant, et remontaient se fondre à la masse organique un peu plus haut au niveau des cuisses. De tous petits morceaux luniformes semblaient se détacher et danser dans les airs, pour finalement se rétracter et se remettre dans leur position initiale. Jérôme, qui remarqua immédiatement le phénomène, attendit quelques instants, seul dans sa chambre jaune. Comme la petite agitation du symbiote était permanente, mais diminuait légèrement, il lutta de toutes ses forces pour réprimer cet effet. C’était peine perdue, l’effort était trop fatiguant. Jérôme se rendit dans la salle de réception, et d’emblée précisa qu’il avait entendu et qu’il n’était pas nécessaire de lui expliquer pourquoi ils avaient livrés toute la vérité à Pastor. Ce dernier, à la vue des protubérances symbiotiques, eut un sursaut d’effroi, et pointa de sa patte velue les jambes du jeune terrien :
« Est-ce…est-ce que c’est normal ? Vous avez vus cette étrange chose ?
« Et bien, c’est mon symbiote ! » Répondit Jérôme, inflexible. Comme il ne ressentait rien de particulier ou de désagréable, il ne s’inquiétait pas de ce curieux phénomène. Cependant, il se passait à l’évidence quelque chose. Pastor demanda à en savoir plus. Jérôme réfléchit alors un instant, et expliqua les rétroactions du symbiote avec son propre organisme. Pastor, qui avait l’air de connaître ce type de combinaisons organiques, n’en était pas moins émerveillé. Il regardait Jérôme avec des grands yeux écarquillés, comme si quelque chose d’inespéré venait de lui tomber dans les bras. Sa vélocité était admirable. Avec une incroyable dextérité, Pastor plongea de côté, se faufila à travers le mobilier et les batraciens, en disant rapidement qu’il revenait de suite. Il allait chercher quelque chose dans le bric-à-brac de sa demeure. En revenant, il prit un air un peu grave, et annonça qu’il avait quelque chose à leur montrer. Personne n’y vit un inconvénient, et aussitôt dit, ils ressortaient de la petite maison de Pastor. Jérôme luttait tant bien que mal pour contrôler le symbiote qui remuait toujours de plus belle. Pastor prit la parole en marchant, d’un pas décidé. Lorsqu’ils croisaient les gens de sa propre communauté, il baissait d’un ton, ou alors changeait complètement de discours.
« Notre communauté est secrète. D’ici, d’importantes décisions sont prises qui concernent l’ensemble de notre communauté d’Actile et d’ailleurs. Il ne faut pas croire que le centre névralgique de nos orientations en matière de politique et de diplomatie se situe forcément dans la cité des sages. Aujourd’hui, le rôle de la cité est plutôt…symbolique voyez-vous. Ho, bien sûr, chacun rêve d’y travailler, et le prestige lui, n’a pas diminué. Comme je l’ai déjà précisé, notre peuple en a eu assez de l’hypocrisie générale qui régnait dans certaines régions du cosmos. Pour survivre, il a fallu être méfiant, distant, parfois. Cet épisode des constructeurs en dit long selon moi. Connaissez-vous les acta rus ? »
Les batraciens opinaient du chef. Ce terme désignait un type d’oiseau établi sur Iota. Lorsque Jérôme fouilla dans ses pensées par le biais de l’holoaxe, il obtint des descriptions précises de la nature de ces volatiles. Il s’agissait, ni plus ni moins, d’oiseaux migrateurs vivants sur Iota. Jérôme ne put s’empêcher de faire la comparaison à voix haute, et mentionna avec nostalgie le terme d’oiseaux migrateurs.
« Et bien, voyez-vous, les constructeurs me font penser à de vulgaires acta rus. En vol parfaitement ordonné, ils se relaient régulièrement aux postes de tête du vol migratoire. Potentiellement tous semblables et tous chefs, ils ne le deviennent effectivement qu’à un moment donné ou provisoirement. Ils agissent chacun pour soi, chacun pour tous, et finalement, il ne s’agit que d’une seule machine géante qui agit pour elle, dans un but ultime. Comment voulez vous placer une once de confiance en de tels monstres de la nature. Pourquoi des êtres dont l’intelligence a permis la maîtrise totale de l’espace-temps auraient subitement besoin de nous ? Et maintenant vous, dans cette combinaison organique, vous allez bientôt comprendre mais je crois que nous sommes au bord de quelque chose d’incroyable, peut-être de terrible à la fois. Mais suivez-moi, je vous en prie, vous allez mieux comprendre. » Et il faisait signe de presser le pas, il avait l’air assez remué. Ils passaient dans des zones moins fréquentées, et ils arrivèrent devant une entrée digne de temples égyptiens. Cela pouvait aussi bien être l’entrée d’une mine, mais en fait il s’agissait d’un passage ancien, que plus personne du peuple des songes n’empruntait aujourd’hui. Subitement, quelque chose d’insolite avait apparemment poussé Pastor à les emmener à l’intérieur. Il emboîta le pas et emprunta les quelques marches qui traversaient une entrée sculptée en forme de gueule béante de baleine. De part et d’autres des balustrades, des statuettes de serpents à crête s’entortillaient en équilibre apparent sur les acrotères couleur émeraude qui étaient disposés dans les marches. L’arrangement de la pierre laissait croire que l’entortillement des serpents servait en fait de poignées pour faciliter la montée de l’escalier.
« Il y a encore un petit trajet à effectuer. » Et il prit place sur un tapis roulant, invitant ceux qui l’accompagnaient à faire de même. Le tapis était relativement étroit, et il était préférable de s’y installer les uns derrière les autres. Tout était sombre, mais vers le bout de ce grand couloir on voyait un peu plus distinctement. En progressant, Jérôme eut une vue sur une énorme sculpture, dont la taille suggérait que cet endroit où ils circulaient était bien plus vaste que ce qu’on aurait pu imaginer. Au loin, sur sa gauche, il vit ainsi trois gros arcs, comme du béton, qui se croisaient, penchés tels des œuvres d’art moderne. Les trois arcs semblaient encercler un petit bâtiment d’où partaient de grands couloirs cylindriques vers le plafond, mais on ne distinguait pas très bien à cause de l’obscurité. C’est alors que Jérôme remarqua la profondeur des lieux, et eut un petit soubresaut nerveux quand il remarqua finalement que sur les côtés du tapis roulant, il n’y avait plus rien ou presque. De nombreux passages se faisaient dans le vide, il se serait probablement rompu le cou en tombant d’une telle hauteur. Patiemment, chacun observait l’obscurité de la caverne, en essayant d’imaginer à quelle hauteur se situait le plafond de la salle. Le bruit caractéristique du tapis, qui semblait être un mélange de frottement de ferraille mal huilée et d’incessant roulis d’engrenages, semblait vaguement dédoublé. Parfois, sans raisons apparentes, le tapis molletonné déviait de sa trajectoire, et empruntait de légers détours, puis reprenait sa direction initiale. Parfois, on devinait au bruit qu’un autre tapis passait par-dessous. Finalement, plus on progressait, plus on pouvait distinguer les bruits relatifs à d’autres tapis qui passaient non loin de là. Après de longues minutes, ils arrivèrent à un endroit légèrement différent. L’odeur de renfermé qui régnait dans la première salle s’atténuait, et l’obscurité diminuait. Là, on commençait à bien distinguer les autres tapis qui croisaient leur route.
« Bientôt, nous allons changer de route programmée ! Tenez vous prêts à me suivre surtout. »
Tout naturellement, Pastor prévenait qu’il fallait bientôt changer de tapis en cours de route. Ça n’avait pas l’air de le déranger, les batraciens et Jérôme furent un peu incommodés mais ça ne serait somme toute difficile pour personne. Maintenant, Jérôme sentait l’odeur âcre du souffre et des métaux chauffés titiller ses narines, éliminant progressivement l’odeur de rance et de poussière. Il y avait manifestement dans les parages une fonderie de métaux, ou quelque chose de ce genre.
« Je me demande comment fait cet échafaudage de tapis pour tenir dans le vide de la sorte… » Se demandait Jérôme, intérieurement. En effet, ils ne croisaient jamais de pylônes, ou quoi que ce soit de semblable pour soutenir l’ensemble des constructions. Mais ce n’était pas là le premier prodige que Jérôme avait l’occasion d’observer sur Iota, et il se laissa emporter doucement par la mélodie saccadée du roulement des tapis. Bientôt, plusieurs embranchements se croisèrent les uns après les autres, et, à chaque nouvelle croisée, le mouvement du tapis ralentissait fortement. Apparemment, la vitesse diminuait pour permettre justement ce changement de direction. Prestement, Pastor sauta sur une des nouvelles passerelles et invita tout le monde à faire de même. Ce fut chose faite, et le chemin reprit son cours. En se retournant, Jérôme, qui fermait la file, observait cet étrange assemblage d’arcs de pierres, et y voyait là quelque chose d’antérieur à la vie des songes d’Actile, antérieur aux batraciens, quelque chose en marge de la société habituelle de Iota. Comme ils avaient déjà pénétrés une nouvelle salle, Jérôme vit la sculpture disparaître derrière les parois ciselées des murs.
L’odeur devenait épouvantable, comme du souffre ou de la chaux séchée, mêlée à l’humidité de la pierre. Durant tout le trajet, l’activité autonome du symbiote avait repris de plus belle, et certaines parties du corps de Jérôme semblaient danser et sautiller comme les petites flammes d’un feu que l’on remue. Brusquement, alors qu’il commençait seulement à redouter que quelque changement brutal n’ait de nouveau lieu dans son propre organisme, il ne put s’empêcher de sombrer dans une transe désagréable. Figé, il était passé littéralement dans une autre dimension. Il était toujours sur le tapis, toujours conscient. Mais des choses avaient changé. Des silhouettes apparaissaient par intermittences. Logiqx, juste devant lui quelques secondes auparavant, était toujours visible mais semblait horriblement lointain. En fait, ce n’eut pas été différent si Jérôme avait été dans le plus bizarre des rêves. Soudain, il remarqua des gens sur les tapis. Des batraciens, des songes d’Actile, des soldats mouches en cuirasses… Toute la population de Iota était représentée ici, tous affichant le même regard vide de sentiments.
L’image était morbide, le teint livide des uns et des autres évoquait quelque diablerie, comme une procession de morts vivants, ou de corps dépourvus d’âme, qui erraient sur un tapis automatique, en attente d’un recyclage. Devant lui, les amis de Jérôme ne réagissaient pas le moins du monde, et paraissaient toujours aussi lointain. Les croisements avec des tapis allant dans d’autres directions se multipliaient, et Jérôme voyait bientôt la fin du trajet approcher. Soudain, un bras l’agrippa, c’était un de ces crapauds à la taille fine. Sans aucun mot, ni aucune expression particulière sur le visage, il tentait de l’entraîner avec lui. Sèchement, Jérôme mit un coup de coude pour se dégager. Comme l’autre insistait, il se décala légèrement et sauta sur un tapis qui passait justement à sa hauteur. De cette façon, il put échapper à l’emprise du batracien blême. Peu après, le trajet sur les tapis automatiques toucha à sa fin. La lueur d’un feu intense éclairait la grotte et l’air s’était finalement rafraîchi. Pour Jérôme, il semblait que c’était la fin d’un mauvais rêve. Ses compagnons étaient de nouveau là, auprès de lui. Jérôme ne chercha même pas à comprendre ce qu’il venait de lui arriver. Pastor se posta à l’entrée de la pièce illuminée, et leur fit signe à tous de rentrer. Le cœur de Jérôme s’emportait, quelque chose vibrait en lui, quelque chose l’appelait. En entrant dans la petite pièce éclairée, il ne vit qu’un grand œuf transparent, qui brillait aveuglément. Au dernier plan, des flammes dansaient le long des parois. Dans l’oeuf, une créature qui avait quelque chose des animaux marins avait l’œil figé sur les nouveaux arrivants. Immédiatement, Jérôme entendit le son d’un crissement : c’était cet étrange chose qui s’adressait à lui. Ils étaient en communication télépathique, et Jérôme comprenait tout grâce au traducteur intégré de la combinaison symbiotique. Au loin, comme des tréfonds de la plus lointaine pièce reculée dans cette immense caverne, Jérôme perçut avec peine la voix de Pastor qui présentait Molvnir, l’oracle.


Jérôme pensait, mais il se demandait s’il n’était pas en train de parler tout haut et il se dit : « Mais qu’est-il en train de faire avec mon esprit ? » Puis, il était concentré sur le regard de Molvnir. Celui-ci, sans parole aucune, transmit un rayon concentré de joie dans l’esprit du jeune terrien. Il lui souhaitait la bienvenue, à sa manière. Sans mots mais avec la force de ses sentiments il lui expliquait que pour lui Jérôme était comme la providence. Là, Jérôme sentit pour la première fois l’effet de l’étreinte chaleureuse d’un télépathe qui vous a à la bonne. Brusquement, il s’était senti entouré d’une aura de chaleur, comme un souffle positif qui vous comprime et vous relâche immédiatement. Les présentations entre Molvnir, l’oracle des songes d’Actile des régions du désert, et Jérôme, le vaillant terrien, étaient faites désormais. Molvnir était vieux. Et malade. Comme tous les oracles, il avait une emprise sur ses enfants d’Actile, un réel pouvoir. Comme tous les oracles, il devait mourir un jour. Mais le mal qui le tourmentait était mal connu, et pour cause, il était l’unique représentant de son espèce à des éons à la ronde. Molvnir était une de ces créatures spatiales mystérieuses dont l’évolution avait prise un chemin tout différent des autres espèces organiques de l’univers Téta. Techniquement, il souffrait d’un cancer de la peau. Le seul diagnostique de cette maladie avait été une véritable quête du graal pendant de longues années au sein de la communauté des songes d’Actile. Jusqu’à ce jour, il se sentait condamné. C’est alors que Jérôme comprit que son symbiote réagissait avec la présence de cet oracle. Molvnir était d’apparence comme une petite baleine, avec un corps aux formes bombées sur les deux côtés. Il avait également quelque chose des raies que Jérôme et ses camarades avaient vus lors d’un cérémonial dans la soléthée d’Orvert. Il avait également un air des juges silencieux dont Apydia avait faite mention à Jérôme lors du grand plongeon dans le tourbillon du savoir de l’holoaxe. Or, le symbiote, selon les paroles d’Apydia, était issu de la combinaison d’une technologie avancée et de l’épiderme de ces animaux de l’espace, les juges silencieux. Jérôme se repassait en mémoire les propres paroles de la bibliothécaire :
« Tout ce que je peux vous en dire maintenant, c’est que les tissus du symbiote ont des caractéristiques parfaitement atypiques, qui modulées avec des technologies avancées, permettent de faire de vrais miracles. »
Molvnir écoutait avec ravissement ces paroles, au même moment, et il fit de nouveau une étreinte. Dans un éclair extrêmement brillant, Jérôme eut l’impression de disparaître, et il se retrouva projeté dans le lit où Ra Zoo La l’avait déposé dans la demeure de Pastor.
« Un rêve ! »
Tout ceci semblait parfaitement réel, aussi Jérôme ne comprenait pas ce qui avait bien pu se passer. Puis il revit la scène avec tous ces gens au teint livide, et se souvint que ses compagnons avaient empruntés des chemins différents sur les tapis, mais l’instant d’après il était tout de même à leur côté. Jérôme venait de vivre une expérience très troublante, et en repensant à tout ceci il entendit les mots de Pastor. Exactement les mêmes mots qui l’avaient fait se relever au début de son supposé rêve. Il sentit sans aucun étonnement les remous du symbiote le long de son épiderme. Il abaissa son regard sur ses bras, puis le long de ses jambes. Tout était exactement comme dans le rêve. Jérôme, totalement abasourdi par ce qu’il venait de se passer, se leva finalement et rejoignit les autres pour vivre en détails la même scène, totalement identique. Tout y était, jusqu’aux odeurs de renfermé si caractéristiques à l’entrée de cette grotte géante. Un peu plus attentif, il observa avec attention ces beaux socles de statue aux éclats adamantins sur les rebords des balustrades. Il remarqua certains détails en plus, comme ces beaux montants en alabastrite qui encerclaient la plateforme sur laquelle ils avaient à passer pour sauter sur le premier tapis automatique. Le rêve se reproduisit en détails, mais seul le passage où tout s’était troublé fut différent. Jérôme ne vit aucun passager inconnu sur les tapis. A la fin du trajet, au demeurant très long, le symbiote dansait la chamade. En se retournant sur le chemin qu’ils avaient parcourus dans cette étrange grotte, Jérôme vit ces enchevêtrements de tapis roulants qui tenaient tout seuls dans les airs s’étendre à perte de vue. Ce lieu était magique, il en était persuadé.
Finalement, la rencontre avec Molvnir eut lieu. Cette fois-ci Jérôme vivait la scène dans un état de conscience plus proche de la réalité. Mais la communication spirituelle s’établissait également. Molvnir ressemblait à un baleineau qui aurait oublié de grandir. Il s’adressait à ses visiteurs de multiples façons, et pouvait parler à plusieurs personnes à la fois. C’était un être rempli de confusion, qui avait l’art de dissimuler dans un flot de paroles les trois ou quatre mots qui pourraient changer votre vie. Tous les songes d’Actile rêvaient de s’entretenir une fois dans leur vie avec le célèbre oracle, si ce n’était déjà fait. Tous l’aimaient comme un père, et seuls certains proches dans la grotte du désert le savaient malade depuis quelques années. Molvnir lui-même se sentait condamné depuis un certain temps, et vivait en suspension entre deux mondes. Or, il était un cousin éloigné de cette fameuse race d’animaux de l’espace, les juges silencieux.
Comment Jérôme pouvait-il savoir tout ça ? L’intuition, le pouvoir de suggestion et de déductions automatiques de l’holoaxe, l’expérience du jeune homme qui se consolidait au fur et à mesure de l’avancée dans son périple. Cette capacité qu’il avait de se projeter hors de son corps pour analyser ses idées, et tracer des chemins possibles. Jérôme s’évada encore une fois, et, tel un robot obéissant à une logique aveugle, demanda à Ra Zoo La l’appareil qui les avait aidé à trouver un point d’eau à l’entrée du désert. La carte hydrata était un outil merveilleux, elle donnait un aperçu extrêmement précis de la constitution moléculaire de n’importe quel corps. D’usage intuitif, la carte permettait de comparer les structures analysées entre elles. Jérôme se fit aider par la propriétaire de l’objet, qui s’était depuis un moment familiarisée avec lui.


« Tu vois ces deux parties de l’écran…Appuie ici, et ici. Repars sur l’écran précédent… Et tu obtiens les résultats comme ça…
« Je vois, c’est vraiment efficace cette machine.
« Et voilà !
« Incroyable, merci Ra ! »
Molvnir était très affecté par toutes ces émotions récentes. Il peinait de plus en plus pour s’exprimer, et demanda à Pastor d’ouvrir la grande boîte transparente qui protégeait l’œuf. Pastor se plaça au fond de la salle, où une grosse cale reliée à un bras d’acier assurait le soulèvement de la grosse carapace. De toutes ses forces, il manoeuvra le bras et l’œuf était ainsi à portée de main. Prudemment, Pastor, Pavoise et Mahony soulevèrent la coque brillante alors que Jérôme s’approchait, comme pour saluer Molvnir de plus près. Sa vieille peau brillait grâce à un liquide incolore qui maintenait le vieil oracle dans une stase psychique. L’œuf ouvert, Molvnir devenait encore un peu plus fragile, mais c’était un mal nécessaire. On distinguait sur sa peau des callosités qui étaient probablement des résultats indirects de sa maladie. Prudemment, Jérôme fit pénétrer son bras dans la belle coquille, et gratta un peu sur la peau de l’oracle. Immédiatement, Molvnir réagit et eut une légère convulsion. Des gouttelettes dorées s’écoulaient le long de ses yeux qu’il refermait comme un forcené. Le vieil oracle pleurait. Il pleurait car il voyait depuis l’instant où Jérôme et ses camarades avaient franchi le pas de cette grotte, son salut arriver. Les petites gouttes dorées se mêlaient au liquide de stase et se dissolvaient lentement en petits filaments, comme un tissu satiné qui se désagrège.
En quelques minutes, Ra Zoo La et Jérôme avaient comparé les cellules malades prélevées sur l’épiderme de Molvnir avec les cellules symbiotiques. À 95%, les combinaisons de molécules que l’on avait pu prélever sur le corps même de Jérôme présentaient les mêmes caractéristiques que celles qu’on trouvait dégénérées sur le corps de Molvnir. Il y avait là une sorte de similitude, qui laissait présager quelque compatibilité.
Le pouvoir régénérateur du symbiote, lui, était bien réel et avait montré plusieurs fois son efficacité.
« Laissez nous, je vous en prie. Seulement le terrien et moi. » Molvnir ne s’exprimait plus que par à-coups, tant l’émotion l’avait submergé. Jérôme resta là, penaud, attendant les recommandations suivantes. L’activité du symbiote était à son paroxysme, les petites protubérances luniformes étaient devenues des éruptions solaires, tout le symbiote, instinctivement, réclamait le contact de la peau de Molvnir, qui ne comprenait pas non plus ce qui se passait.
« Laissons le faire, j’ai le sentiment que vous avez le pouvoir de me guérir. Le seul contact de votre peau m’a revigoré. » Et Jérôme se pencha de nouveau au dessus de l’œuf de Molvnir, et introduisit franchement ses deux bras cette fois-ci. Jérôme demanda timidement s’il se souvenait de leur rencontre lors de son rêve, une heure auparavant.


« Bien entendu, je suis l’oracle. » Ils trouvèrent tous deux l’instant amusant, et Jérôme plaqua enfin ses deux mains sur les deux côtés bombés du corps de Molvnir. Le symbiote, en effervescence, coulait de tous les côtés, s’agitait de façon tout à fait violente et aléatoire. Une vraie force était ici à l’œuvre, et Jérôme luttait contre elle pour rester les deux bras et mains consciencieusement plaqués sur l’épiderme glissant de la créature mystique. Il s’opéra un échange, et un rééquilibre des forces vitales, puis le symbiote lui-même commença à combattre la maladie de toutes ses forces. Jérôme dut redoubler de détermination pour rester bien calé contre la peau de Molvnir. Le combat dura quelques minutes. Interminables. Quand tout était rentré dans l’ordre, Jérôme tomba à la renverse, et Molvnir, épuisé par le choc, sombra inconscient. Nulle ne saurait ce qu’il s’était passé réellement, mais Molvnir était guéri. Sans le savoir, Jérôme venait de signer un pacte avec la moitié des membres de cette planète. Tous les songes d’Actile lui seraient redevables d’avoir sauvé l’oracle. Ils restèrent tous deux, allongés, pendant quelques minutes. La chaleur dégagée par l’opération menée par Jérôme avait fait ressortir les vapeurs calciques qui émanaient désormais des parois. À la surface, quelques centaines de mètres au dessus, une pluie diluvienne s’était amorcée, pour la première fois depuis presque un siècle. « Jek-rum ! Jek-rum ! Je crois qu’il revient à lui.
« Molvnir ?
« Ma…Maman…
« Ça y est il reprend connaissance ! »
Lorsque Jérôme rouvrit un œil, les batraciens étaient autour de lui, et Pavoise soutenait sa tête. Le symbiote ne dansait plus, mais vibrait encore, comme s’il sentait qu’un de ses amis se trouvait dans les parages. Il en déduisit, rassuré, que Molvnir allait bien également. Ra Zoo La et Pastor étaient penchés au dessus de la coquille translucide de l’œuf, guettant le moindre signe d’activité de sa part. Soucieux de sa santé, Pastor se dirigea vers le couvercle de l’œuf pour le refermer. Au moment où il se saisit de la pièce transparente, Molvnir revint à lui :
« Tu ne comptes tout de même pas m’enfermer tout de suite ?
« Molvnir vous êtes là !
« Et plus en forme que jamais mon petit Pastor, si tu savais comme je suis content ! »
De véritables retrouvailles eurent lieu. Pendant ces quelques secondes, Un vieil être de l’espace reprenait goût à la vie. En tournant le museau vers Jérôme, il laissa sa joie éclater et quelques larmes dorées coulèrent de nouveau. C’était le plus beau jour de toute sa vie. Les larmes des minutes précédentes avaient provoqué une réaction chimique et le liquide de stase s’était épaissi, il était maintenant comme une drôle de gélatine dans laquelle baignait le corps de l’être baleine.
« Il faudrait que tu m’aides à changer le liquide de la cuve, Pastor.
« Bien sûr Molvnir. Je vais faire le nécessaire. Voulez-vous… » Molvnir le coupa net.
« Ce ne sera pas aussi simple que cela Pastor. Tu vas devoir opérer dans le plus grand secret, je ne pense pas que cela pose réellement problème, car je ne veux que tu parles à personne de mon état. Nous ne savons pas vraiment ce qui s’est passé.
« Molvnir, regardez ! Votre peau !
« Que… ? »
Les regards se braquèrent sur le vieil oracle. Sa peau s’effritait à vue d’œil. A l’instar des reptiles dont la peau se renouvelle régulièrement, les callosités, signes en surface de sa maladie de peau, se désolidarisaient et tombaient les unes après les autres. Pastor s’approcha et aida de la main la peau morte à tomber. Bientôt, Molvnir était tout autre. Sa peau avait rajeunit de nombreuses années, et son teint même avait changé. Après les affres de la mort, Molvnir goûtait désormais à la force de la vie. Il semblait resplendissant de santé.
« Jeune homme, je pense que vous m’avez fait gagner quelques centaines d’années de vie. Je vous suis éternellement reconnaissant. » Et Jérôme ne vit rien à ajouter.
Petit à petit, chacun se remit de ses émotions. Il fallait parler. Mahony, pour la première fois depuis qu’il était rentré dans cette pièce, prit la parole, voyant que Jérôme était un peu dépassé par les évènements. Il raconta les détails importants de leur histoire à l’oracle, persuadé qu’il devait savoir. L’oracle, gêné par les bris de peau et le liquide gélatineux, demanda à son jeune complice de s’occuper du changement du liquide. Molvnir recommanda la plus grande discrétion auprès de Pastor, quant à cette miraculeuse guérison. La nouvelle ne tarderait pas à se répandre, inévitablement. Alors il fallait retarder ce moment le plus possible. Bien que fidèles à celui qui venait de sauver l’oracle d’une mort imminente, il valait mieux éviter que la communauté entière des songes d’Actile apprenne ce qu’un terrien en bas âge avait accompli, quelque part dans le désert des roches beiges.
La nouvelle se répandrait comme une traînée de poudre, alors que Jérôme et les siens devaient rester le plus possible dans l’anonymat s’ils voulaient mener à bien leur mission. Il paraissait évident que les constructeurs allaient tenter de les intercepter à l’entrée de la ville. Toutes ces données furent mises à plat, et un plan d’action fut établi. La difficulté, maintenant, était de ne pas se faire repérer. Pour des raisons encore très vagues, les constructeurs voulaient mettre la main sur la petite compagnie de Toutakoutékalé, et tout particulièrement sur le terrien. Par chance, la bande de batraciens avait rencontré sur sa route les songes du désert. Les songes d’Actile, au grand dam des constructeurs, allaient proposer leurs services aux batraciens. La traversée du désert semblait compromise avec ces espions ailés à leur recherche. Il restait donc le réseau souterrain, exclusivement emprunté par les félidés. Bien sûr, il leur fallait un guide. Pastor était très enthousiaste à l’idée de se joindre à ses invités pour la suite de leur parcours. L’affaire était conclue, il les accompagnerait jusqu’aux portes de Matrimethek.
La grande cité des sages n’était pas un lieu sécurisé. On y allait et venait sans restrictions, mais la présence de plusieurs portes aux entrées de la cité permettaient pour quelqu’un qui resterait à épier, d’en filtrer les accès. Il y avait gros à parier que les poursuivants de Jérôme seraient postés là-bas, et dans les environs. Le réseau souterrain, au demeurant très secret jusqu’à ce jour, offrait plusieurs possibilités. Il était même possible de s’aventurer jusqu’à la cité elle-même sans remonter une seule fois à la surface. L’entrée dans Matrimethek par les souterrains était en revanche trop risquée, car il n’existait qu’un seul conduit pour y pénétrer, et en cas d’embuscade, ils n’auraient aucune échappatoire. Le plan consisterait donc à emprunter le réseau souterrain pendant un long moment, puis, dans les parages de la cité des anciens, revenir en surface. Une fois remontés en surface, il faudrait que l’équipe se sépare, ou peut-être valait-il mieux qu’ils se déguisent pour brouiller les pistes. Tous ces points furent âprement discutés. Il fut décidé en premier lieu qu’ils se déguiseraient, et qu’ils décideraient sur place d’une éventuelle séparation en plusieurs groupes. La présence de Pastor à leurs côtés pouvait devenir un avantage pour se mêler à la foule. De plus, Pavoise eut un éclair de génie :
« Les capsules à induction d’erreur ! Leur utilité est toute trouvée désormais, j’ai vraiment eu une bonne idée quand je me les suis procuré !
« Où avez-vous trouvé ça, sans indiscrétion ? » Les capsules à induction d’erreur, tout comme les grenades à inversion de champ de Guitzler, n’étaient pas des objets très courants, et surtout pas conventionnels s’il en est. C’est pourquoi Pastor, en entendant Pavoise mentionner ces capsules, eut un premier réflexe de méfiance. Quand Pavoise répondit qu’il les avait acheté normalement sur l’île d’Atmendou, Pastor releva le museau, comme s’il avait trouvé là son explication. Il comprenait mieux, en effet, dans quel contexte le jeune Pavoise, à l’allure débraillée en permanence, avait pu se procurer des ustensiles d’une pareille fourberie. Les capsules que détenait Pavoise étaient presque le dernier cri en la matière. Elles disposaient d’un réglage permettant différentes fonctions. Avec le pack de capsules, ils étaient assurés de passer sans encombres. L’enveloppe que Logiqx avait confectionnée, dans laquelle les capsules étaient toujours bien rangées, était calée dans la poche de Pavoise. Il y avait une brève note explicative que Guitzler avait glissé dans la main de Pavoise lorsqu’il avait fait cette acquisition. Ce lieu dantesque avait décidément été une aubaine pour chacun. Après quelques heures, Molvnir connaissait l’histoire dans ses moindres détails. Au moment où ils durent se séparer, Il interpella Jérôme une dernière fois.


« Jérôme…
« Oui ?
« Vous avez toute ma sympathie. Quand vous reverrez cette Apydia, Or Tara, peu importe les noms qu’on lui a donnés… Remerciez là pour moi, je vous en prie, je lui suis redevable également.
« Bien, ce sera fait. Au revoir, monsieur Molvnir.
« Adieu. »
Cette dernière requête choqua profondément les congénères batraciens ici présents. Ils n’avaient pas l’habitude d’entendre pareilles demandes. C’était comme si un inconnu leur demandait de remercier le diable. Mais ils firent le maximum pour masquer leur gêne. Peu importait, car Molvnir savait, mais il devait la remercier. Grâce à elle, sa mort était probablement retardée de plusieurs centaines d’années. Jérôme avait tourné le dos, et regardait les tapis roulants s’entortiller et bifurquer vers plusieurs chemins, et, scrutant les diverses directions, il sentit cette odeur si caractéristique de magnésium. Cette odeur, il la reconnaissait sans mal. À chaque fois qu’Apydia lui était apparue sur Iota, il avait senti cette odeur particulière. Des petites nuées de néphéïdes apparaissaient également lors de ses interventions. Elle avait assisté à la scène, il en était convaincu. Il n’était donc pas nécessaire de la remercier. Jérôme regarda autour de lui, se demandant si elle était encore là. Au dernier moment, Pavoise eut un éclair de lucidité et demanda à ce qu’ils l’attendent, il voulait retourner dans la chambre de l’oracle pour lui poser une question. Ra Zoo La considéra Pavoise avec affection, pensant à quelque question existentielle qu’il aurait voulu poser à Molvnir. Elle déchanta presque aussitôt, lorsqu’elle vit Pavoise revenir avec un petit pot éméraldine, un bleu d’une variété très rare, dans une matière plus solide que la pierre. Il avait voulu garder un souvenir de cette entrevue, et du même coup glaner quelque belle pièce pour sa collection de bibelots. Ra Zoo La poussa un soupir de lassitude, pensant que le pauvre Pavoise était définitivement incurable.
« Si seulement Jek-rum pouvait te guérir toi, avec ta folie des objets.
« Mais je t’en prie, tu ne t’es pas privée dans le magasin de Guitzler, toi non plus.
« Es-tu bien sûr que tu ne veux pas que Jérôme essaie de te rendre ta raison ? »
Et ils se chamaillèrent ainsi quelques minutes, mais Mahony saisit les mains de sa dulcinée, comme pour lui demander de calmer ses ardeurs. Une fois de plus, Pavoise grommela que personne ne le comprendrait jamais, et chacun reprit place sur le tapis roulant, avec Pastor en tête de cortège. Pastor éprouvait une immense fierté de pouvoir se joindre au petit groupe. Il était déterminé à les amener à bon port. Eventuellement, il se joindrait à eux pour les guider dans la cité. Réfléchissant déjà aux itinéraires, ils se dirigèrent vers le refuge du félin pour récupérer la plus grande partie de leurs affaires. Jérôme observait les murs et leurs teintes jaunâtres. Il respirait l’air et ne sentait plus l’odeur de renfermé. Lorsqu’ils furent dans la maison, toutes les ailes volantes et ce qui était superflu pour un long voyage à pieds fut miniaturisé dans les deux conteneurs siplax. Le conteneur de Ra Zoo La devenait un peu lourd et par galanterie, Mahony proposa de le porter. Logiqx, imperturbable, hissa sans l’aide de personne le gros caisson sur ses épaules, puis par un habile système de lanière le fit coulisser le long de son large dos, jusqu’à la position adéquate. Mahony, qui le regardait, intrigué, tenta de faire de même. Cette technique était un peu compliquée pour le novice, et Logiqx l’aida à confectionner le même système. Tout fut prêt en quelques dizaines de minutes. Alors qu’ils se préparaient, Pastor était sorti faire le nécessaire pour son départ de la grotte et pour assurer le renouvellement du liquide de stase dans lequel baignait Molvnir. Quand tout cela fut terminé, Pastor se tenait près de son oracle, et lui demanda s’il était certain qu’il pouvait partir la conscience tranquille.
« Mon jeune ami. Pastor. Nous avons bien de la chance d’avoir rencontré ces gens là. Parfois, les enjeux sont plus importants qu’il n’y paraît.
« Molvnir, qu’est-ce que je peux faire pour aider ces gens là au mieux ?
« Tu me le demandes ? Très bien. »
Et Molvnir prit un air grave, et concentré.
« Pose ta main sur l’œuf de verre, Pastor, et concentre toi. » Quelques secondes s’écoulent.
« Si tu veux mettre toutes les chances de votre côté, écoute bien ce que je te dis : à la troisième nuée de néphéïdes, protège l’enfant. C’est tout ce que j’arrive à voir, les images sont brouillées. En agissant ainsi, tu le sauveras d’une mort certaine. Et avant cela, ne dis rien à personne, sous aucun prétexte, car mes prédictions en seraient faussées. »
Molvnir relâcha son emprise sur l’esprit de Pastor, et se relaxa. Il assura à Pastor qu’il pourrait partir en paix, et que personne n’était supposé lui rendre visite de sitôt. Ils étaient donc assurés que la nouvelle de la guérison de Molvnir, à priori, resterait encore secrète un bon moment. Molvnir s’était exprimé d’une manière très inhabituelle. D’ordinaire, il prenait mille détours pour annoncer les choses à ses concitoyens. Il adorait le langage imagé, les fines allusions. Là, il fut sans équivoque, et très direct. Peut-être savait-il que le temps leur était compté. Peut-être voyait-il des choses qu’il n’osait pas mentionner. Pastor remercia l’oracle, et s’en retourna chez lui.
Pavoise, ne perdant pas la moindre occasion, suggérait fortement qu’ils cherchent dans cette grotte, avant leur départ, quelque chose qui pouvait leur être utile. Il estimait que l’endroit était largement aussi mystique que l’île d’Atmendou, où ils avaient fait de fantastiques trouvailles dont ils se félicitaient à chaque instant. L’arrivée subite de Pastor le coupa dans son élan.
« Mais enfin, pourquoi y’a-t-il toujours cette réticence quand je propose quelque chose !
« Mais pas du tout Pavoise, tes idées sont aussi bonnes que les autres, c’est juste que nous n’avons pas le temps et il est impératif de garder le secret de la guérison de l’oracle ou c’en est fait de nous.
« Et pourquoi ne saurions nous pas le garder, ce secret ?
« Allons, allons… » Ra Zoo La le dévisagea, incrédule. Elle se demandait comment il osait dire ces choses là alors qu’il serait le premier à trahir ce secret par inadvertance. Elle se dit intérieurement que c’était peine perdue de lui faire entendre raison.
« Vous avez vus un peu cette grotte ? C’est largement aussi perdu qu’Atmendou. Je suis certain qu’en fouinant trois minutes nous allons tomber sur les mêmes… » La porte s’ouvrit, et Pavoise ne put continuer sa phrase.
« Les mêmes quoi, Pavoise ? »
Pastor ne sentit pas le moins du monde qu’il avait coupé Pavoise dans son élan. Innocemment, il attendit que les batraciens terminent leur conversation. « Bien, j’imagine que nous n’avons pas le temps… »
Pavoise se ferait une raison. Pastor déclara que Molvnir lui avait donné sa bénédiction pour le petit voyage, et demanda s’ils avaient une idée du chemin qu’ils devraient parcourir avant d’arriver aux alentours de Matrimethek. Jérôme, Logiqx et Mahony savaient parfaitement où ils se trouvaient par rapport à la cité désormais, et ils opinèrent du chef à l’unisson. Avant de partir, il restait à Pastor de se préparer pour le long trajet. Il disparut une dizaine de minutes, pour réapparaître transformé. Il avait endossé la tenue traditionnelle des songes d’Actile, qui comprenait en particulier cette fameuse cape noire, dotée de larmes de feu qui tombaient tout du long. Tout vêtu de noir, digne d’un ancien chevalier de la garde espagnole, Pastor fit signe qu’il était prêt : il s’agitait pour être prêt le plus vite possible. Il portait une impressionnante cuirasse qui semblait métallique, et cette tenue ne ressemblait pas au genre de vêtements que l’on portait pour faire de la route. Des rectangles verticaux striaient la carapace noire brillante des épaules jusqu’aux coudes. Derrière sa tête était rabattu un casque qui tombait sur les côtés, protégeant le cou et la carotide lorsqu’il était enfilé correctement. Pastor s’était dépêché et ajustait sa tenue. Sur le bas ventre, il fit ressortir un petit panneau manipulable sur lequel il actionna quelque chose. En une seconde, ses avants bras et ses jambes se découvrirent partiellement, lui accordant une plus ample capacité de mouvement. Il dit à voix haute, sur un ton satisfait, que c’était bien mieux ainsi, et qu’ils pouvaient enfin y aller.
Pendant son absence, Pavoise et Ra Zoo La en avaient naturellement profité pour se chamailler encore un peu. Et sur cette nouvelle altercation, tout le monde hissa son paquetage sur le dos, et le départ était donné.

Chapitre 17

XVII – Sous la Iote.


Ces instants passés sous le désert de Iota furent reposants pour Jérôme, qui était bien souvent au bord de l’épuisement. Alors qu’ils reprirent la marche, il remarqua avec ravissement que le savoir de l’holoaxe ne le tarabustait plus autant qu’au départ. Il était probable que cet amenuisement des données qui partaient parfois en rafales dans les synapses du jeune homme aurait peut-être trouvé une explication rationnelle par le fait que cet endroit était assez vide. Jérôme pensa un instant que l’architecture simplette de l’artère principale, le peu de contact qu’ils avaient eu ici avec les habitants de la grotte, et ce genre de détails, tout ceci pouvait être une explication. En réalité, il s’agissait bien du fait que Jérôme perfectionnait son emprise sur ce nouveau corps. L’expérience inhabituelle qu’il venait de vivre avec Molvnir avait également influencé le symbiote lui-même. Le symbiote était une machine vivante. Rencontrer un être constitué de cellules semblables était dans sa vie un évènement incontournable. Ceci allait avoir des répercussions sur son comportement, et allait probablement enrichir les possibilités qu’il offrait à Jérôme face à divers types de réactions.


A grandes rasades d’eau recyclée, Pavoise étanchait sa soif en arpentant les couloirs monotones de la grotte aux calcaires jaunis. Petit à petit, il oubliait pourquoi il s’était querellé avec Ra Zoo La et bientôt ce sentiment de colère disparut complètement. Pendant longtemps, la monotonie n’était guère brisée que par les caracolades des petites lucioles phosphorescentes frottant leurs membres minuscules sur les parois rugueuses des petits vases disséminés dans les conduits. Par moments, ils croisaient un félidé qui de toute évidence montait la garde, et ces derniers n’esquissaient qu’un bref salut à chaque fois, Pastor n’avait pas l’air de les connaître personnellement. Après quelque temps, Pavoise remarqua qu’il y avait bien longtemps qu’ils n’avaient pas croisé un de ces gardes chiourmes, ils n’en croiseraient probablement plus maintenant.


« Voilà, je pense qu’on peut estimer que maintenant, nous sommes réellement partis. » Pour Pastor, cette longue marche n’était que le départ. En franchissant cette limite, ils sortaient en quelque sorte du territoire des songes d’Actile de sa communauté. Ils empruntèrent un minuscule conduit, dans lequel il fut nécessaire d’ôter tout leur attirail dorsal pour passer. Pour Pastor et Jérôme, le passage ne posait aucun problème mais pour les batraciens, c’était une autre histoire. Toujours plus dégourdie, Ra Zoo La fut la seule des quatre à ne pas se plaindre. Même Logiqx, qui d’ordinaire endurait humblement chaque désagrément, ne put s’empêcher de proférer un ou deux jurons, que Jérôme ne comprit guère, lorsqu’il tentait de se faufiler dans cette minuscule artère. « Mille tanures de chromodrômes flétris ! Que celui qui a creusé ce passage soit encapahuté dans les tours de l’enfer des crapauds ! »


Visiblement, il n’était pas très content. Néanmoins il reprit son calme, voyant que ce passage était relativement bref. Mais ils n’étaient pas au bout de leurs peines. Sitôt le conduit traversé, ils se retrouvèrent au sommet d’un immense cratère rocheux, qui très probablement communiquait avec ces curieux passages qui précédaient l’antre de Molvnir. Jérôme fit immédiatement le rapprochement car il reconnût ces mêmes couloirs cylindriques qui parcouraient également cet endroit. Vu d’en haut on en distinguait à peine le fond. La descente se fit en rappel, non sans difficultés. Plus d’une fois Jérôme dérapa et tomba en équilibre dans le vide. Souvent, il jetait un coup d’œil au dessus de lui, et admirait ainsi la splendide voûte plantaire type d’un authentique spécimen de batracien de Iota. Les immenses cylindres, qui traversaient les lieux de part en part, véhiculaient cette étrange odeur de renfermé mêlée à quelque chose de désagréable ressemblant à du souffre. Jérôme posa quelques questions à Pastor. Effectivement, il répondit que ces immenses goulots charriaient parfois des matières incandescentes, nécessaires au chauffage de certaines demeures mais surtout à la confection de matériaux particuliers, pour la fabrication de lentilles gravitationnelles. La traversée du grand gouffre se fit à un rythme très lent. Le gigantisme des parois rappelait un peu les barres rocheuses de djahkarslan, et marcher entouré de telles murailles donnait une désagréable impression de lenteur. Le diamètre en fond s’étirait sur plusieurs kilomètres, et tous se demandèrent quelles curieuses motivations pouvaient pousser un peuple à creuser de la sorte le sous-sol d’une planète. Le savoir de l’holoaxe restait désespérément muet, et Pastor ne faisait pas bombance d’arguments pour étancher leur soif de savoir. Une chose était certaine : L’holoaxe débordait d’informations pour tous les éléments de la vie batracienne, mais la culture actilienne était bien moins développée. A priori, ceci était logique, tant ces félins semblaient d’un naturel discret. La remontée du cratère fut ardue. Certes, ils n’avaient pas à gravir toute la hauteur, car il existait un passage à mi chemin, mais ceci fut une des expériences les plus troublantes des vies des collègues batraciens. Jérôme, grâce à sa culture terrienne, connaissait les rudiments de telles techniques d’escalades. Pour les batraciens, c’était le néant absolu. Bien que la descente en rappel n’ait pas posé trop de problèmes, il en était autrement de l’ascension. Pastor donna quelques recommandations avant la montée, et les batraciens seraient encadrés par le félin et Jérôme. Pavoise avait du mal à admettre qu’il faille enfoncer brutalement les dégaines dans la roche, pour y accrocher les mousquetons. Jérôme, qui ferma la ligne ascensionnelle, détachait les dégaines au fur et à mesure de la montée et ne manquait aucun des formidables sarcasmes de ses prédécesseurs.


Pas moins de deux heures furent nécessaires pour parvenir au niveau de l’embouchure où ils continueraient leur progression, ce qui était tout à fait honorable. Pastor félicita Pavoise et Mahony, qui étaient les deux plus récalcitrants. Ra Zoo La, qui n’avait pourtant pas rechigné à voler à plus d’un millier de mètres de hauteur, avait été prise de moments de panique, et, figée, avait eue toutes les peines du monde pour surmonter sa peur. Enfin, Logiqx, qui avait maintes fois glissé, avait encore une fois laissé s’échapper plusieurs horribles jurons. Le difficile obstacle était néanmoins franchi. Ils se trouvaient maintenant diamétralement opposés à l’endroit d’où ils provenaient, exactement à l’embouchure asséchée de plusieurs anciens cours d’eau, qui avaient probablement cessés leur activité depuis des centaines d’années déjà, tant la roche sur les parois était sèche, et poussiéreuse. Lors de la montée le long de la paroi, Jérôme n’avait décelé aucune trace de ces cours d’eau, et demanda à Pastor ce qu’il en pensait. Cette eau, répondit-il, était constamment utilisée et redistribuée par des grandes tuyères comme celles de pierre qui parcouraient ces immenses galeries aujourd’hui laissées à l’abandon. Ceci expliquait en effet l’absence de toute trace de coulées d’eau, hormis l’immense cratère qui avait peut-être été un lac des centaines de milliers d’années auparavant.


Cependant, il devait s’agir d’un travail d’une précision d’orfèvre, car de ces grandes tuyères qui récoltaient l’eau, il ne restait pas plus de trace que de beurre rôti sur la broche. Après quelques temps à marcher le long de cette voie asséchée, une pente se fit sentir. Depuis le cratère on pouvait sentir sans mal une remontée. Tout doucement, ils se rapprochaient de la surface. Jérôme comprit qu’ils n’étaient plus très loin de la Iote car il ressentait au plus profond de lui les lointaines vibrations correspondant à une activité de surface, comme si, là haut, quelque part, le sol tremblait. De nombreuses galeries croisaient leur chemin, dont certaines, selon les indications de Pastor, permettaient de remonter directement à l’air libre. A de nombreux embranchements, des grosses sections de pierre érodées avaient basculées, offrant par la même occasion la possibilité de s’asseoir. C’est à une de ces nombreuses coupures qu’une pause fut décidée. Il était grand temps de se restaurer, et les batraciens ne s’étaient pas reposés depuis un long moment, au contraire de Jérôme qui s’était assoupi chez Pastor. Accroupi et le postérieur à demi calé sur un rocher, celui-ci avait des allures de stratège prenant connaissances des éléments importants d’un conseil de guerre. Il avait l’air parfaitement concentré, et un peu trop sérieux pour être sincère, se disait Jérôme. Il y avait quelque chose dans le ton de sa voix qui exprimait la gravité, quelque chose difficile à définir clairement. Tout comme Jérôme s’évadait par moments par le biais des transes dues à l’holoaxe, Pastor semblait à l’affût, prêt à bondir. Bondirait-il pour sauver sa peau en s’enfuyant ou pour se ruer sur l’ennemi ? Difficile à savoir. Le temps manquait. Il fallait d’ailleurs repartir de plus belle, mais Pastor annonça qu’il pourraient de nouveau s’arrêter dans un vallon situé à quelques heures de là, en surface, et où il y avait vraisemblablement un point d’eau. Cette nouvelle donna un véritable coup de fouet psychologique aux batraciens. Ces derniers, enfermés dans l’obscurité des grottes actiliennes du désert depuis déjà trop longtemps, n’en pouvaient plus de se dessécher de la sorte. À l’annonce d’une oasis, ils redoublèrent de vigueur et forcèrent le rythme de la marche. Ce n’était pas pour déplaire à Pastor qui était naturellement extrêmement rapide et agile. Jérôme, lui, supportait sans problème ce changement de cadence. Lorsque la progression se stabilisa, et que la marche ne se faisait plus dans le sens de la remontée, Ra Zoo La fit remarquer à Jérôme un changement sur son visage. Ceci le paniqua complètement, car il n’avait absolument aucune idée de quoi elle pouvait bien parler. Encore une fois, le symbiote faisait des siennes, et ne faisait qu’adapter à sa manière le corps de Jérôme à la rudesse des conditions environnantes. L’addition de plusieurs facteurs déterminants, tels le fait de rester confiné dans des zones sombres pendant un long moment, et peut-être l’augmentation de la pression, avaient provoqué quelques menus changements vis-à-vis du comportement de l’entité symbiotique. Le visage du terrien avait bruni, et surtout ses lobes d’oreilles commençaient à disparaître. Plus exactement, la matière organique sécrétée en permanence par le symbiote remplissait petit à petit les irrégularités au niveau des oreilles, et une enveloppe d’une matière fine et gélatineuse semblait recouvrir l’ensemble de sa boîte crânienne. Pendant plusieurs heures, Jérôme malaxait doucement sa tête et n’en revenait pas des changements qui s’opéraient en lui. Il avait toujours ses cheveux bien en place, mais tout à fait en leur base il y avait cette curieuse matière. Décontenancé, Jérôme emprunta la carte hydrata de Ra Zoo La qui permettait d’effectuer relevés et analyses sur l’air ambiant, et continua la marche en mettant l’appareil de côté. Il voulait juste faire ses estimations discrètement, sans en faire part au reste de la bande. En marchant, le sentiment de panique laissa la place à une vague appréhension, puis, petit à petit, le garçon accepta parfaitement le changement. Le corps de Jérôme, malgré lui, acceptait de se plier aux tendances caméléonesques du symbiote, puis après une longue période de contacts l’un avec l’autre, l’effet rétroactif du tissu symbiotique opérait passivement le bouclage de la boucle. En retour de sa propre influence sur le corps du jeune humain, les conditions changeantes de l’environnement entraînaient un formidable effet d’adaptation physique. L’entité symbiotique n’avait plus qu’à assimiler cette métamorphose en retour, pour de nouveau exercer son emprise. En d’autres termes, ce changement n’était pas vraiment le fait direct de l’action des gênes et cellules du symbiote, mais plutôt le résultat indirect de son influence constante sur le corps de l’enfant au cours de ce séjour sur Iota. Et, alors que la nouvelle transformation du corps de l’enfant se serait achevée, alors seulement la boucle serait bouclée, et le symbiote pourrait renouveler le cycle récursif de ses influences.


Jérôme tripotait inlassablement les commandes principales de la carte et tentait diverses manœuvres pour déterminer la nature des nouveaux changements de son corps. Difficile de tirer des conclusions, car l’élément symbiotique changeait aussi lors de ces processus récursifs, et tout était très confus pour Jérôme. La seule information tangible qu’il pût tirer des divers tests et analyses en cette curieuse journée de marche, fut un taux élevé d’une substance inconnue, très probablement sécrétée par son alter ego. Cette substance inconnue même parmi la grande soupe holoaxique de données, s’approchait définitivement de la composition moléculaire du mercure. Tout considéré, Jérôme se sentait en pleine forme, et sa détermination n’était en rien ébranlée. Tout au plus il éprouvait une sorte de gêne due à l’effet de surprise que chaque changement physique provoquait en lui. L’état dans lequel il se trouvait était très probablement encore transitoire et il fallait s’attendre à d’autres surprises. D’un pas alerte, il rejoignit ses camarades qui avaient momentanément stoppé leur marche devant un croisement. D’après Pastor, ils étaient arrivés suffisamment près d’une source d’eau où les batraciens pourraient reprendre un peu de leurs forces vitales. Après un moment à arpenter une nouvelle galerie, on sentait brutalement la différence entre l’air légèrement vicié des profondeurs et la brise fraîche de la surface qui venait vous titiller doucement le visage. À l’évidence, ces couloirs n’avaient pas été creusés ni exploités par des batraciens. Dans cette petite artère, ils devaient marcher le dos courbé pour ne pas se heurter aux parois supérieures. Finalement, ils se trouvèrent aux pieds d’une structure en colimaçon encombrée de pierre et de branchages. C’était vraisemblablement le signe que ce passage n’avait pas été emprunté depuis belle lurette. Pavoise, impatient, déblaya vigoureusement les décombres, et découvrit le passage. Le courant d’air se fit alors nettement plus puissant, et les pagnes et habits furent tous soulevés par le souffle. Les rayons lumineux de l’extérieur irradiaient maintenant l’escalier, et ils se faufilèrent prudemment jusqu’à la sortie. L’air n’était pas aussi sec que lors de leur rencontre avec Pastor, et les mousses brunes mêlées à une végétation hirsute donnaient aux environs un air de providence, au milieu d’un enfer de roches beiges et de poussières lourdes de l’humidité résultat de cette pluie qui avait eu lieu des heures et des heures auparavant. En effet, la pluie s’était déclenchée dans cette région désertique au moment où Molvnir avait exprimé son trop plein d’émotion. Visiblement, le désordre psychique auquel Jérôme se heurtait en apposant ses mains contre le corps de la créature avait été jusqu’à perturber la météo en surface. Techniquement, ces pluies étaient absolument improbables. A l’horizon, on voyait du côté du désert qu’ils venaient de franchir les nuages caractéristiques de certaines régions de Iota, en forme de long tire-bouchon. Vus de loin, ces nuages semblaient établir une liaison entre ciel et terre, à l’image des arcs-en-ciel terriens qui parfois pouvaient donner l’impression d’un passage pour se rendre directement de la terre ferme aux portes du Paradis. De l’autre côté, les mousses éparses gagnaient du terrain par rapport aux bris de roches beiges qui parsemaient le paysage. Un lac s’étirait comme un croissant d’eau à une centaine de mètres de là, au bord duquel les mousses laissaient progressivement place à ces arbrisseaux hirsutes. Ceux-ci recouvraient relativement bien la zone et le feuillage enchevêtré masquait le sol aux rayons solaires à un mètre de hauteur. Les feuilles de ces arbustes étaient recroquevillées comme des coquilles oblongues, et Jérôme resta quelques minutes à les malaxer curieusement du bout des doigts. Cette forme de feuille lui rappela les troènes du jardin de sa grand-mère et il eut un moment de nostalgie, en regardant ses amis se dévêtir pour se tremper dans l’eau calme du lac en croissant. Puis, cette petite crise passée, il retrouva les autres et savoura cette baignade comme le plus délicieux des gâteaux au chocolat fondant après une semaine privé de sucres. Cette eau avait la même consistance un peu épaisse que celle qui abritait le repère des batraciens de Toutakoutékalé. Jérôme se souvint avec effroi de la dégoûtante métamorphose qui avait commencé son œuvre dans les grottes du désert et posa doucement ses doigts sur sa tête, pour tâter machinalement et se rendre compte d’éventuels nouveaux changements. La substance gélatineuse était toujours présente, recouvrant toute sa boîte crânienne, mais se solidifiait légèrement. Le processus de mue touchait probablement à sa fin et le contact avec l’eau n’était pas un problème. En position de la planche, à la surface de l’eau, il observa le ciel, et constata avec ravissement qu’il n’y avait pas la moindre trace de mouches bleues, ni d’oiseaux géants. Toujours avec le même ravissement, les batraciens sautaient dans l’eau, et poussaient des cris de joie, alors que Jérôme flottait paisiblement à la surface. Pastor, lui, s’était rapidement trempé le visage dans l’eau mais n’avait même pas pris la peine d’y tremper une patte. L’habitude de la sécheresse, se dit Jérôme intérieurement. Bien entendu, pour le félidé le voyage commençait à peine et il n’était donc pas dans le même état de fatigue que le reste du groupe. Alors que les batraciens batifolaient dans l’eau, insouciants, les minutes s’écoulaient, et Jérôme sentait quelque chose de curieux, comme un mauvais pressentiment. Il regarda encore Pastor, et celui-ci semblait préoccupé. A plusieurs reprises, il inspira profondément et pointa son petit nez aquilin dans l’air chaud du désert. Ensuite, à plusieurs reprises, il plaqua l’oreille au sol, à la manière des cow-boys plaquant l’oreille sur les rails de chemin de fer pour savoir s’il y a un train à l’approche.
« Que se passe-t-il ? Pastor ? Moi aussi je sens que quelque chose arrive.
« Et bien c’est très curieux. Je suis inquiet parce d’habitude lorsque j’arrive à sentir de telles vibrations causées par les déplacements au loin, les éléments qui se déplacent son visibles. Là, le vrombissement est fort, mais on ne voit rien. Que dois-je en conclure ? Je n’en sais rien.
« Comment cela, on ne voit rien ? Et ça, là bas… Mais… Qu’est-ce que c’est que cette…chose ?
« Mes aïeux ! Je ne sais pas du tout ! »
Du bord du lac, du côté du sens de leur marche, Jérôme et Pastor voyaient maintenant un étrange nuage noir s’approchant à une vitesse folle. Du noir, la masse informe passait à des tons verts sombres, et repassait indifféremment à la couleur noire. La chose semblait s’approcher à vue d’œil. Jérôme tenta d’ajuster sa vision, pendant quelques secondes, et il crût d’abord à une horde d’oiseaux.
« Des oiseaux ? On dirait…des insectes ! Ils se rapprochent ! Ra, Pavoise, Mahony, Logiqx ! Sortez de l’eau ! Vite ! »
Les batraciens sortirent rapidement de l’eau et regardaient la surface de l’eau, incrédules, croyant que Jérôme avait vu quelque chose de malfaisant dans le lac. Puis Logiqx se tourna vers Jérôme, comme pour lui demander ce que cela signifiait, et c’est au même moment qu’il entendit un bourdonnement sourd et lointain ronronner à ses oreilles. Au même moment, Jérôme pointait l’essaim de la main. Le bourdonnement devint rapidement insupportable, et les insectes semblaient se rapprocher dangereusement. Sans plus mot dire, tout le monde se rua vers l’entrée du tunnel, chacun avait empoigné ses affaires à bout de bras et prit ses jambes à son cou. Curieusement, Jérôme n’avait pas peur du tout. Ce genre de phénomène existait sur Terre. C’était certes, très impressionnant. Mais il gardait son calme, et résolument attendit que les batraciens puis Pastor entrent dans le tunnel. Avant de s’y engouffrer à son tour, il fixa quelques secondes l’essaim qui commençait à faire un bruit assourdissant. Il se demandait s’il pouvait s’agir d’un raid de sauterelles ou de quelque chose de comparable. Vers quoi ces choses pouvaient bien se diriger. Elles prenaient la direction tout à fait opposée à la leur.
« Jek-rum ! Qu’est-ce que tu fais, dépêche-toi !
« J’arrive. »
Et il se faufila dans le passage. En bas du colimaçon, ils tentèrent en catastrophe de colmater l’entrée, sans succès. Rapidement, le vacarme devint si important qu’ils ne s’entendirent même plus parler, alors que l’essaim n’avait pas encore survolé la zone. Pavoise ramenait désespérément des poignées de terre meuble aux endroits découverts, puis, constatant son impuissance à tout recouvrir, se résolut à se blottir contre le sol, accroupi, dos au mur. Tout le monde se bouchait les oreilles. Jérôme, dont l’appareil auditif venait de subir une sorte de mutation, n’eut même pas à prendre cette peine. Il découvrit, surpris, qu’il contrôlait à merveille cette partie de son corps, et qu’il n’avait qu’à utiliser un muscle pour boucher totalement ses oreilles. Maladroitement, il s’attela à utiliser cette nouvelle technique. En un rien de temps, toutes les parois se mirent à trembler, et d’effroi Pavoise se releva et s’écarta, à quatre pattes à reculons, de l’entrée du conduit. Mahony leva les yeux vers Pavoise au moment où le nuage d’insectes passa à leur hauteur. Le bruit effrayant était à son paroxysme et le sol vibrait tellement que des poches sableuses se déversèrent instantanément dans le passage. Pavoise, qui était placé à hauteur d’une de ces cavités sableuses, eut déversé sur son visage l’équivalent d’un bon sac de caillasses, et ne broncha même pas. Bon nombre d’insectes s’immiscèrent dans le couloir au moment du survol, sans faire preuve d’agressivité. Jérôme regarda virevolter les responsables de ce raffut…
« Des néphéïdes ! » S’exclamèrent-ils tous presque en chœur. Le passage dura une trentaine de secondes. Il s’agissait bien de néphéïdes, et si un expert en biologie avait été présent, il aurait probablement remarqué la danse caractéristique des néphéïdes lorsqu’elles sont en état de panique. Dans tous les cas, il ne fallait pas être expert pour comprendre que ce phénomène n’avait rien d’habituel.
« Pourquoi faut-il toujours que ça arrive à moi ! » S’exclama Pavoise qui n’avait pas encore bougé, la tête presque entièrement recouverte de poussières et de grains de sable. A la vue de ce spectacle Ra Zoo La s’esclaffa. Pastor, qui n’avait pas encore fait le rapprochement avec l’avertissement de Molvnir, resta pantois un instant.
« À la troisième nuée de néphéïdes, protège l’enfant. »
Il venait donc de voir passer la première nuée. Si c’était cela la première nuée, à quoi faudrait-il s’attendre pour la troisième… Il resta songeur, et chacun se demandait ce qui avait bien pu se passer en surface pour que ces petites bestioles migrent aussi brutalement. Y’avait-il là toutes les néphéïdes du pays ? Ces insectes, les plus lointains ancêtres encore vivants des mystérieuses zibelines, proliféraient surtout dans les zones marécageuses de Iota, et il y avait effectivement derrière Matrimethek, dans cette direction, une telle zone. Sinon, on pouvait trouver des néphéïdes un peu partout sur la planète mais en aucun cas en si grand nombre. Incapables de tirer quelque conclusion que ce soit, la petite troupe reprit son chemin. Ils approuvèrent à l’unanimité que l’on reprenne les chemins souterrains, tant cet incident avait plongé tout le monde dans un état de méfiance. La route s’annonçait très longue, surtout pour Pavoise qui était de nouveau tout sale. Avant de repartir, il se hâta vers le lac pour se nettoyer, et réapparut rapidement. En surface, les autres voulurent constater les dégâts : il n’y avait pas la moindre trace du passage des néphéïdes, le calme le plus plat était revenu. Dans le couloir obscur, quelques petites captives virevoltaient encore ça et là. Pastor avait confectionné des petites lampes portatives pour chacun, en glissant dans des coques transparentes des petites lucioles phosphorescentes. Le procédé fonctionnait assez bien, car les cahots de la marche les faisaient activer leur éclairage presque en permanence. La route reprit donc de plus belle, longue et pesante. Dans les passages les plus sombres, Pastor avait délié une longue corde que chacun tenait en main pour rester toujours en contact les uns avec les autres.
En croisant les données de la carte hydrata avec les relevés divers que Jérôme pouvait faire au fur et à mesure de leur progression, la distance à Matrimethek diminuait lentement mais sûrement, mais le temps se faisait long. La monotonie fut brisée par un autre grondement, mais beaucoup plus lointain celui-ci. En effet ils s’étaient déjà considérablement enfoncés dans les profondeurs de Iota, et le vacarme ne pouvait pas retentir avec la même intensité. De grands bouleversements avaient lieu en surface, et tous s’en inquiétaient. Un moment, Pastor craignit que ce nouveau grondement soit une des nuées de néphéïdes qu’il avait à surveiller. Mais il n’y avait aucun moyen de savoir. Il décida donc de s’attacher à ne considérer que les néphéïdes qui seraient visibles, et non pas celles qui passeraient supposément au dessus de sa tête, à son insu. Au fil de leur progression, il avait bien semblé à Pastor qu’il entendait des frottements curieux. Ces petits froufrous ressemblaient au bruit des lucioles, mais ça ne provenait pas de sa poche, et ça ne provenait pas de derrière. Il s’était bien arrêté une ou deux fois, mais jusque là n’avait rien pu déceler de particulier. Soudain, à la suite d’un embranchement, une flopé de petites boules rondes attendait là, presque immobiles. Elles semblaient tout à fait inoffensives mais leurs visages étaient assez dénués d’expression, et cette immobilité avait quelque chose d’inquiétant.
« Incroyable…
« Pastor ? » demanda Jérôme, comme pour dire, qu’est-ce que c’est que ces choses.
« Je ne suis pas encore sûr, ne dîtes rien. »
Jérôme s’approcha à hauteur de ses camarades, et interrogea du regard les batraciens. Tous avaient le même air éberlué, personne ne comprenait d’où pouvaient provenir ces étranges animaux. Les formes en boules qu’on décelait dans la pénombre étaient en fait des visages, et le reste de leur corps était noyé dans le noir. Ils étaient en tout cas tout petits, de l’ordre de la vingtaine de centimètres de hauteur chacun. Soudain, Jérôme remarqua sur leurs tempes des signes en formes d’éclairs, et il vit distinctement cette fois, que certaines têtes se tournaient les unes vers les autres. Sans en avoir pourtant la moindre idée, Jérôme aurait juré qu’ils s’interrogeaient eux aussi. Les yeux s’habituant à l’obscurité, Jérôme put finalement distinguer à qui ils avaient affaire. Ils se tenaient debout, sur de toutes petites pattes. Le bout de leurs bras étaient armés de ce qui ressemblait à des puissantes truelles, en guise de mains. Ils avaient un air pataud, et un bec très plat et légèrement relevé, et incurvé. À la base du bec, on distinguait deux trous minuscules, leurs yeux énormes, mais plissés, presque constamment fermés, semblaient surgir à la base de cet énorme bec sombre. Leur poil brun était ras, et tous les êtres de cette petite compagnie se ressemblaient plus ou moins. Subrepticement, l’un d’entre eux prit la parole, et cela sembla agacer ses petits camarades car un de ses voisins le considéra alors d’un air sévère. Mais ni Pastor, ni aucun des batraciens, ne fut en mesure de comprendre. Jérôme seulement, grâce aux capteurs ultrasoniques de l’être symbiotique, fut en mesure de déceler que ces créatures communiquaient par ultrasons. D’ailleurs, ces petites bêtes avaient tous les traits des taupes terriennes. Jérôme navigua un bon moment dans ses pensées holoaxiques pour finalement croiser les données nécessaires entre elles et arriver à trouver quelques informations sur ces taupes de Iota. Mais ça ne concordait pas : sur Iota, rien n’indiquait leur présence. Elles étaient répertoriées dans l’indice des créatures stellaires organiques les plus anciennes, parmi les juges silencieux et les congénères de Molvnir, entre autres. Mais dans ce catalogue infini, elles étaient affublées d’un nom barbare, les Tx-4566. Cette appellation ne correspondait probablement qu’à un index de référence. Jérôme ne pouvait pas se résoudre à les désigner ainsi, et leur donna le sobriquet de taupines, comme une abréviation de petites taupes. Le fait est qu’elles se tenaient là, devant leurs yeux. Comment avaient-elles atterri ici, c’était une autre histoire. Finalement, lorsqu’elles eurent constaté les intentions pacifiques de chacun à leur égard, elles ouvrirent la marche, dans la direction initiale du groupe, par une des artères principales. Décidément, se disait Jérôme, le savoir issu de l’holoaxe n’est pas parfait. La présence de ces animaux peu communs, qui semblaient par ailleurs très intelligents, était une énigme de plus. Dans ses réflexions, Jérôme fut en mesure de corroborer certaines données entre elles, pour tracer diverses hypothèses. L’idée la plus intéressante était ce mode de communication par ultrasons. Il s’avérait que peu d’espèces vivantes de la planète communiquaient ainsi. Il y avait bien un ou deux types d’insectes, et au-delà, à des millions de kilomètres à la ronde, aucune espèce d’aucun système ne communiquait ainsi. Et il n’y avait qu’une malheureuse exception à cette règle, si l’on en croyait les données de l’holoaxe. Cette exception, c’était la race des zibelines. Seules les zibelines, ces êtres si mystérieux, dont la présence n’avait jamais été dévoilée directement jusqu’alors, seules celles-ci communiquaient par ultrasons, entre autres. Leur organisme était une usine complexe, dont maints recoins et fonctionnements restaient encore inconnus, mais ce détail était de notoriété publique, aussi vrai que les chiens rongent des os sur Terre.
Ce détail mit la puce à l’oreille de Jérôme. Les batraciens, eux, commençaient à se sentir dépassés par tous les évènements, et redoutaient surtout ce qu’ils pourraient découvrir lors de leur remontée en surface, tant l’agitation là haut semblait à son comble. Distinctement, ils avaient vu cette taupine qui avait jeté un regard sombre à sa camarade, elle leur avait fait un signe, comme pour les suivre, puis elles avaient entamé une marche. Elles étaient donc manifestement intelligentes et ça ne plaisait guère à Pastor, qui était lui aussi face à l’inconnu. Il proposa de rester sur leurs gardes, tout en les suivant. Elles n’avaient, il fallait bien le reconnaître, absolument rien de belliqueuses. Mais au premier embranchement qui suivait, elles firent barrage, conscientes que les messagers de Matrimethek voulaient continuer dans cette direction. À l’évidence elles ne l’entendaient pas du tout ainsi, et les invitèrent à les suivre dans une direction adjacente. Là encore, ils acceptèrent de se laisser guider. Quelque temps après, les taupines stoppèrent et semblèrent se concerter de nouveau. Impossible de savoir ce qui se tramait dans leur esprit. Le langage ultrasonique qu’elles utilisaient restait imperméable à toute tentative de traduction par Jérôme. Néanmoins il ne tarda pas à reconnaître certains mots qui revenaient souvent. S’il avait réussi à décoder quoi que ce soit, il aurait assisté à une querelle entre les adultes de la tribu des taupines. Ces derniers voulaient les emmener dans leur village, mais ils réalisaient à l’instant qu’ils ne pourraient jamais les faire se faufiler dans les minuscules artères qui y menaient. Il n’y avait qu’une seule solution, qu’ils adoptèrent rapidement : emmener tout ce beau monde dans les aires d’apprentissage et de jeux prévues pour les plus jeunes de leur clan : les voûtes. Ces voûtes se trouvaient un peu plus loin dans les profondeurs de Iota. Le passage qui en permettait l’accès était invisible de l’extérieur, et des taupines postées derrière les murs étaient presque en permanence derrière pour activer certains panneaux automatiques en cas de besoin. Il y avait fort à parier que sous ses aspects de vieilles grottes aux murs moisis et jaunâtres, il se cachait sous le sol de Iota plus de surprises que ne pouvaient l’espérer plus de trois générations de bébés songes réunies pour jouer ensemble (Les jeunes songes d’Actile du désert adorent explorer les grottes abandonnées.). Pendant la descente vers les fameuses voûtes, mille questions s’entrechoquaient dans les esprits malmenés de nos compatriotes de Iota. Ra Zoo La, qui était elle-même fort instruite, s’étonnait de ne jamais avoir entendu parler d’une population qui semblait aussi surprenante. Plus la profondeur augmentait, plus les roches s’assombrissaient, et parfois entre deux rochers plus lisses s’immisçait une surface rugueuse rappelant l’anthracite, sur quelques mètres. Ceci ne semblait absolument pas naturel, car les délimitations étaient un peu trop nettes. Qui sait depuis combien de temps ces gens avaient-ils colonisés cet endroit ?


Finalement, arrivés face à la grande porte toute de roche de ce même aspect anthracite, des nervures très distinctes dans la structure menaient toutes en direction d’une inscription, d’un autre type de runes que celui que Jérôme avait déjà eu l’occasion d’observer chez les batraciens. L’une des taupines actionna un dispositif camouflé sur le pan de mur et découvrit nettement cette grande porte. Il ne comprit pas immédiatement, mais après un léger effort de concentration Jérôme en déchiffra la signification sans aucun problème.
« Aire des libertés ? » lut-il à voix haute. Les batraciens et Pastor, pas du tout habitués aux talents cachés de Jérôme, restèrent perplexes, et demandèrent à Jérôme s’il comprenait vraiment ce qu’il y avait d’inscrit sur ce panneau.
« Oui, je comprends ce qui est écrit ici. Mais je vous ai déjà expliqué tout cela. Qu’est-ce que ça signifie à votre avis ? » Le silence.
Certaines taupines, qui n’avaient rien manqué de la scène, comprirent que Jérôme avait pu déchiffrer leurs inscriptions et s’agitèrent aussitôt dans tous les sens. Une autre taupine actionna de nouveau un mécanisme au mur, et la porte s’ouvrit finalement. L’entrée donnait sur un grand jardin à l’apparence très soignée, qui correspondait en fait au domaine des plus jeunes de la tribu des taupines, il s’agissait d’un lieu de détente essentiellement. La roche y avait été considérablement creusée et travaillée, et les taupines comptaient recevoir leurs invités aux voûtes car jamais Jérôme et ses collègues n’auraient pu se faufiler dans le village. Ils furent invités à s’asseoir près d’un balancier qui pendait à un cordon épais relié au plafond. Quand tout le monde fut installé, une des taupines s’approcha solennellement du balancier au repos et lui fit entamer un va et vient caractéristique. Les petites taupines étaient très nombreuses dans la voûte, il y avait fort à parier que toute leur tribu ou presque fut présente. Un silence pesant régnait, et il fut brisé par les batraciens, qui commencèrent à trouver le temps long. Pendant qu’ils discutaient entre eux, un des petits animaux leur avait fait des signes pour les faire patienter, tandis que d’autres étaient partis chercher de quoi écrire pour communiquer avec Jérôme. Une fois de plus le jeune homme se retrouvait au centre des préoccupations grâce à l’intelligence symbiotique. Les taupines s’en revinrent promptement, munies de tablettes et de sortes de pierres blanches, qu’elles disposèrent doucement au milieu de Jérôme, les batraciens et Pastor, tous assis en tailleur, impatients de comprendre ce qui se passait. Les taupines ne faisaient là que chercher de l’aide désespérément.
Et l’écriture sur les tablettes commença. Au fur et à mesure, Jérôme lisait à voix haute ce qui s’écrivait. Cela s’avéra rapidement énervant pour les autres, d’autant que les taupines prenaient leur temps. Sans réaliser les conséquences que cela allait avoir, les taupines dévoilèrent une série de secrets qui allaient révolutionner la vision globale de Iota par ses habitants. Pastor et Logiqx observaient, silencieux. Le début de leur discours était déjà fort intéressant : les taupines étaient des descendantes des zibelines. Des ancêtres, ou des cousines éloignées, des membres de la même famille dont elles étaient coupées depuis maintenant des millénaires. Aujourd’hui, et aujourd’hui seulement, elles se confiaient à des étrangers de la surface pour qu’ils leur viennent en aide. Apparemment, renouer le contact avec les zibelines semblait être une de leurs priorités, mais ça ne s’arrêtait pas là. Elle écrivit en tout cas distinctement :
« Nous devons absolument retrouver nos frères zibelines. »
Ra Zoo La, qui dévisageait les taupines depuis le début, ne put s’empêcher de se demander à voix haute d’où sortaient ces affreux oiseaux là. La petite taupine poursuivit, et mentionna qu’elles étaient toutes en danger, et que le péril dans lequel elles se trouvaient allait bouleverser tout l’écosystème de Iota si personne ne faisait rien. Elle évoqua ensuite un certain Hubris, mais Jérôme ne comprenait pas s’il s’agissait d’une sorte de divinité ou de quelqu’un qui leur avait réellement créé des problèmes. Elle avait énormément de choses à écrire, mais pas vraiment le temps. Brusquement, elle s’adressa à certaines de ses amies, et elles commencèrent à tracer des signes sur plusieurs tablettes simultanément. Tandis qu’elle donnait des instructions en langage ultrasonique, elle continuait inlassablement à frotter son morceau de pierre blanche sur son support posé au sol. L’exercice était périlleux, car elles se confiaient à de parfaits inconnus. Pour cette raison Jérôme pensa qu’elles devaient être vraiment dans une situation désespérée. Ces petites taupes avaient vécu cachées pendant d’innombrables années. Le temps passé sous la surface avait rendu leurs yeux très sensibles, et elles ne pouvaient pas envisager un instant de remonter. Elles avaient besoin d’un guide, entre autres. L’Hubris, selon cette taupine, avait détruit leurs existences. Ces êtres quasiment aveugles se mourraient, et au moment où Jérôme et les siens croisèrent leur route, ils étaient en quête d’une aide quelconque. Il expliqua que avant l’arrivée d’Hubris, ils vivaient paisibles, sous terre. Ces curieux animaux avaient la faculté, grâce à la teneur chimique de leurs excréments, de dessécher et lessiver complètement le sol qui les environnait.
Comme le processus d’appauvrissement était relativement lent, cela n’avait jamais eu une importance capitale dans leur évolution. Par ailleurs, les déjections de ces animaux se trouvaient être une pierre angulaire de l’écosystème de Iota, car elles étaient bourrées d’inuline. Une substance particulière, qui, mis à part le fait qu’elle contribuait à tuer toute vie dans le sol, était la base de la composition chimique de beaucoup d’aliments, dont certains tubercules indispensables au développement de plusieurs espèces. Ces tubercules faisaient également partie de l’alimentation des batraciens. L’inuline, et le topinambour, car c’était le nom de cette curieuse tubercule, était donc un aliment à double tranchant, double signification, symbolisant là toute l’ambivalence de la condition Iotienne. D’un côté l’inuline prenait naissance et développement en lessivant le sol, contribuant donc à faire reculer la vie. De l’autre, elle sous-tendait le régime alimentaire de bon nombre d’espèce, donc contribuait à la vie, d’une façon indispensable. Jérôme tombait des nues :
« Le topinambour serait un légume extraterrestre !
« Tu connais ce truc Jek-rum ?
« Ce légume existe sur ma planète également. Je ne sais pas ce que je dois en conclure exactement, mais ça confirme mes doutes depuis le départ. Il y a des gens sur Iota qui connaissent la Terre. J’en ai eu l’intuition chez Maladouin lorsque j’ai vu cette jarre. » Jérôme se concentra et fouilla dans les recoins de sa supra conscience, à la recherche de l’image de cette jarre.
« Maladouin possède chez lui un objet qui selon moi provient de la Terre. Ma présence ici est d’ailleurs l’indice le plus parlant pour illustrer l’idée que j’avance maintenant. Mais je vous en prie mesdames les taupines, continuez. »
Et il fit un geste du bras, pour que les taupines impatientes continuent d’inscrire leur récit sur les tableaux. Le peuple des taupines se mourrait, selon les runes qu’elles inscrivaient inlassablement sur les tablettes. La maladie avait surgi du démon de l’Hubris qui s’était immiscé subrepticement au sein de leur communauté. Ceci avait eu plusieurs conséquences désastreuses. La première, beaucoup de taupines s’étaient éteintes, emportées par une terrible maladie. La seconde était la préoccupation constante des taupines, il fallait fuir la terre contaminée. En effet, la maladie ne gagnait du terrain que si les taupines restaient trop longtemps dans la même zone. Donc, elles fuyaient. Ceci entraînait logiquement un troisième problème : en fuyant, elles accéléraient le processus de lessivage du sol, qui était une conséquence naturelle de leur évolution, brisant ainsi l’équilibre harmonieux dans lequel tout ceci s’était effectué pendant des millénaires. En restant, elles ne faisaient que contribuer au pourrissement pur et simple du sol, ce qui n’était guère mieux, et cela s’avérait surtout fatal pour leur propre survie. La planète entière était menacée. La maladie se manifestait par des tâches blanches qui donnaient au sol un aspect d’abord visqueux, pâteux, puis blanchâtre et poussiéreux, pour devenir sable fin. Un sable totalement dépourvu de matière minérale utile, devenant absolument incompatible avec toute culture. La maladie, lorsqu’elle s’attaquait à l’organisme fragile des taupines, se manifestait sous forme d’un virus tenace qui provoquait fièvres, délires, fatigue, température élevée… puis la mort. Jérôme se saisit du morceau de pierre dont se servait la taupine près de lui. Il empoigna fermement le tableau et commença à tracer des runes, appliqué. L’holoaxe guidait ses mains. Chaque trait runique était chargé d’une histoire, qui emplissait ses cônes neuronaux et piquait sa pensée consciente puis repartait dans les tréfonds bouillonnants de la méga conscience. En attrapant la tablette il sentait derrière lui les petites taupines s’agiter. Probablement prenaient-elles comme une sorte d’affront le fait qu’un étranger s’empare de la sorte des tablettes d’écriture, aussi serviable et providentiel fut-il. Il en avait déjà une bonne intuition, mais il voulait que les taupines lui décrivent cet Hubris. Il fallait qu’elles soient plus précises. Les taupines s’agitèrent de plus belle. Il était malvenu de trop parler d’Hubris, l’incarnation du mal. Peut-être était-ce là un Dieu protecteur devenu fou, une idole malfaisante qu’ils ne pouvaient plus apaiser, dont il était interdit de parler… elles parlaient toujours de lui sur un ton impersonnel, comme si elles ne savaient finalement pas comment l’aborder. Elles le présentèrent comme un être qui avait voulu se faire passer pour l’une d’entre elles, ce qui avait été en soit un événement incroyable de leur histoire. Leur communauté était bien dénombrée, elles ne formaient qu’un bloc, et se connaissaient toutes entre elles. Si bien que le jour où Hubris s’immisça chez elles, sous un nom taupin, il fût accueilli comme un messie, et fort respecté. Or, certaines taupines ne croyaient pas en lui, et n’avaient pas manqué de montrer leur désaccord en ce qui concernait la tendance générale à vénérer celui que tout le monde appelait le « grand frère ». Certaines pensaient même qu’il s’agissait d’un imposteur, et par moments il y eut des attaques verbales à son égard.

« Un jour, l’une d’entre nous porta la main sur lui, mais sans violence aucune. Elle avait tout simplement remarqué qu’il évitait toujours le contact physique et elle voulait juste s’assurer qu’on pouvait effectivement le toucher, car ceci suscita également mille rumeurs parmi nous. Il vivait toujours reclus, tel un ermite, et nous n’avions pas tous le droit de l’approcher. Le jour où Denab mit la patte sur son épaule, il entra dans une rage folle, et déclara le lendemain qu’il devait repartir. Selon lui, nous n’avions pas respecté nos engagements, et il allait nous punir. Dorénavant, la malédiction serait sur nous, nos malheurs allaient commencer. Il posa un certain nombre d’interdictions, et déclara qu’il avait d’importants travaux à accomplir. Tout cela n’avait pour nous aucun sens, et nous fûmes assez tristes de le décevoir à ce point là, mais lui, il était on ne peut plus sérieux. Sur ces paroles menaçantes, il s’effaça sous nos yeux, s’enfonçant dans le sol des galeries telle une toupie furieuse. »
Jérôme releva la tête d’étonnement à la lecture de ce détail, voyant là le signe évident de l’action maléfique du nanolyte. « Aucun d’entre nous ne peut faire cela. Et surtout la rage, l’agressivité, aucune taupine n’a jamais fait preuve de haine de la sorte. C’est pourquoi nous pensons qu’il ne pouvait pas s’agir d’un de nos frères en définitive. Voilà ce que je pouvais dire, de la façon la plus courte possible, sur Hubris. Lorsqu’il eût disparu, nos existences reprirent leur cours normal. Au début, nous ne remarquions rien, hormis le choc psychologique et le profond désarroi dans lequel toute cette histoire plongea notre tribu. Mais les faits sont là. Aujourd’hui, la maladie décime notre tribu, et le processus de dégénérescence du sol n’a fait que s’accélérer. Et l’accélération continue toujours. « Dans quoi suis-je donc tombé… » Pensa Jérôme. De son point de vue, tout allait en se compliquant, mais le schéma restait obstinément identique. Une entité malfaisante infiltrait un peuple, et elle lui imposait ses caprices. Y’avait-il des motivations particulières pour ces divers agissements ? Apparemment, le nanolyte était à l’œuvre ici encore. Le détail de sa disparition en tourbillonnant dans le sol, pour son avatar de taupine, ne trompait pas. Il se demanda quels pouvaient être les sombres desseins de cette horrible chose, mais peut-être après tout n’y avait-il même pas d’explication à tout cela, si ce n’est de faire du mal pour le mal. Le pendule que les taupines avaient activé poursuivait sa course, imperturbable. Jérôme leva les yeux au plafond et vit reluire les stalactites. Il soupira profondément. Les taupines qui gravaient leurs inscriptions le regardèrent à leur tour. Il prit à nouveau en main une tablette et demanda finalement comment ils pourraient leur venir concrètement en aide, car il restait perplexe quand à l’utilité que ses camarades et lui-même pourraient bien avoir dans cette affaire. Les taupines étaient pour le moment condamnées au nomadisme dans l’obscurité, et la cécité avait développé chez elles des talents cérébraux et un sens beaucoup plus aiguisé du toucher. Lorsqu’il regarda les taupines qui gravaient leurs inscriptions sur les tablettes, il vit qu’elles réfléchissaient toutes ensemble, comme si elles étaient connectées. Le reste de l’assemblée des taupines faisait de même, et elles communiaient dans un impressionnant silence pour décider de la marche à suivre. Subitement une des taupines reprit l’écriture sur tablette.
« Nous n’avons pas encore idée de ce qui est vraiment arrivé. Nous partons pour quadriller le désert, jusqu’à ce qu’il ne comporte plus de zone habitable pour notre tribu. Ensuite, il nous faudra nous éloigner, mais nous devons endommager le sol le moins possible, et sortir du désert serait catastrophique pour la nature environnante. Je ne sais pas si vous pouvez nous aider. Il nous faut une planète, plus de place. Nous aimerions retrouver les zibelines dont nous avons perdu la trace depuis peu. Peut-être pourraient-elles nous venir en aide. Voilà quelque chose que vous pourriez peut-être faire pour nous. Il nous faut absolument combattre cette malédiction, et malheureusement il semblerait que le seul moyen de l’annuler soit de retrouver Hubris lui-même. Mais qui sait où il se trouve maintenant, et qui sait si nous pourrions le convaincre de stopper le maléfice qui nous force à détruire à petit feu les nôtres et la planète sur laquelle nous vivons. » Jérôme, qui lisait et expliquait ce qu’il lisait à ses camarades, avait bien compris qu’il leur faudrait sûrement affronter tôt ou tard le nanolyte. Alors qu’il rapportait ces écrits, Pastor intima à la taupine qui avait écrit cela une proposition intéressante : ils pourraient retrouver son propre peuple et demander son aide. La taupine qui ne comprenait pas un traître mot des grognements incisifs de Pastor, fit une volte-face malgré sa propre volonté. Elle avait eu peur de Pastor qui s’approchait d’elle ! Celui-ci fut légèrement vexé, mais se radoucit aussitôt. Il comprenait que ses crocs acérés et ses pattes dotées d’énormes griffes puissent impressionner la petite taupine, et il s’adressa à Jérôme. Le terrien proposa, via les tablettes, qu’elles aillent retrouver le peuple des songes d’Actile du désert pour qu’ils leur viennent en aide, au moins à retrouver la piste des zibelines. Cela n’emballait guère les taupines. Cependant, elles eurent l’air de considérer la proposition plus longuement, et en arrivèrent à se demander comment elles pourraient faire comprendre aux songes leur détresse et leur bonne foi, livrées à elles-mêmes, sur le territoire des songes d’Actile. Pastor détacha d’autour de son coup un pendentif qu’il cachait depuis le début sous sa flanelle. Il s’agissait d’une dent d’ogre des mers, un redoutable prédateur marin. Impressionnante, cette dent était aussi grosse que sa propre patte. Il trafiqua le collier qui la soutenait pour en raccourcir le nombre de maillons, et empocha le surplus de maillons qui s’entrechoquèrent dans sa poche dans un bruit de bris de porcelaine étouffé. Il tira à demi la langue, comme s’il s’appliquait, et laissa sortir une de ses griffes, qui n’étaient pas moins tranchantes. Il cisela minutieusement l’alliage d’ivoire et de métal lourd, et grava en toutes lettres runiques le mot « aide » sur la dent.
« Ce pendentif m’appartient. Tout le monde le connaît chez moi. J’ai été connu dans ma jeunesse pour avoir terrassé son propriétaire seul, et dans son propre élément. Si vous leur montrez ceci, ils sauront que je vous ai envoyé. Ils vous aideront, vous verrez. »
Et Jérôme inscrivit ces paroles avec attention et empressement. Quand la taupine eut terminé de lire le texte, elle se frotta les yeux, qui devaient être extrêmement fatigués après tous ces efforts (rappelons que les taupines sont quasiment aveugles), et une grosse larme coula le long de son pelage rêche. Elle se rua sur la patte de Pastor et la serra de tout son cœur contre sa petite poitrine. Ému, Pastor posa un de ses gros doigts velus sur l’épaule de la petite taupine et lui tapota amicalement le dos doucement, de peur de la brutaliser. Ensuite il lui passa le pendentif autour du cou. Il régnait un silence assez solennel, et la taupine, plutôt que de les remercier par écrit, considéra du regard le petit groupe, et ses yeux en disaient plus que le plus sincère des discours. Ils pourraient tous repartir maintenant, car l’essentiel avait été dit et les uns comme les autres avaient leurs impératifs. La grande porte des voûtes des taupines fut rouverte, et l’air chargé de molécules humides, et de vapeurs rances s’engouffra brusquement dans la grande salle, éteignant au passage quelques unes des torches qui étaient accrochées vers l’entrée. Les taupines semblaient satisfaites de cette entrevue, Jérôme et les siens restaient un peu surpris, et confus de ce qu’ils venaient de découvrir. La petitesse des taupines cachait une grandeur d’âme et une certaine débrouillardise. Elles avaient vécues cachées depuis toujours, et demandaient de l’aide à des étrangers à leur clan pour la première fois de l’histoire. En fait, le sentiment dominant était le soulagement, pour la plupart des petites creuseuses de galeries. Elles avaient pu transmettre de précieuses informations à des gens qui semblaient de leur bord, et cela signifiait beaucoup. Avant d’emprunter le chemin d’où provenaient Jérôme, les batraciens, et Pastor, les taupines allaient se réunir un moment et se mettre en route. Jérôme voulait repartir, et, estimant que tout avait été dit, il fit signe aux autres qu’ils allaient reprendre leur chemin. Quand les batraciens se relevèrent, et que le petit groupe semblait donner le départ, les taupines s’inclinèrent, et toutes sans exception s’étaient empoignées les avant-bras. Ainsi, en vrai chef, Jérôme mena les autres hors du domaine des taupines. En quelques minutes, c’était comme si les taupines n’avaient jamais existé. Le décor était redevenu le même jaune monotone, les mêmes poussières, le même sable sec, et Matrimethek se rapprochait. Après quelques heures, et quelques embranchements plus loin, la terre semblait de nouveau un peu moins sèche, et la pente reprenait faiblement son orientation vers la surface. La marche reprit à bonne allure, et quelques heures s’écoulèrent avant la première parole. Un frisson parcourut l’échine de Pastor. Il eut soudain une pensée pour la surface, une petite inquiétude.
« Qu’a-t-il bien pu se passer là haut ? Vous avez senti le sol trembler comme moi après le passage des néphéïdes n’est-ce pas ?
« Oui, c’est comme si certaines espèces avaient eu peur de quelque chose. Tout ce que j’espère, c’est que ça ne venait pas de Matrimethek. » Et tout à coup Pavoise qui fit cette remarque eut un petit haut-le-cœur en pensant à ses amis et à sa famille de Toutakoutékalé.
« Il semblerait que les néphéïdes étaient les premières à fuir quelque désastre en surface, et… »
Mahony reprend son souffle, car sa respiration se fait un peu haletante. Il commence en effet à fatiguer après plusieurs heures de marche.
« Pff… et j’espère qu’il ne se prépare pas une guerre, ou quelque chose de ce genre, ou, encore pire, un autre coup des ondoyantes.
« A mon avis les ondoyantes n’y sont pour rien. » Répondit Jérôme.
« Et comment pourrais-tu en être si sûr, toi qui est envoyé par l’une d’elles ? »
Et Jérôme voulut répondre, mais s’arrêta tout net. Il refusa d’entrer dans un petit jeu de ce genre avec Mahony. Ils étaient tous très fatigués. Ils devaient traverser là une poche d’air un peu trop riche en matières nocives. Peut-être était-ce un surplus d’humidité qui saturait l’air et les incommodait d’une façon insidieuse. L’effet de fatigue était bien réel, et même Pastor ressentait une légère lassitude après cette grande marche. Il proposa une halte. Une décision approuvée à l’unanimité. Jérôme était gêné de la petite remarque de Mahony, et n’aimait pas du tout qu’il règne le moindre soupçon de conflit au sein du petit groupe qui jusqu’ici avait fait preuve de bon sens et d’harmonie. La fatigue de cette journée, combinée à l’emmurement dans l’obscurité, étaient des facteurs contraignants et problématiques pour la vie en communauté. Mahony n’était pas entêté par nature, et réalisait également ce qu’il venait de dire. « Tu sais Jek-rum, je n’ai pas voulu être méchant, je regrette.
« Tends moi tes ventouses. » répondit Jérôme en levant la tête vers le visage incrédule de Mahony. Il y eut quelques secondes d’hésitation et Mahony déplia ses doigts ventousés devant le jeune garçon.
« Qu’est-ce… »
Jérôme claqua la paume de sa main sur les ventouses, et il eut la main instantanément engluée dans celle de Mahony, qui restait perplexe. Jérôme avait l’air gêné, et saisit sans un mot le poignet de Mahony à l’aide de son autre main. Il décolla sa main de la sienne, et retourna la main de Mahony pour tourner la paume vers le bas.
« Je recommence, d’accord ? »
Derechef, il claqua sa paume contre le dos de la main du batracien.
« A toi. » Et Jérôme tendit sa main à son tour, invitant à Mahony à faire de même, mais celui-ci ne comprenait pas très bien. Si bien qu’il englua de nouveau la main de Jérôme, et ils durent à nouveau se dégager !
« Mais non, Mahony ! Tu dois taper avec le dessus de ta main sinon ça ne marchera pas !
« Très bien, je comprends. »
Ils recommencèrent, avec succès cette fois ci. C’est ainsi que Jérôme enseigna à Mahony le claquage mutuel des mains, et le petit malentendu était déjà oublié. Ra Zoo La, qui n’avait rien manqué de cela, s’approcha de Mahony, et s’immisça tout doucement près de son visage, par derrière. Elle murmura le prénom de Mahony, et embrassa pour la première fois sa joue flasque et ensablée de batracien des cavernes. Un camp de fortune fut élaboré dans les couloirs sombres, où personne ne posait plus les pieds depuis de longues années. Pastor reconnaissait les lieux d’instinct. Il pouvait déterminer les passages qui menaient en surface par un simple effort de concentration. Quand tout fut installé pour prendre un repos bien mérité, il proposa d’aller vérifier la surface, en guise de reconnaissance. Personne ne voulait bouger, et il alla seul. Il ne disparût pas plus de dix minutes, peut-être une quinzaine. Il se faufila si rapidement qu’il s’étonna lui-même de ce regain de force. En fait, la perspective de ressentir à nouveau l’air frais lui donnait un regain de peps, une nouvelle puissance qui sommeillait en lui. En surface, tout était calme. Il faisait jour, et il constata, non sans étonnement, qu’il avait perdu la notion du temps ce jour là. Il était fort inhabituel pour un songe d’Actile de perdre ainsi ses repères. Les songes du désert, en particulier, vivaient presque en permanence coupés de la lumière du jour. Cela n’affectait en rien, en temps normal, l’acuité de leurs sens, leur ressenti profond, leurs liens avec la nature. A cause de cela, il savait. Il comprenait que quelque chose de terrible avait eu lieu. La nature n’était plus la même que lorsqu’il avait goûté à l’air libre la fois précédente, et le cataclysme avait débuté avec cette nuée de néphéïdes. Il était inutile, cependant, d’adopter une attitude alarmiste, et il décida de continuer coûte que coûte. Peut-être y’avait-il quelque dessein sacré, quelque chose de très grand, derrière tout ça. Comme n’importe quel songe qui se respecte, Pastor aspirait à une grande destinée. Comme Ra Zoo La qui avait toujours repoussé les échéances de sa vie de batracienne, qui la promettait inéluctablement à une carrière de diplomate dans le meilleur des cas, ou d’agent protocolaire, Pastor rêvait d’aventure. Logiqx avait accédé à un des titres les plus enviés parmi toutes les professions de la société batracienne, et n’était là que par la force des événements. Mahony avait l’étoffe d’un combattant, et provenait tout comme Ra Zoo La d’un milieu assez aisé. Quant à Pavoise, il était une version de Mahony plus loufoque, et insouciante. Sa préoccupation consistait plutôt à faire rire son entourage. Assis dans la pénombre, tous eurent plus ou moins au même moment une pensée pour leurs compatriotes en surface, et espéraient sans évoquer le problème qu’ils ne leur était rien arrivé. Ra Zoo La se décida à organiser le repas car il fallait reprendre des forces pour tout le monde et constata l’amoindrissement du stock de nourriture. Pastor redescendit et évita de justesse de trébucher dans les jambes de Jérôme, qui s’était complètement endormi contre une paroi. Il atteignit rapidement un sommeil profond, l’idéal pour les communications psychiques. Soudain, cette petite odeur si singulière de magnésium emplit les couloirs pierreux, et rendit l’atmosphère un petit peu plus étouffante encore. Seul Jérôme avait fait consciemment le rapprochement entre cette senteur inhabituelle et les apparitions diverses d’Or Tara, l’annonciatrice de la destruction. Apydia, la bibliothécaire. Son spectre flottait doucement au dessus des messagers, tel un sort diabolique pour certains, tel un ange gardien pour d’autres. Le sommeil de Jérôme était tellement profond qu’il ne reçut pas instantanément la connexion avec Apydia. Il rêvait de Molvnir. L’oracle de la grotte se déplaçait dans l’espace sidéral avec ses compagnons, et, lorsque Apydia s’adressa directement à l’enfant, celui-ci intégra la voix de l’ondoyante à son rêve, et vit Molvnir, prisonnier dans le cube hologrammique (14). Ce cube qu’elle avait fait apparaître pour Jérôme et son frère afin de leur expliquer sa conception de l’univers. Molvnir se cognait aux parois, et demandait de l’aide à Jérôme, puis le ton se fit impérieux :
« Dis tu m’écoutes enfin ?
Molvnir avait pris le visage d’Apydia et Jérôme parlait finalement à Apydia. Les batraciens, amusés, voyaient Jérôme gémir et agiter les bras pendant son sommeil, alors que le symbiote était animé de petits soubresauts par intermittence.
« Je passe par ton esprit pour te dire que je suis fier de toi. Ton périple devrait toucher à sa fin. Vous n’êtes plus très loin de la cité des sages maintenant. Lorsque tu arriveras sur place, tu dois absolument t’adresser aux doyens, ils sont une dizaine de personnes. Étant donné la gravité de la situation je suggérerais que tu ne t’adresses à personne d’autre de la cité. Par ailleurs je ressens un obstacle, quelque chose sur Iota.



(14) : le cube sacré hologrammique d’Apydia dont les petites parties contiennent le tout qui contient à nouveau les petites parties, dans une boucle infinie.


« Nous ne sommes plus seuls effectivement, tout porte à croire que quelqu’un me recherche. » Jérôme se concentra devant Apydia, émerveillée par la maîtrise de ses rêves et de sa force du psychique, et le jeune homme fit apparaître une représentation des oiseaux géants ainsi que de leurs propriétaires qui étaient à leurs trousses.
« Regardez, ces gens là nous sont tombés dessus dans la soléthée d’Orvert.
« Les temps ont changé, je pensais qu’il était impensable qu’il arrive quelque chose de ce genre dans un lieu sacré comme la soléthée.
« Ce n’est pas vraiment arrivé à l’intérieur mais à la sortie. En fait un des deux frères m’a mis en garde et nous avons du fuir.
« Je vois également qu’un songe d’Actile s’est joint à vous, c’est parfait. Tu ne pouvais pas trouver mieux pour accomplir cette mission de messager. Je te rappelle que les songes d’Actile siègent également au conseil de Matrimethek. Sa présence pourrait peut-être s’avérer déterminante pour la suite. » Apydia remarqua les mutations morphologiques du jeune terrien. Elle fut stupéfaite, mais étouffa immédiatement son sentiment de surprise, car elle ne voulait pas créer de panique en lui.
« Jé… Jérôme ton visage a changé… Ne voulais-tu pas m’en parler ?
« Oui et non. En fait je me suis posé beaucoup de questions quant à l’émergence plus ou moins contrôlée des données qui émanent de la conscience de l’holoaxe. Quand je me concentre, j’accède à des terrains parsemés d’informations, et des efforts toujours plus poussés me font accéder à toutes les informations que je désire. Parfois, j’ai la possibilité d’entrecouper des informations entre elles et je vois des futurs possibles. C’est très douloureux, et je suis perdu dans mes pensées quand je dois retourner à la réalité. Plus je me sers de ce pouvoir, plus je le contrôle, et plus j’arrive à m’en servir rapidement. Droit au but. » Apydia ne s’attendait manifestement pas à ce que Jérôme analyse aussi finement la situation, et lui demanda de poursuivre.
« Je ne comprends pas le rapport entre le symbiote et l’holoaxe, j’ai toujours le sentiment qu’ils sont extrêmement distincts, mais parfois j’ai l’impression que si le symbiote disparaît je n’aurai plus accès à tout ceci. J’ai de même noté quelques lacunes et des zones de vide, dans tout cet amalgame d’informations. J’ai senti que le système n’était pas toujours infaillible. Pourriez-vous également m’expliquer pourquoi mon corps a changé de la sorte, et y’a-t-il une chance pour inverser ce processus de transformation ?
« Et bien, je suis sincèrement désolée mais je découvre comme toi les interactions entre le symbiote, ton corps et l’afflux de données de l’holoaxe, qui au passage n’a rien à voir avec la combinaison que je t’ai remise. Le moins que je puisse t’en dire, c’est que la combinaison symbiotique est une interface vers cette immense bibliothèque de données, une passerelle. Cette banque de données n’est effectivement pas complète, je travaille dessus à chaque instant de mon existence. Il est vrai que j’avais bloqué certaines données me concernant, et concernant mon peuple, mais je voulais me protéger. Il est donc normal que tu ressentes la présence de certains creux, dans ce vaste flot d’informations.
Les changements sur ton organisme d’humain étaient à prévoir, ça n’a rien d’exceptionnel en soi. Ce qui est époustouflant, c’est la vitesse à laquelle ton corps mute. C’est à n’y rien comprendre. Selon mes calculs, ton corps aurait pu se transformer au fil des années, mais pas en quelques jours. Quand ta mission sera accomplie, je veux bien tenter un retour en arrière, mais je n’ai jamais eu l’occasion de faire ça. Je ne peux rien te promettre, je ne sais pas si je réussirai. Je suis vraiment désolée… »
Jérôme ne lui en voulait pas, mais il sentait qu’il avait sûrement des cartes à jouer ici. Le symbiote et les transformations ne le gênaient pas tellement, c’était bien plus amusant que les jeux de fléchettes et les dimanches à la piscine. Un peu insouciant, il ne réalisait pas la gravité de ce qu’Apydia avait provoqué. Comme elle paraissait affligée par ce qu’elle avait fait, Jérôme comprit finalement que cette alliance entre son corps, le symbiote et l’holoaxe donnait naissance à une arme à double tranchant qu’il utilisait depuis le début sans crier gare. Subitement il revit Molvnir, et sentit sa présence en lui. Molvnir était là aussi. Quelque chose avait changé, quand il avait fait guérir le vieil oracle. Finalement, peut-être que l’épisode avec Molvnir avait accéléré considérablement un processus normalement long de plusieurs années. C’était là la seule explication à ces phénomènes de mutations. Apydia, bien trop gênée par la situation, ne fut pas en mesure de percevoir ce que Jérôme avait compris. Elle ne lisait plus en lui comme dans un livre ouvert, comme c’était le cas auparavant. Petit à petit, l’élève allait éventuellement dépasser le maître. Il ne mentionna pas Molvnir, mais donna le change en lui demandant quelles étaient les dernières recommandations pour Matrimethek. Apydia commençait à fatiguer. Elle dit à Jérôme que son frère entrerait bientôt en contact avec lui si tout irait pour le mieux. Elle mit à sa disposition dans la banque de données de l’holoaxe les informations à transmettre aux sages de Matrimethek, sous forme de documents officiels.
Quand Jérôme revint à lui, il se sentait ragaillardi, prêt à reprendre la route aussitôt. Ra Zoo La et Mahony s’étaient assoupis à côté de lui, les autres avaient disparus. Mahony fut incommodé par ces odeurs de magnésium qui emplissaient l’air à chaque contact avec Apydia. Il cligna des yeux très rapidement, et éternua plusieurs fois. La scène amusa Jérôme, qui trouvait le faciès des batraciens très amusant lorsqu’ils se retiennent d’éternuer.
« Où sont les autres ?
« Oh… » Mahony émergea doucement et se rappela qu’il devait veiller sur ceux qui dormaient, qu’il n’aurait jamais du s’endormir.
« Ils sont montés à la surface, Pastor leur a proposé d’aller à l’air libre, car il y a un passage relativement court pour y accéder. J’ai préféré me reposer, et Ra Zoo La s’est endormie. »
Jérôme mourrait d’envie de les rejoindre à la surface, mais il se sentait encore tout engourdi. Quelques mètres de Iote plus haut, les deux batraciens et Pastor contemplaient la fin du désert. La végétation reprenait le dessus lentement, et certaines étoiles qui disparaissaient doucement de l’horizon éclairaient la voûte céleste d’un magnifique bleu aux reflets violacés. Les rayons filtraient à travers les bi aulnes géants de Iota qui poussaient exclusivement dans ces zones un peu sèches, de végétation espacée. Il régnait un calme olympien. Le bi aulne qui se dressait devant eux, aux pieds de l’ouverture qui menait aux sous-sols, était le plus avancé dans les territoires désertiques de toute une série d’arbres qui formaient une gigantesque courbe. Vue du sol, la rangée d’arbres semblait s’étendre au-delà de l’horizon, formant une frontière naturelle entre deux régions de Iota.
« La chapellerie de Lande Asam. Regarde Logiqx, c’est comme dans la chapellerie de Lande Asam ! » Insista Pavoise, alors que Logiqx ne regardait pas du tout dans la même direction. Pavoise pointa un arbre du doigt, et poursuivit.
« La partie supérieure de ce grand arbre, ça me fait penser aux chapeaux entreposés par le vieux Lande Asam, vois-tu à quoi je fais référence ?
« Oui, oui. Je vois très bien. Je ne l’aurais pas remarqué mais maintenant que tu le dis c’est un peu vrai, moi aussi ça me rappelle ses chapeaux. »
Pavoise fit un regard préoccupé. Pastor ne prêtait pas attention à la scène et réfléchissait aux moyens qu’ils pourraient employer pour pénétrer la vieille cité de Matrimethek tout en passant inaperçus.
« Ce n’est rien, je crois que notre bassin de Toutakoutékalé commence à me manquer plus qu’il ne faudrait. »
Dans le feuillage des bi aulnes, poussait en toute période de l’année un fruit orange. Les petites capsules gonflées de sève, selon les cycles naturels, gonflaient, se contractaient en augmentant leur densité, restant quelques jours dans un état de grande fragilité, prêtes à exploser. Finalement, leurs membranes cédaient, et la sève orange tachait les arbres ou le tapis végétal situé plus bas. Pavoise, dépité, ramassa une pierre. Quand il était tout jeune, avec Mahony, plus d’une fois ils étaient allés au fond de leur forêt, bien après l’antre de Maladouin, qu’ils ne connaissaient pas encore à l’époque. Ces journées là, ils partaient à la recherche d’un beau bi aulne, et le canardaient de projectiles, faisant exploser les poches orangées. C’était beau et défoulant. Les vues qui en résultaient relevaient plus de l’art moderne abstrait des moines pessimistes du centaure, que le la chapellerie de Lande Asam. Ils avaient en effet la fâcheuse tendance à tirer leurs projectiles jusqu’à ce qu’il ne reste plus la moindre poche de sève en place. Pavoise repensa à ces journées qu’il avait enfoui loin dans sa mémoire, et tira de toutes ses forces en direction du bi aulne.
Quand la pierre percuta les branchages, un petit bruit étouffé se fit entendre, et tout portait à croire qu’il avait bien atteint sa cible. Instantanément un nuage d’insectes sembla se soulever de toutes les parties de l’arbre, hésitant, puis partit d’un seul tenant au dessus de Pastor et des deux batraciens. Il n’y avait rien à craindre mais la coordination et le grand nombre leur donnaient un caractère impressionnant. La nuée d’insectes opéra un demi-tour au dessus de leurs têtes ébahies, puis reprit de la hauteur, et repartit vers la lointaine colonne d’arbres, délaissant l’endroit d’où elles venaient de se faire déloger. Des néphéïdes. Le petit pochon de sève coula tout doucement le long des branches, et sa couleur à demi phosphorescente tapissa légèrement le sol sec et caillouteux de sa teinte éclatante. Contre toute attente, Pavoise avait provoqué le destin en envoyant cette pierre contre l’arbre. Pastor y vit immédiatement le signe de la prophétie de Molvnir, qui semblait prendre du sens au fur et à mesure qu’ils avançaient.
« La deuxième nuée de néphéïdes. Il va se passer quelque chose très prochainement, et l’enfant aura besoin de moi. Je dois rester vigilant. Reste sur tes gardes, Pastor. »
Pastor devenait de plus en plus tendu, et se répétait cela pendant plusieurs minutes pour se rassurer. Puis ils redescendirent retrouver Jérôme, Mahony et Ra Zoo La, qui n’allaient pas tarder à se réveiller. La grande cité des sages se faisait proche, il fallait maintenant organiser la dernière ligne droite, et un petit conseil eut lieu. Ils décidèrent, comme l’obscurité allait bientôt laisser place à la nuit sur Iota, de faire la dernière partie du parcours en ailes volantes. Pastor, naturellement rapide comme l’éclair, pouvait tenir le rythme en cavalant au sol. On mit à jour les cartes et les positions, on traça des points de repères, et on estima le temps restant. Ils se retrouveraient au moment où la cité serait en vue. Pastor, grâce à son flair très développé, devait retrouver les batraciens et le terrien sans problème, après atterrissage. Jérôme n’en fit pas mention, mais il était parfaitement capable de retrouver Pastor dans la nuit, grâce à ses nouvelles capacités olfactives, et au récent perfectionnement de ses sens. Il réalisa par ailleurs, au fil de la discussion, qu’il détectait très distinctement maintenant l’odeur de chacun de ses camarades, de la fleur de pinchelle (15) que Ra Zoo La utilisait pour se parfumer, en passant par les lestes que portait Logiqx le long de ses jambes, qui provoquaient une odeur de transpiration aux malléoles très particulière. Jusqu’à l’odeur du tissu en flanelle que portait Pastor. Un mélange âpre de lys des sables mêlé à l’odeur rugueuse de l’alcool de pâte de cygne des cénobites fourmiliers d’Akhanoza. Jérôme devenait plus fort, plus sûr de lui. Après une trentaine de minutes ils furent en mesure de décoller pour Matrimethek.


(15) : fleur rare de Iota, qui ne pousse que dans les hauteurs, dont la corolle doublée constitue une protection contre les éléments hostiles.

Chapitre 18

XVIII – Matrimethek à l’heure de la grande intensité.


Reprendre les vols de nuit ne fut pas une mince affaire. Le maniement d’une aile volante était relativement simple mais toute cette distance parcourue sous terre avait suffi pour désorienter batraciens et terriens lorsqu’ils reprirent la voie des airs. Pour se repérer, rien de plus facile, soutenait Logiqx. Il suffisait de suivre pendant un long moment la ligne des bi aulnes, puis reprendre vers l’est au moment où la ligne démarrait le surplomb d’un vallon célèbre, puisque chacun le connaissait, excepté Jérôme, qui constata que la nature avait été aménagée céans. Dans le temps, l’humidité saline avait modifié la flore si bien qu’une variété de diatomées toute particulière avait vu jour, et son développement n’était plus autorisé aujourd’hui que sous une forme synthétique : les diatomées spirales. Multi usages, les algues microscopiques, qu’on appelait aussi les boyaux de fourmis, offraient des propriétés chimiques remarquables. Elles furent savamment utilisées dans la confection de certains instruments à vent utilisés dans des cadres religieux. La spatine, une flûte célèbre chez les cénobites d’Akhanoza, était confectionnée dans des ateliers spéciaux où l’on fondait un métal alliant sympathôme, et ces fameuses diatomées. L’instrument résultant était réputé comme étant un outil indispensable pour atteindre un certain degré de conscience, élevant l’esprit dans les sphères du « grand discernement », propre à la communion avec les esprits célestes. On utilisait l’algue pour la confection de vêtements, et pour mille autres usages encore.

Le long du flanc d’où provenaient Jérôme et les batraciens, on survolait les immenses cordelettes tendues le long des échafaudages triangulaires, fabriquées elles aussi grâce aux fameux boyaux de fourmis.
Ces cordes servaient à suspendre les tissus à peine fabriqués, ou à pendre les paniers bourrés de terre et d’algues mêlées, avant le tri. Les mouches géantes et les fourmis exploitaient ce filon. Les batraciens, ainsi que les songes d’Actile, voulurent officiellement stopper cette exploitation sauvage de la Iote pour des raisons sanitaires. Les boyaux de fourmis étaient un bien précieux, bien plus important que l’or sur la Terre. Les propriétés psychotropes de ces algues posaient problème, car ceux qui les ingurgitaient devenaient complètement fous. Officieusement, ils étaient tout simplement jaloux de ne pas avoir su exploiter à sa juste mesure le plus gros gisement naturel de diatomées spirales de Iota, et s’arrangèrent pour que soit votée la régulation diatomique, édit officiel proclamant l’interdiction d’exploiter cette algue hors des cadres déterminés. A ce jour, les gisements naturels n’étaient qu’à demi exploités par d’audacieux contrebandiers : ceux-ci se trouvaient être des connaissances des gens au pouvoir, qui savaient la vraie nature du débat. En attendant, le célèbre vallon était délaissé, et en le survolant, Jérôme eut l’occasion de respirer les vapeurs suaves des diatomées qui ne le laissèrent pas indifférent. Pastor sentait la présence des batraciens et du terrien au dessus de sa tête. Il cavalait de tout son élan, prêt à tout dévaster sur son passage. C’était comme s’il connaissait le chemin par cœur, instinctivement. Il slalomait entre les buissons épars qui sillonnaient la ligne des bi aulnes. Quand la ligne dévia du vallon, la terre s’ouvrit en véritable vallée qu’il fallût emprunter. Pastor s’engouffra dans le vide tel un diable, emporté par l’élan, et reposa une patte sur un rocher huit mètres plus bas, pour bondir de plus belle. En un clin d’œil, il avait parcouru toute la pente menant au fond de la vallée, croisant la trajectoire des ailes volantes. La violence de ses coups de pattes sur le sol ébarbait les buissaies de fond de vallée, tel un jardinier malgré lui. Il distança notablement ses camarades à ce moment là, et Jérôme distingua vaguement la forme floue de Pastor qui se ruait à travers le paysage, pour disparaître finalement derrière un contours.


Pastor, qui sema le groupe en quelques minutes, réalisa son empressement en bout de vallée, lorsqu’il fallait reprendre l’ascension. Quand ils furent de nouveau en vue, il repartit de plus belle. Il restait une minuscule forêt de sires jaunes à traverser, l’équivalent des cytises aux fleurs jaunes. La saison offrait au regard de merveilleuses grappes toxiques qui pendouillaient un peu partout. Les fleurs de ces arbres ressemblaient à des ailes de papillons virevoltant au gré du vent que Pastor créait en passant telle une trombe. La petite forêt se composait également de grands arbres plus robustes, qui tiraient d’ailleurs leur force du sol enrichi par les racines des cytises. La forêt diminuait en densité au fur et à mesure, et une pente amenait à gravir le flanc d’une petite montagne. La montagne sacrée de Matrimethek. La cité de Matrimethek était postée là, en haut de cette petite montagne. Elle était située en hauteur pour d’évidentes raisons stratégiques, mais pas moins pour l’observation du ciel. Car sur Iota, l’astronomie restait une activité phare, réunissant sous un même toit des gens de milieux divergents. Pastor grimpa, grimpa, jusqu’à ce qu’une des quatre entrées soit visible du sol. Il attendit Jérôme et les autres, embusqué, et se plaça en vue lorsqu’ils arrivèrent à portée.
Quand ils furent tous réunis, ils mirent au point une tactique d’approche. Sur Iota, le jour se levait. Ils avaient voyagé toute la nuit. Le plan avait déjà été travaillé dans les grottes, il était relativement simple. Ne prendre aucun risque, et surtout, ne pas faire parler Pavoise à l’entrée.
« Pavoise, souviens-toi de ce dont nous avons convenu, d’accord ? » fit Jérôme au batracien, à peu près certain que si quelque chose pouvait mal se passer ce serait de sa faute.
« Pas de problème ! Je le jure sur la pensée d’Atmaath ! Je promets de me tenir à carreau cette fois !
« Je ne sais pas pourquoi mais j’ai encore moins confiance en lui quand il jure qu’il se tiendra à carreau…ça sonne tellement faux que j’ai l’impression qu’Andromède fait demi-tour. » rétorqua Ra Zoo La, presque attendrie par cette volonté de bien faire, mais très sceptique.
Néanmoins, le plan reposait entièrement sur une initiative de Pavoise : l’achat des fameuses capsules à inductions d’erreurs. Sans elles, ils auraient du opter pour une autre solution. Appréhendant le moment fatidique, ils redescendirent de quelques mètres le dénivelé pour effectuer un ou deux tests sur les capsules. Le fonctionnement était assez simple et les effets divers.
Le test d’invisibilité avait été suffisamment concluant dans la soléthée. Ici, l’idée était de changer d’apparence. Une des fonctions des capsules miniatures offrait justement la possibilité de devenir un métamorphe pour quelques minutes. En d’autres termes, elles permettaient de changer de visage, et surtout de changer complètement d’aspect de haut en bas. Les substances actives des capsules s’attaquaient à des schémas et représentations mentales pour effectuer la transformation. Jérôme n’avait qu’à imaginer en pensée un de ces batraciens qu’il avait eu l’occasion de croiser sur Iota, pour qu’il en adopte aussitôt le visage. L’effet était stable et durait quelques minutes. C’était saisissant, et sans aucun doute le plan était parfait. Il y avait gros à parier pour que chaque entrée de Matrimethek soit étroitement surveillée. Jérôme testa lui-même les petites pilules, et prit l’apparence de Maladouin. Pavoise et ses amis furent hilares pendant une bonne minute, et Jérôme, qui n’en revenait pas lui-même, se prit au jeu en imitant La voix sifflante du vieil ermite ronchonnant.
« Pensez vous qu’il résiste à la chaleur de la même façon que les fourmis dans cet état là ? » demanda Mahony, stupéfait par la perfection de l’imitation. Il s’approcha et tapa une ou deux fois dans les coques à l’arrière de la carapace de Jérôme, et sentit alors ses doigts, intrigué.
« Incroyable, cette odeur. Je me demande si cette chose peut également imiter une odeur sur laquelle on se focaliserait.
« Pour la chaleur, je n’irai pas me jeter dans les flammes pour tester ma résistance au feu dans cet état. » précisa Jérôme, pour couper court à toute tentative stupide.
Pour mieux brouiller les pistes, tous allaient utiliser les petites capsules, excepté Pastor, pour qui cela ne s’avérait pas indispensable. Dans son coin, chacun préparait son coup à l’avance en pensant à la personne de son choix, pour l’imminente transformation. Et Pastor, subjugué par ce phénomène, fixait son regard sur Jérôme. Apparemment, aucun d’entre eux n’avait jamais eu l’occasion de voir un tel spectacle. Appuyé sur un bi aulne, Jérôme qui observait ses bras noirs comme le charbon et lisses comme les galets, sentit un léger refroidissement général de son organisme et reprit tout doucement son apparence normale. Pavoise et Mahony, eux, savaient toujours comment apprécier ces petits instants à leur juste valeur :
« Si les vieilles clanques (16) du désitoire pouvaient nous voir maintenant, tu te rends compte !
« Et comment ! Je n’en peux plus de rigoler avec ces capsules, je crois que je vais me transformer en cousin d’Atmaath !
(16) : Sorte d’asperge de Iota, devenue un plat traditionnel batracien.



« Pas mal !
« Je vous en prie, Mahony, Pavoise… »
Jérôme, devant cet excès de distraction, reprit les deux compères et fut soutenu immédiatement par Logiqx et Ra Zoo La qui remirent ainsi les pendules à l’heure. Le moment était venu de se concentrer.
« Nous devons mettre toutes les chances de notre côté pour réussir à entrer sans éveiller le moindre soupçon. Je vous rappelle que ne pas nous faire remarquer, c’est aussi garder notre calme et donc éviter les plaisanteries et autres distractions de ce genre. » En prononçant ces mots, Jérôme répondait naturellement au besoin de mettre toutes les chances de son côté, et déjà l’appréhension le rongeait. Au fond de lui, il sentait un mauvais pressentiment, mais il pensait curieusement qu’il viendrait d’ailleurs. Ce tourment le saisit juste après avoir repris sa forme originelle. Il mit ce malaise sur le compte des constructeurs, qui avaient sûrement envoyé des émissaires dans la cité, ou pire, s’étaient eux-mêmes rendus sur place. Il régnait une odeur de pin agréable, et Jérôme ouvrit sa sacoche pour y humer le mélange brut des saveurs de substances qu’il avait ramassées au cours de son périple. Cela lui donna un peu de courage. Par chance, les chemins menant aux portes de la cité étaient très sinueux, si bien qu’ils ne seraient pas en vue d’éventuelles personnes filtrant les entrées avant d’être tout à fait proches des portes. Cela leur permettait d’ingérer les capsules au dernier moment, et ainsi d’avoir la certitude qu’ils franchiraient les portes sous l’effet de la métamorphose. Logiqx, pris au jeu de Pavoise et Mahony, voulut se métamorphoser en baronne Hirla de Sattva, une célèbre dissidente, chanteuse d’opérette fourmilière, qui avait joué de sa célébrité lors de la grande réforme des lois réglementant l’usage des diatomées. Indignée par la prise de pouvoir arbitraire des batraciens, et très attachée au développement de l’algue qui trouvait une utilité dans le domaine musical, elle réussit à soulever des années auparavant des millions de fourmis. Elle avait été raisonnée in extremis à l’époque par les autres représentants du peuple d’Akhanoza, et n’avait plus fait parler d’elle. Logiqx n’avait semble-t-il pas mesuré non plus que choisir une telle figure du monde de Iota n’était en rien bénéfique pour la discrétion de leur mission. Et Jérôme s’occupa également de lui faire changer d’avis, sans trop de mal. Pour plus de prudence, ils décidèrent de s’approcher tout doucement de l’entrée, non loin de là, sans emprunter les chemins usuels. Camouflés dans la végétation luxuriante des hauteurs du mont de Matrimethek, ils s’approchèrent progressivement, tandis que l’obscurité faisait rapidement place aux puissantes lumières du jour.
Lorsqu’ils furent suffisamment rapprochés, ils eurent en vue les portes massives de la « grande sacrée », comme l’appelaient les batraciens, la cité qui ne dort jamais. Les portes étaient fermées au petit matin, mais déjà un groupe de tisserands d’Eloyhn, un village commerçant des environs, en sortirent, et empruntèrent les chemins qui menaient hors de la montagne. Peu après, les gens affluaient déjà aux portes de la cité, aussi les embusqués prirent confiance. Jérôme leur rappela qu’il existait de grandes chances pour que toutes les entrées et sorties soient surveillées, car de part et d’autre de la rue entrante, les bâtiments en place offraient de nombreux points stratégiques propices à de telles observations. Tous les sens en alerte, Jérôme ressentit vivement le danger mais ils ne pouvaient plus reculer. Il était, en effet, hors de question de rebrousser chemin et de renoncer à leur mission. Il retint sa respiration alors qu’un petit groupe de songes d’Actile mêlés à des commerçants centauriens passaient juste devant eux. Quand la voie fut de nouveau libre, il ravala sa salive plusieurs fois avant de proposer de s’engouffrer aux portes de Matrimethek une bonne fois pour toutes.
« Prêts ? »
Chacun acquiesça et Logiqx reprit brusquement tout son sérieux. Ra Zoo La était impatiente, probablement la plus détendue de tous. Pastor, les moustaches hérissées, guettait les moindres bruits et ne cessait de se répéter qu’il devait réagir lorsqu’il verrait les néphéïdes.
« Prêts.
« Allez, c’est le moment, chacun utilise sa capsule et allons-y sans tarder. »
Un petit son étouffé eut lieu dans les broussailles, puis une légère odeur sucrée envahit les alentours. Tous étaient métamorphosés, mais ils n’eurent guère le temps d’admirer leurs apparences réciproques. L’effet temporaire des capsules à induction d’erreurs se ferait pressant. Le compte à rebours était enclenché, et Jérôme donna brièvement les dernières recommandations.
« Surtout méfiez vous de tout le monde. N’oubliez pas que les oiseaux géants nous ont largement devancés. Parlez de sujets qui n’éveilleront pas l’attention, et Pavoise, pas d’initiative. »
Pavoise ne détourna pas son regard de la grande porte olivacée, et de ses grands tenants. Une immense surface d’albâtre en surplomb réfléchissait la lumière, décomposant les rayons en multiples traits, illuminant l’entrée et les alentours. Chacun resta concentré en franchissant le sol compact de Matrimethek. Jérôme n’osait pas scruter les habitations comme il l’aurait souhaité. Il était bien trop tendu et préoccupé par cette peur d’être démasqué. Personne ne surveillait les entrées de la cité, visiblement. Logiqx croisa le regard ombrageux d’un tailleur de pierres qui ouvrait son échoppe lorsque les batraciens, Jérôme et Pastor passèrent à sa portée. La grande cité sacrée était le lieu le plus mythique de la planète, et ils marchaient émerveillés dans les petites ruelles, telles des petites fourmis hésitantes dans un château de sable. Les habitations et les lieux de commerce, tout semblait faire parfaitement corps avec la montagne mais l’architecture y était tantôt démarquée, tantôt creusée dans la roche. Non loin de l’entrée qu’ils venaient d’emprunter, sur une grande place, avait été déposée une immense cuve, et les échafaudages qui en permettaient l’accès étaient déjà occupés par des batraciens, qui manifestement préparaient là quelque savante mixture. Logiqx connaissait parfaitement ces activités. En fait ils concoctaient, conformément à la tradition, une solution de silicates d’alumines et de soude qui était à l’origine de nombreux ornements et constructions de la cité. La façade blanchâtre de l’entrée en était un exemple. Pour obtenir un résultat parfait, on refroidissait lentement les silicates en fusion pour les transformer en roche : l’oligoclase ainsi obtenue offrait un magnifique jeu de lumières lorsque l’eau ou les rayons solaires venaient la frapper. Aux intersections des ruelles et de cette place, de belles fontaines composées des mêmes pierres blanchâtres ramenaient une eau claire en surface, et un jeu de tuyaux et de rigoles redistribuait l’eau dans de larges bassins. Ainsi les motifs en vaguelettes et la brillance éclatante rappelaient aux habitants qu’ici, autrefois, on lavait le linge de la cité tous ensemble, à chaque demi cycle de l’astre Véga. Le travail à la cuve était continu, et les quelques personnes qui oeuvraient là au maintien du feu semblaient fatiguées, mais leur relève était imminente. Ayant traversés la première grande rue de Matrimethek, ils devaient maintenant absolument trouver un coin tranquille pour que le processus de métamorphose s’inverse sans témoins oculaires. Cette tâche fut confiée à Pastor, qui les mena sans hésitation. Dans la grande cité sacrée, trouver une petite ruelle déserte était un véritable jeu d’enfant pour qui connaissait un peu les lieux. Les fenêtres des habitations qui parsemaient les petites ruelles, même les plus discrètes, constituaient un léger problème cependant. Pastor recommanda qu’ils dissimulent tous leurs visages pendant les minutes délicates. Ils s’étaient pressés de suivre Pastor pour trouver un lieu plus calme, et, engouffrés brusquement dans le petit chemin, les capuches repliées et recouvrant entièrement les visages, ils freinaient maintenant l’allure pour être certain que la transformation s’inverse totalement avant la fin de la ruelle. Ainsi, les six silhouettes menées par Pastor, s’avançant tête baissée à un rythme de limace dans la petite rue, déambulaient curieusement, mais cela n’avait rien de discret.

Arrivés une centaine de mètres plus loin, ils s’enfoncèrent dans une deuxième artère, et ne croisèrent pas une âme qui vive. A la fin de la sente, la métamorphose inverse s’était opérée avec succès. Les retours de métamorphose, avec ces capsules à inductions d’erreurs, avaient souvent pour effets secondaires des aléas indésirables. Pendant quelques minutes, le jugement de Jérôme se brouillait et l’holoaxe ou le symbiote n’y pouvaient rien. Les batraciens ressentaient également un malaise notable, mais finalement personne ne détecta la cause de ce léger désarroi. Pastor qui prenait les instructions de Molvnir très au sérieux, se fit une joie de conduire Jérôme et ses amis vers Iridion, du nom du grand sage qui donna son nom à la salle du conseil de Iota, localisée dans le grand palais de Matrimethek. La cité était agencée en terrasses, et sa physionomie n’avait pas changé depuis des siècles. Depuis toujours, le même centre historique abritait les mêmes coutumes, les mêmes bâtiments beiges aux balcons fleuris toute l’année. La plupart des tours abritant la population sortaient du flanc de la montagne, et les parties inférieures situées sous le niveau du sol étaient également habitées, généralement par les classes sociales moins aisées. Depuis plusieurs centaines d’années, la cité s’était spécialisée dans le travail de la roche, et la confection d’armatures géantes pour prévenir l’affaissement des habitations dans la montagne.

Cette région géologiquement instable menaçait en effet d’écroulements et autres catastrophes, et il était hors de question de devoir supporter la perte d’un tel lieu. Matrimethek gardait également son rôle politique prépondérant, et c’était un lieu de commerce important, où les visiteurs extragalactiques étaient très nombreux. En revanche, le manque de contrôles et la naïveté Iotienne en faisaient un lieu propice aux guets-apens et à toutes les malfaisances. Pour se rendre à l’annexe faisant office de centre de décisions principal, il fallait traverser des allées d’arbousiers qui contournaient un flanc de montagne. Tout en parcourant la vaste allée, les senteurs embaumaient l’air agréablement et Jérôme s’approcha. Il retira une feuille, dans un imperceptible bruissement. L’odeur était extrêmement forte, et l’holoaxe indiqua automatiquement toutes les caractéristiques de l’arbousier de Matrimethek. Presque au même moment, Logiqx mit Jérôme en garde de ne pas arracher les feuilles de ces arbres, et Pastor hocha la tête simultanément, approuvant ce que disait Logiqx. L’arbre était sacré. Ses feuilles dégageaient un parfum si fort qu’il ne pouvait en aucun cas être naturel. Toutes ces plantations d’arbousiers avaient été soumises à un sortilège qui, selon la légende, les rendait magiques. Et, entre autres, les tisanes à base de feuilles d’arbousiers avaient des vertus bénéfiques et curatives, hormis le fait qu’elles offraient des sensations olfactives uniques. Avec une seule de ces feuilles, on pouvait concocter des tas de préparations. Le mal était fait, et la feuille était arrachée cependant. Aussi, Jérôme prit soin de l’envelopper avec plusieurs couches de papier liège qu’il avait ramassé vers Orvert, ficela le tout, et glissa le paquet dans sa sacoche, qui recelait déjà mille saveurs atypiques. Avant la fin de l’allée d’arbousiers, ils eurent à emprunter une galerie qui pénétrait la montagne sur la droite, et les mena à un étage supérieur. Intrigué, Jérôme put avoir accès aux plans de la cité, par le biais de l’intelligence holoaxique. Les plans de Matrimethek avaient été savamment étudiés pour que les allées et venues d’une terrasse à une autre se fassent strictement à l’intérieur de la montagne. Les escaliers en plein air qu’on pouvait observer lorsqu’on entrait dans la cité par exemple, dataient de temps immémoriaux où les étages supérieurs de la ville n’avaient pas encore été construits. Pénétrant pour la première fois dans les entrailles de Matrimethek, Jérôme et les batraciens prirent quelques minutes pour admirer les tapisseries et les gravures qui ornaient les escaliers.

De gros promontoires de pierre calcique sortaient des parois. Ils étaient séparés de quelques mètres, et en leur sommet des petits creux recelaient de pétales de fleurs de la vallée. Ceci constituait une offrande pour la cité, une prière pour que la bonne fortune continue, et il s’agissait là d’une des nombreuses traditions de la cité des sages. Pour que la paix continue, il fallait toujours afficher espoir et faire don d’une partie de la cueillette des fleurs de la région. Tels des caps sur une mer de pierre, les monticules abritant les pétales multicolores illuminaient parfois les fresques gravées sur les parois, quand la lumière du jour pénétrait la galerie selon un certain angle. Suivant la nature des petites offrandes, on assistait alors à un arc en ciel plus ou moins différent chaque jour. Arrivés au faîte de cette première série de marches, Il fallait emprunter d’autres allées d’arbres cousins des arbousiers.
Époustouflé, Jérôme assista à un déjà-vu et versa une larme, bouleversé, comme s’il sentait que sa mission touchait maintenant à sa fin. Jérôme ressentit instantanément le lien si fort qui l’unissait à son frère. Sans le savoir, il contemplait le même spectacle que Pierrot avait eu l’occasion de voir lors de son premier rêve, la nuit où il avait parlé à Apydia et où celle-ci l’avait mise en contact avec Jérôme. Entre deux arbousiers cousins, il contempla le paysage : des collines de sable orangé, autour desquelles de véritables champs d’échafaudages métalliques s’étendaient à perte de vue. Voyant que Jérôme s’attardait sur cette surprenante scène, Pastor s’appuyant à l’arbre :
« Les faiseurs d’émotions. Toutes les silhouettes que vous voyez évoluer en bas sont des fourmis d’Akhanoza ou des mouches bleues géantes, la plupart du temps ce sont les mouches qui font vivre ces grandes installations. Nous autres, songes d’Actile, et batraciens, pouvons jouir d’un grand éventail d’émotions diverses. Ceux-là n’ont pas cette chance, et, lorsqu’ils atteignent un âge de raison, ils peuvent s’offrir le luxe de goûter à certaines émotions bien choisies. » Jérôme hocha la tête, montrant qu’il avait compris. Ce n’était pourtant pas le cas, mais il restait complètement absorbé par le sentiment curieux de déjà-vu qui l’avait envahi l’instant précédent. Peu après ils se remirent en route, car il restait un escalier à gravir, plus loin dans la montagne. Avant d’y accéder ils croisèrent un plénipotentiaire centaurien qui redescendait du siège du grand concile où, vraisemblablement, il avait dû s’y dérouler quelques âpres négociations. L’homme affichait une mine austère. Il avait une coiffe blonde, enrubannée de pourpre, faite de pointes qui partaient vers le ciel. Il portait un ensemble vert puis une sorte de guimpe jaune un peu bariolée au sommet. Ses habits verts bouffants aux extrémités lui donnaient un air saugrenu, mais de toute évidence cette tenue n’avait rien de choquante pour les amis de Jérôme. Le centaurien les salua poliment en passant à leur hauteur, et Jérôme détourna le regard, sa capuche recouvrant toujours son visage au maximum. Après le dernier escalier, on accédait à une grande cour complètement encastrée dans la montagne, d’immenses colonnes menaient de l’autre côté et en hauteur, une allée suspendue traversait la cour en longueur.

Elle servait dans l’ancien temps à la circulation des gens qui siégeaient au concile et à tous les gens ayant des rôles politiques importants, pour se distinguer du personnel d’entretien et des gens moins hauts placés dans la hiérarchie Iotienne. Bizarrement, avec le temps, cette habitude s’était perdue et plutôt inversée. On demandait plutôt aujourd’hui aux visiteurs d’emprunter cette voie, mais Jérôme et ses collègues n’en connaissaient pas le lieu d’accès. La grande porte du bout de cette cour franchie, ils arrivèrent dans un hall déserté, au dallage brillant comme du porphyre. Des mosaïques le décoraient de bout en bout, selon des motifs qui semblaient symétriques au plafond. L’endroit était assez vaste et ils eurent à s’aventurer un peu à l’aveuglette dans un dédale de grandes salles. Ils ne tardèrent pas à croiser des gens, dont la moyenne d’âge avait sensiblement augmenté par rapport au reste de la population. Ils étaient donc au bon endroit, et il ne leur restait plus qu’à trouver un des responsables. Jérôme se concerta avec les autres et il fut décidé que lorsqu’ils auraient trouvé les bonnes personnes, Jérôme irait s’expliquer seul, mais Pastor n’aimait pas ça.
« J’ai un mauvais pressentiment. J’aimerais vraiment vous accompagner.
« Allons Pastor, que pourrait-il bien m’arriver ici qui ne me soit pas arrivé à l’extérieur. Crois tu vraiment que cela soit nécessaire ?
« Bien entendu, j’ai un instinct très développé. Je ne suis pas tranquille depuis que nous avons franchi les portes de la cité. Je m’en voudrais toute ma vie s’il arrivait quelque chose alors que je le sentais arriver.
« Soit, mais peut-être auras-tu à m’attendre derrière une porte. Ce que j’ai à dire est confidentiel, je pense, je ne peux plus me permettre la moindre erreur si près du but, vois-tu.
« D’accord, je resterai avec vous le plus possible. Je comprends, aucun problème, je vous laisserai seul au moment où vous le désirerez. »
Jérôme sourit, et sentait les vibrations de la voix de Pastor. Il était sincère, pas de doute là-dessus. Ceci redonna confiance en lui-même au jeune terrien. « Hâtons nous ! »

A la demande de Jérôme, Pavoise alla demander les renseignements utiles à un vieux batracien qui traînait ses pattes ventousées péniblement le long du sol carrelé, à une dizaine de mètres de là. De grandes échancrures creusaient le hall par endroits, et abritaient des bras marbrés où les gens pouvaient s’asseoir. Jérôme, conscient que Pavoise avait fait un gros effort sur lui-même pour rester le plus discret possible, confia cette tâche au jeune batracien, et il fut effectivement ravi. Le vieux batracien, comme s’il avait pressenti la venue de Pavoise, se dirigea vers un de ces bancs de marbre et tout doucement, il se laissa retomber sur la pierre en s’aidant de sa canne recourbée. Pavoise, arrivant juste à sa hauteur, l’aida spontanément à s’asseoir. Le vieux esquissa un sourire reconnaissant, et attendit la requête de Pavoise. Deux minutes plus tard, Pavoise revenait avec le bon itinéraire. Ils n’étaient pas loin du tout, mais il s’agissait d’un autre hall. Pour y accéder, il fallait traverser le laboratoire de recherche appliquée en sciences végétatives et sympathômiques, dont la porte était située non loin de là. A l’entrée du laboratoire, Ra Zoo La fut envoyée à un guichet pour chercher une carte servant de passe. Les entrées du laboratoire étaient réglementées si bien que personne ne pouvait traverser inaperçu. Là, Jérôme eut une deuxième sensation de déjà-vu. Pas de doute, Apydia était forcément une alliée des gens de Matrimethek. Il connaissait ce lieu. Il l’avait vu en peinture, oui. Jérôme se souvint sans mal du grand tableau qui occupait le couloir menant à la salle où Apydia lui avait remis la combinaison symbiotique. On y voyait un grand batracien, vêtu d’une blouse verdâtre, au large front, déroulant un manuscrit de formules scientifiques compliquées, sur un fond de décor de végétation à demi mêlée à des installations robotisées. Là, devant lui, il pouvait admirer la fameuse serre. Les gens circulaient en blouses vertes, mais nulle part il ne voyait l’homme en question.

Probablement était-il une des grandes figures de la vie du fameux complexe. Tout semblait correspondre au tableau, jusque dans les moindres détails. Qui pouvait savoir combien de temps s’était écoulé depuis qu’elle avait été peinte et installée chez Apydia ? Ici, des langues plates de couleur verte sortaient des fentes métalliques des panneaux de contrôle épars. La machinerie complexe semblait faire corps avec ces étranges plantations, et des volutes de vapeur d’eau roulaient le long des écrans inclinés, embuant les surfaces vitrées qui longeaient la serre. Du plafond pendaient des câbles au bout desquels des petits boîtiers de commande attendaient que l’on y rentre des mesures. Parfois, un des scientifiques s’arrêtait devant une des petites boîtes et en tapotait vigoureusement le clavier pour repartir sèchement dans une autre direction.
« Le coléoncle est absent. Pourriez vous nous laisser un exemplaire écrit de vos conditions ? Où pourrais-je transmettre un message ? Messieurs ? » Jérôme et ses amis restèrent figés devant le batracien en blouse qui venait de les interpeller brusquement. Une dizaine de secondes s’écoula, qui semblèrent des heures.
« Mais…
« Hem… Vous n’êtes donc pas la délégation d’Andromède ? »
A voix basse :
« J’ai encore gaffé… Mais alors qui sont-ils, eux ?
A voix haute :
« Pardonnez moi mais puis-je vous demander ce que vous faîtes ici ? »
Le scientifique s’exprimait en langue batracienne protocolaire, un type de langage très soutenu et entremêlé de termes juridiques barbares, et de paroles convenantes.
« Nous manquons d’organisation ces jours-ci mais la chute du chef du cabinet il y a quelques jours a totalement bouleversé l’angle d’attaque du planning usuel. Il faudrait soumettre vos requêtes, si possible par écrit ou bien remplir directement les formulaires que vous obtiendrez au guichet que vous voyez là-bas… « Un instant, nous souhaitons seulement traverser la serre, si vous le permettez… » Ra Zoo La coupa la parole, pensant à juste titre que Jérôme n’osait toujours pas intervenir, par excès de prudence et de discrétion.
« Oh mais…ah ah…Je vois je vois. Bien entendu, traversez donc, pardonnez ma curiosité. Au plaisir, messieurs dames. » Puis, le scientifique en blouse considéra du regard les six visiteurs, et jeta un bref coup d’œil au passe que Ra Zoo La tenait dans sa main ventousée. Il ne lâchait pas Jérôme du regard, qui avait encore sa capuche rabaissée, recouvrant son visage presque en totalité. Jérôme pouvait sentir le regard du scientifique se poser sur lui tant les ondes qu’il dégageait étaient fortes, et presque palpables pour qui savait happer les ondes psychiques. Il crût déceler une légère méfiance, et de l’interrogation. Le plénipotentiaire ne comprenait pas pourquoi Jérôme restait à visage couvert, et, pensant qu’il s’agissait d’un quelconque envoyé de quelque planète perdue de la galaxie d’Andromède, il ne cessait pendant toute l’entrevue de s’adresser à Jérôme alors que celui-ci voulait absolument éviter tout contact et tout regard. Ra Zoo La l’avait sauvé de l’embarras, d’autant que le scientifique les avait pris au dépourvu. Heureusement, l’incident était sans gravité, mais rares étaient les visiteurs qui traversaient cet endroit sans raison, et la personne s’en était naturellement étonnée. Finalement, ils se hâtèrent vers la sortie opposée. La porte qui amenait à l’extérieur était dotée d’un de ces dispositifs holographiques tels qu’ils avaient pu en observer à l’entrée de la soléthée d’Orvert et chez Maladouin. Celle-ci était un peu plus originale car le voile léger qui délimitait le périmètre de sécurité était peint, et il était représenté une belle cour très réaliste, d’une architecture comparable à ce que l’on pouvait par exemple trouver dans les cités batraciennes originelles. En effet les batraciens, bien que peuple nomade par excellence, avaient bâti des cités dans des époques reculées, et ces endroits jouissaient d’un statut particulier et d’une architecture remarquable. Ici, il s’agissait d’un cloître, avec en son milieu une cour discrètement fleurie, où les rayons du soleil perçaient pour faire ressortir les multiples pétales verts. Les allées en arcade laissaient deviner les morceaux d’une voûte taillée en entrailles de dragon, terme utilisé en architecture batracienne lorsque les arêtes de pierre d’une voûte sont taillée en trompe l’œil, et en imitant les colonnes vertébrales des espèces marines gargantuesques. Finalement, cela ressemblait fort à la petite cour dans laquelle Ra Zoo La travaillait, dans le village de Matrimethek. Et ça montrait bien que l’architecture des lieux était exclusivement batracienne.
« Vous voyez un peu cette image sur le linceul de protection ? On se croirait à la maison ! » S’exclama Pavoise, dont on sentait le ton légèrement nostalgique à la fin de sa phrase.
« Oui, c’est remarquable, j’ai l’impression d’être déjà venue ici. »
Et Mahony d’ajouter :
« On reconnaît bien là le style des nôtres n’est-ce pas ?
« Allons-y. » Jérôme, pressé de sortir du laboratoire, s’adressait à Logiqx qui se trouvait juste devant lui, et il souleva le voile, découvrant là exactement le même paysage que celui qui était peint sur la toile. Émerveillés, les batraciens poussèrent un cri d’enthousiasme, ce qui, au grand dam de Jérôme, provoqua une sorte d’amertume chez le pauvre Pastor qui se sentait un peu exclu. L’holoaxe, qui venait de révéler à Jérôme certains détails concernant les prouesses architecturales des batraciens, et leurs talents de tailleurs de pierres, lui offrit, en fouinant un peu, de nouvelles informations. Il existait en effet une certaine frustration entre les deux peuples batraciens et songes d’Actile à ce sujet. Les songes, beaucoup plus fiers par nature, n’avaient jamais digéré le succès des batraciens dans ce domaine. Cette rivalité n’était pas vraiment consciente pour bon nombre d’entre eux, mais elle existait vraiment. Les songes n’étaient à l’origine de la construction d’aucune cité de ce genre, et il était même arrivé qu’ils fassent appel à des batraciens pour la construction de certains observatoires, ou de lieux de culte particuliers.
« Pas de doute, on se croirait à Toutakoutékalé.
« Ce ne sont pas les songes qui auraient pu en faire autant, hein, Pastor ! Tout juste bons à travailler le sable !» remarqua malicieusement Pavoise, qui décidément ne ratait jamais l’occasion de dire quelque chose de déplacé. Et il donna un petit coup de coude, certes amical, à Pastor, qui se sentit d’autant plus dépité. Et Pavoise n’insista pas. Les autres ne remarquèrent même pas l’incident, absorbés par l’excellence du coup de burin qui avait pu façonner les lieux. Pastor balbutia péniblement quelques mots, mais ne réussit pas à articuler une phrase cohérente. Considérant ces brèves données concernant les rivalités cachées entre songes d’Actile et batraciens, la scène qui venait de se dérouler sous les yeux de Jérôme prenait une dimension toute particulière.
La magnificence de cette cour était cependant irréfutable. Au sol, les dalles polies et brillantes reflétaient tout le soin qui était apporté à cet endroit. Des petites fresques de pierre, représentant icônes religieuses et scènes de vie quotidienne batracienne, se fondaient aux mosaïques sous jacentes. Leurs contours, aux limures parfaites, donnaient une impression de profondeur digne de trompe-l’oeil. Enfin, des archerots sculptés sur des marches miniatures contournaient la base des colonnes massives qui supportaient les arcades.
Sur les indications du vieux batracien, Jérôme et ses amis se dirigèrent vers la porte qui devait les mener aux chefs de cette immense administration. Timidement, Jérôme poussa la lourde porte rougeâtre, s’aidant d’un énorme anneau de fonte qui y pendait. Elle s’ouvrit sur un lieu presque désert, à sa grande surprise. Manifestement, ce n’était pas l’heure de pointe pour les dirigeants, mais après quelques instants à scruter les lieux, une hôtesse actilienne les accueillit : « Messieurs et madame, en quoi puis-je vous aider ? »
La grande dame s’adressait à Jérôme d’un ton sec, précis et pressé. Malgré la tournure de sa phrase qui appelait une réponse, elle ne laissa que quelques centièmes de secondes de blanc pour enchaîner sur une autre question, et jaugea du regard le petit groupe de visiteurs. A ce moment là, Jérôme ôta sa capuche et ses yeux s’en revinrent vers lui.
« S’agit-il encore d’une de ces délégations pour Andromède… ? Je… »
Et elle se ravisa. Apparemment, elle comprenait qu’il ne s’agissait pas d’une banale délégation concernant les questions de collisions intergalactiques. Aussi, elle laissa la parole à Jérôme, bien que l’envie de la reprendre ne lui manquât pas.
« Nous cherchons les grands sages de Matrimethek, je suis en mission officielle.
« Mais pourquoi ?
« C’est urgent, confidentiel, on m’a confié ce sceau. » Jérôme montra son sceau, levant son poing encore trop bas pour la vue usée de la secrétaire. Celle-ci sortit instantanément une paire de vieilles binocles, et analysa quelques secondes le fameux sceau.
« Parfait, je vais vous introduire. Vous venez malheureusement trop tôt, il n’y a que très peu de personnes actives à ce moment de la journée.
« C’est tant mieux, nous voulions le plus de discrétion possible. » rétorqua Jérôme immédiatement. Il s’adaptait admirablement au style pincé et coupant de la femme, répondant rapidement et distinctement. Elle rabattit un châle d’une matière soyeuse verte, ce qui fit bouger légèrement le chapeau cylindrique sur sa tête. Son museau plus allongé devait être signe d’un certain âge chez les songes d’Actile, et un vêtement transparent bleuté ondulait au gré des courants d’air lorsqu’elle se déplaçait. Elle repartit succinctement en les priant de patienter. Ils n’eurent pas le temps de converser, car elle revint une minute après, puis leur fit de grands signes. Il y avait justement des bancs et largement de quoi flâner dans ce grand hall. Jérôme pria ses camarades de l’attendre patiemment. Chacun regretta amèrement de ne pouvoir se joindre à Jérôme, et Mahony eut un sursaut de méfiance vis-à-vis de la requête de Pastor à propos de son mauvais pressentiment. Et qu’il préférait accompagner Jérôme.

Bougonnant que tout ceci n’était pas juste, il se raisonna finalement et Pastor s’avança avec Jérôme vers la secrétaire actilienne, qui était très gentille mais n’avait visiblement pas que ça à faire de sa matinée. Ils traversèrent l’office de la féline. L’endroit était curieux, et Jérôme remarqua plusieurs petites tablettes posées sur une table qui projetaient sur des écrans des choses animées, avec des pièces écrites. Il s’agissait juste là d’un mode particulier pour planifier le travail de sa journée, par requêtes holographiques. Ceci lui rappela la demeure d’Apydia. Il vit également des livres posés ouverts à des pages spécifiques, tout le long de plusieurs étagères, comme si elle lisait tous ces ouvrages en même temps, et n’eut pas le temps de poser la moindre question à leur sujet. Certains de ces ouvrages paraissaient vieux et usés, mais peut-être s’agissait-il là de vieux manuels sans valeur particulière. Il n’y avait pas non plus de chaise, de coussin, absolument rien que ne permettait de s’asseoir et Jérôme se demanda si cette dame se reposait parfois. Brusquement, elle ouvrit une ou deux portes et s’adressa à Pastor et Jérôme : « L’éminent Leix de Drone va vous recevoir. Il est très occupé aussi je vous saurais gré de respecter son temps. Et bienvenue !
« Peux-tu m’attendre ici, Pastor ? Il ne m’arrivera rien dans le bureau de ce monsieur.
« J’attends ici. » Obtempéra Pastor. La secrétaire fut surprise que Pastor n’accompagne pas Jérôme, et une légère moue se dessina sur son visage.
« Très bien, vous pouvez attendre ici. »
Peut-être était-elle vexée qu’un représentant de son peuple fût ainsi condamné à attendre comme un vulgaire servant. Puis elle disparût dans ses propres locaux, et Jérôme poussa timidement la porte.
Leix de Drone était un honorable membre du concile des sages de Matrimethek. Il affichait une mine usée, mais malgré ses moustaches tombantes, il avait ce petit air brillant de la vieillesse bien conservée. Il était vêtu d’une lourde veste tombante en tissu épais violacé, aux multiples bourrelets. Il était assis à son bureau circulaire, situé au centre de la pièce. Lorsque Jérôme salua le vieux batracien, celui-ci se leva et vint à sa rencontre.
« Alors ça. Bonjour, à qui ai-je l’honneur ? Quel bon vent vous amène ? Je me présente, on m’appelle Leix. » Et il tendit sa paume, toutes ventouses repliées à l’exception d’une orientée vers le visage de Jérôme. Le garçon ne comprit pas tellement ce qu’il se passait, mais il semblait que Leix établissait une sorte de liaison psychique, et Jérôme répondit.
« Je viens de très loin pour parler aux grands sages de Matrimethek, garants de la sagesse et représentants du peuple batracien. Je m’appelle Jérôme, et je suis messager de celle aux plusieurs noms que l’on nomme Apydia, ou Or Tara, bibliothécaire et annonciatrice des destructions.
« Et bien je suppose que tu as beaucoup de choses à me raconter, comment un terrien a-t-il pu atterrir ici ?
« C’est toute une histoire, mais voyez plutôt ce sceau.
« Oui, je vois, c’est bien le signe de ralliement d’Apydia l’ondoyante.
« Mais cela n’a pas l’air de vous déranger ? Je suis au courant pour ce qu’elle vous a fait. La destruction de votre planète, et toutes ces choses…

« Oh, ça…
« Je ne comprends pas, vous êtes bien le premier que son nom n’affecte pas profondément.
« Regarde moi. Tu vois ce petit panneau métallique au dessus de mon front ? »
Et Jérôme dévisagea Leix, et il avait effectivement une sorte de chapeau porté en hauteur par des tiges métalliques au dessus de son front.
« Oui, je le vois.
« Et bien avec cette plaque au deutérium, je peux surveiller et administrer une bonne partie des centres d’astronomie et de certaines places stratégiques de Iota, en restant en contact permanent avec les chefs locaux, mon travail me prend tout mon temps. Sans parler de toutes ces délégations officielles d’Andromède, qui n’arrêtent plus de défiler par chez nous. J’ai passé l’âge de la rancœur, il y a bien longtemps j’ai décidé de ne pas ressentir de haine pour les ondoyantes. Comme chez toutes les espèces, chez tous les peuples, certaines sont cruelles, d’autre non. Et je connais Apydia, elle a toute ma confiance, alors si tu es son envoyé, tu as toute ma confiance…
« Vous la connaissez personnellement ?
« Je l’ai déjà rencontrée plusieurs fois par le passé, c’est exact. »
Jérôme se sentit rassuré, et fut plus enclin à lui confier toute l’histoire, sans parler des documents enregistrés à l’état latent au fin fond de la soupe de données holoaxiques, qu’il devait communiquer à son interlocuteur. Mais, absorbé par son entretien, Jérôme oublia qu’il avait toutes les données nécessaires enregistrées quelque part dans les entrailles du symbiote.
« Alors, depuis quand Apydia fricote-t-elle avec des humains ? Je pensais que le bras d’Orion était devenue une zone interdite depuis que Bételgeuse et d’autres étoiles étaient devenues l’objet d’expériences importantes sur les modifications d’orbites et sur l’optimisation de l’énergie. Ce sont pourtant bien les ondoyantes qui s’occupent de ces problèmes complexes et… »
Leix de Drone vit bien que tout ceci était du javanais pour Jérôme, et il eut peur d’avoir eu un mot malheureux. Ces expériences sur les modifications d’orbites avaient lieu en effet probablement sans le consentement d’un peuple comme les terriens qui n’en étaient même pas arrivés, dans leur stade de développement scientifique, à pouvoir naviguer d’une étoile à l’autre à l’échelle de leur propre vie. Or, la Terre se situait dans la même région que Bételgeuse, dans le bras d’Orion de la voie Lactée. Jérôme fixait Leix, incrédule, mais ne comprenait pas ses paroles. Leix poursuivit.
« Pardonnez moi, je m’égare dans des digressions sans savoir pourquoi vous êtes ici, je vous en prie, dîtes moi tout.
« Alors voilà : J’étais sur Terre, avec mon frère, et nous jouions à découvrir les secrets qui entouraient une espèce d’insecte mystérieuse, lorsque nous tombâmes sur une brèche spatio-temporelle qui nous amena directement dans le decepte d’Apydia. Nous nous sommes retrouvés, inconscients, mon frère et moi, dans son immense bibliothèque.

« Une espèce d’insecte mystérieuse ? Comme c’est étrange. Vous n’aviez pas créés cette brèche vous-mêmes, dîtes-vous ?
« Non.
« Mais pourquoi cela vous a-t-il amené jusqu’ici ? J’avoue ne pas tout comprendre.
« Oh, mais attendez un instant. Je réalise que j’ai sur moi un programme qu’Apydia a placé dans la mémoire du symbiote, un message pour vous. « Pour moi ?
« Pour les sages de Matrimethek.
« Ah. Parce que justement, l’atmosphère est plutôt mouvementée chez nous ces temps-ci. Permettez-vous que je lise ce message ?
« Bien sûr, laissez moi le temps… »
Jérôme termina sa phrase par télépathie, et il fut aussi surpris que Leix. Le vieux batracien ne s’attendait pas à un tel tour de passe-passe de la part d’un si jeune terrien, et fut d’autant plus intrigué. Leix dévisageait Jérôme, qui terminait sa phrase en disant mentalement qu’il n’avait qu’à rechercher une minute pour mettre la main sur ce fameux message, et il ne tarda pas à le trouver. Leix était satisfait que Jérôme soit venu frapper à sa porte avant d’alerter le concile de sa présence dans sa globalité. Dernièrement, certains évènements l’avaient conduit à penser qu’il existait au moins une personne siégeant pour le grand concile qui avait en quelque sorte trahi les siens. Dans plusieurs affaires importantes, dont le statut du sympathôme au sein de certaines zones avoisinant leur plan galactique, et à propos d’autres sujets encore, l’un des leur aurait informé la ligue des constructeurs de certaines données sensibles et confidentielles.
Sous la forme d’un rapport animé de la grande Apydia, Leix visionnait les détails importants de cette histoire, et eut le visage blême lorsqu’on y fit mention du tristement célèbre nanolyte. L’affaire était extrêmement grave, et il comprit alors pourquoi on demandait leur aide pour contrer quelqu’un qui jouissait d’une aussi bonne réputation sur Iota que le diable en personne sur la Terre.
« Le nanolyte serait impliqué dans cette histoire ! Par les anneaux de saturne !
« Et ce n’est pas tout. Quelqu’un sur Iota doit savoir quelque chose, puisque nous avons été suivis et je peux même vous dire que sans l’aide de Pastor, ce valeureux songe d’Actile, qui attend là derrière, et bien nos poursuivants nous auraient rattrapés. Dieu sait ce qu’ils auraient fait s’ils avaient pu nous retrouver avant notre arrivée.
« Poursuivis ? C’est encore pire que ce que je pensais.
« Oui, et ce n’est pas terminé. Ils étaient à nos trousses depuis l’île d’Atmendou, au-delà de la Trinité. Et on m’a gracieusement mis en garde dans la soléthée d’Orvert que quelqu’un était à nos trousses. Nous avons pu partir in extremis, et je crois que l’avance que nous avions nous a sauvé la mise. En effet, il s’en est fallu d’un cheveu lorsque, dans le désert, Pastor nous a offert une cache parmi les songes d’Actile qui peuplent le désert. Nos poursuivants ont du comprendre quelle était notre destination. Et ils nous ont donc précédé. Il y a de grandes chances pour qu’ils soient dans la cité en ce moment même.
« Mais alors ils doivent savoir que vous êtes ici ? »
Le visage de Leix se décomposait totalement.
« Pas forcément. Nous avons rusé à l’entrée de la cité. Il est encore possible qu’ils ne nous aient pas repérés. Je pense que nous avons une chance d’être passés au travers des mailles du filet.
« Combien êtes-vous ?
« Nous sommes six, si l’on inclut Pastor. Un songe d’Actile, quatre batraciens et moi-même. Mais attendez. Je n’ai toujours pas terminé. Il reste encore un détail pénible, et j’en aurai fini de vous asséner ces mauvaises nouvelles.
« Très bien allez-y.
« Bien. Une personne à Orvert m’a confirmé les soupçons que j’avais, qui m’avaient conduits à penser que nous étions suivis. Il a mentionné le peuple des constructeurs, et m’a suggéré de fuir le plus loin possible et de prendre mes jambes à mon cou.
« Oh… C’est bien la pire des nouvelles que je pouvais espérer. Comme si nous avions besoin de cela. Enfin. Je pense qu’il faudrait vous placer en lieu sûr. Je dois faire une déposition et réunir le concile, mais tout ceci me pose problème car je soupçonne également la présence d’un canard boiteux parmi mes collègues du grand concile des sages. » Et Leix de Drone hésitant.
« Aussi bizarre que cela puisse paraître… Et c’est là que le bât blesse, car pour une nouvelle de cette importance je dois m’en référer au concile, et je ne peux tout de même pas occulter des tels évènements consciemment sous prétexte que je soupçonne l’un d’entre nous de dévoiler certaines choses à des supposés ennemis. Tout cela est trop vague. » Jérôme cherchait une solution, mais ne trouvait rien. Même en état de demi concentration, il était là face à un mur blanc. Apparemment Leix de Drone n’était pas le genre de personne à trahir les siens. Il saurait prendre les bonnes décisions, il fallait le laisser faire. Il tournait autour de son bureau central, tapotant par moments le noir laqué de sa surface avec le dos de ses phalanges. Puis, soudainement, il retira sa coiffe métallique en faisant une petite mimique agacée. Ses communications avec les cellules scientifiques qu’il administrait devaient certainement monopoliser une trop grande partie de son attention et il devait réfléchir.
« Je n’ai pas vraiment le choix. Je vais devoir vous cacher quelque part, mais il faudra me promettre de rester discrets. Si j’annonce cela au conseil, votre présence sera mise à jour.
« Au contraire. Je pencherais plutôt sur le fait que quelqu’un voulait nous empêcher de vous retrouver. Ils voulaient nous barrer la route, et je ne crois pas qu’il subsiste un réel danger pour nous si mes objectifs principaux sont finalement atteints. Et aujourd’hui, en m’adressant à vous, j’ai accompli ma mission. « Ce n’est pas prudent… Mais que comptez-vous faire ? Je vais devoir réunir une session au grand conseil. Je voudrais que vous alliez à la baie rondelette. C’est un établissement que j’ai beaucoup fréquenté à une époque quand je suis arrivé dans Matrimethek. Il est situé dans la partie médiane de la cité, à l’air libre. Installez vous là bas et faites vous bien discrets. Je connais très bien le propriétaire. Il est inutile de lui parler de moi, je vous retrouverai là bas dès que je le pourrai. En espérant qu’il ne soit pas trop tard. »
« Très bien, je suivrai votre conseil. »
Leix empoigna son couvre-chef et tendit à nouveau sa paume vers le jeune homme, rompant ainsi la liaison mentale qu’il avait établie dès le début de leur entretien. Jérôme ressentit une gêne passagère, puis repartit à la rencontre de Pastor. Il n’était pas encore habitué à la communication télépathique. Maintenant, tout allait se jouer au conseil.
Jérôme retrouva Pastor, adossé contre un mur, dans la pièce voisine. Impassible, il comptait les minutes en se concentrant sur les dernières paroles de l’oracle Molvnir. Il lui fallait protéger Jérôme. Jérôme réserva ses commentaires pour le moment, puis ils vinrent à la rencontre des batraciens qui attendaient dans la pièce menant au bureau de la secrétaire actilienne. Celle-ci vaquait à ses occupations et leur adressa tout juste un regard quand ils reparurent. « Comment était l’entrevue ? » lança Pavoise.
« Concluante, mais nous devons nous hâter. J’ai rencontré un des batraciens qui siègent à la tête de la cité. Il m’a orienté vers un endroit qu’il jugeait sûr, non loin des entrées. Nous en reparlerons là bas. Je pense que ma mission est terminée maintenant. Mais nous ne savons pas encore si nous courons ou non un danger en repartant par là où nous sommes venus comme si de rien n’était.
« Et où allons-nous ?
« La baie rondelette. Nous irons nous cacher là bas en attendant des nouvelles. Pour brouiller les pistes, je propose que nous utilisions derechef les capsules à induction d’erreur pour nous rendre jusqu’à cet endroit. Qu’en pensez-vous ? Pavoise, te reste-t-il assez de ces capsules ?
« Malheureusement non, il en reste quatre et nous sommes cinq, si l’on considère que Pastor n’en a pas besoin.
« Je n’aime pas ça.
« Toi Jek-rum, tu vas en utiliser une. S’il y en a un qui ne passe pas inaperçu dans la cité, c’est bien toi. Des batraciens, il en court dans tous les recoins. Des humains, pas un seul. Sers toi d’une capsule et nous nous déplacerons avec nos capuches rabattues. » Pavoise avait toujours de la répartie, et cette intervention était judicieuse. L’affaire était conclue et ils purent repartir la conscience un peu plus tranquille.

Chapitre 19

XIX – Le concile.


La tâche s’annonçait compliquée. Dans un contexte politique iotien tumultueux, à l’heure où des peuples d’une autre galaxie débarquaient pour prévoir au mieux les conséquences de la collision entre deux galaxies célèbres, Leix de Drone allait sans le savoir relancer un débat aux enjeux démesurés.
Une heure à peine s’était écoulée depuis la visite de Jérôme dans son bureau, et déjà les membres du concile des sages accouraient pour siéger à une audience exceptionnelle à la demande de Leix, dont aucune requête ne fut jamais prise à la légère auparavant. Les grands débats n’avaient jamais lieu par télépathie. Pour bien se saisir du ton de voix, et de toute la psychologie qui sous-tend certains discours, ainsi que la gestuelle qui est toujours significative dans une conversation, les sessions du conseil s’effectuaient toujours de vive voix, dans une pièce un peu spéciale. Chaque membre avait sa place attitrée, et dans une pièce assombrie délibérément, un projecteur volant miniature venait éclairer l’orateur et projetait une image holographique de celui-ci au centre de la salle. Ces séances étaient ultra confidentielles, et pour Leix il s’agissait de trouver des solutions à un problème urgent. De plus il avait en tête de tenter de confondre un éventuel traître parmi les membres de sa confrérie. Ceci relevait pour lui du scandale le plus vil. Quelques dizaines d’années auparavant, il aurait été aberrant d’imaginer un « traître » parmi les membres de ce conseil. Il avait d’ores et déjà admis l’idée qu’il y avait quelques « fruits pourris » dans le royaume de Iota. Ses moyens étaient limités, et c’était avec une certaine appréhension qu’il s’apprêtait à faire une déclaration impliquant la fameuse Apydia et le non moins célèbre nanolyte auprès du concile.


Les vieux sages étaient environ une quinzaine, et ils reçurent tous, comme à leur habitude, la tunique officielle bleue qu’ils revêtaient à chaque réunion. Les deux batraciens amorantins, Helena du lac d’Alou, Sin Barta de la nébuleuse Kree, le grand gama-tryton, éminence parmi les sages, dont la réputation illuminait à elle seule toute la planète Iota d’une aura magique. Saerkoba Naemeïo, arrière arrière arrière petit descendant de l’incroyablement célèbre Némésis, siégeait également au conseil. Galéga d’Atlus, entre autres songes d’Actile, était une figure de proue du monde des félins. Lorsque le dernier eut franchi la porte de la salle carrée, Leix de Drone leur souhaita la bienvenue et ne mâcha pas ses mots.
« Mes amis. Mes frères, camarades, protecteurs de la cité sacrée, l’heure est grave.
J’ai récemment reçu de source sûre la preuve irréfutable que le nanolyte s’était manifesté là, quelque part dans le plan galactique. » Des voix étonnées se font entendre dans un léger brouhaha.
« Il serait apparu dans le bras d’Orion, ici, dans notre propre galaxie. Je ne vous ferai pas l’affront de vous resituer l’emplacement géographique de ce dernier, il s’agit d’une zone sensible. Pour être plus précis, et je sais que ceci ne va pas plaire à tout le monde, il se serait manifesté sur Gaïadis, la boule bleue que ses occupants nomment la Terre. Mais tenez vous bien : selon mon rapport, fort détaillé par ailleurs, ce rebut stellaire se serait frayé un chemin en plein cœur de la banque universelle des données ondoyantes, au nez et à la barbe de quelqu’un que nous connaissons bien, j’ai nommé Or Tara, Apydia, la bibliothécaire. S’agit-il d’un test ? D’une mauvaise plaisanterie ou d’une coïncidence éhontée, comment savoir les tenants et les aboutissants de cette histoire ? J’avoue m’y perdre moi-même un peu. Mais ceci était le début du problème. Le contrat qui lie Apydia à la banque des données est aujourd’hui très clair : Elle ne peut en aucun cas quitter les lieux, car la dernière fois qu’elle s’est immiscée dans des affaires externes au monde des ondoyantes, elle fut tenue pour responsable d’une grande catastrophe. Elle m’a donc envoyé un messager, pour nous lancer un appel à l’aide. » Sur ces mots, le brouhaha s’amplifie.
« Je sais pertinemment que certains d’entre vous n’apprécient guère Or Tara, celle qui, il y a des éons de cela, prononçait notre destruction. Personnellement, J’ai dans l’idée que nos destins sont voués à se croiser ainsi, et je n’éprouve pas de haine particulière pour Apydia. Je crois aussi que la rancœur qui subsiste vis-à-vis des ondoyantes est plus le fait de l’inconscient collectif batracien et actilien, et que les échos de cette amertume ne résonnent que très peu au sein d’une bulle de délibérations comme la nôtre. Nous devons penser à notre avenir, et considérer cette histoire à deux fois. De plus, le messager en question, dont j’ai préféré taire l’identité, et qui est en lieu sûr au moment où je vous parle, a subi quelques difficultés pour arriver jusqu’à nous. Des gens étaient sur sa trace. Dans la région d’Orvert, il a pu mettre un nom sur l’identité des poursuivants : les constructeurs furent mentionnés. Le commanditaire d’Apydia a pu leur échapper jusqu’à maintenant, mais personne ne sait réellement de quoi il retourne. Voilà pourquoi nous sommes réunis. Au milieu des discussions mouvementées autour des peuplades d’Andromède, nous voilà au beau milieu d’une sombre histoire dont je ne sais pas quoi penser. »
Quand Leix de Drone termina son petit discours d’introduction, les voix s’élevèrent instantanément et chacun voulut prendre la parole en même temps. Quand l’agitation fut dissipée, le débat reprit une forme classique et chaque intervenant attendit patiemment son tour. La discussion s’éternisa, à juste titre. Certains restèrent sceptiques quant à l’implication du peuple des constructeurs dans les affaires de Iota, car de multiples conventions, contrats et accords galactiques stipulaient à ce jour que leur présence dans cette partie du monde était soumise à des notes officielles très précises, et outrepasser certaines de ces mesures impliquait de grandes complications et des possibles échauffements dans l’ensemble des relations extragalactiques. Leix avait délibérément occulté tout renseignement dans son rapport, concernant l’identité du fameux messager d’Apydia. Il avait également omis de préciser qu’il était accompagné par quatre batraciens et un songe du désert. Il voulait également rester discret à propos de la présence de ces gens là dans la cité à l’heure même du conseil. Mais les questions affluaient, et, jusqu’à la limite, Leix s’arrangeait pour répondre à côté de la plaque. A plusieurs reprises, Galéga d’Atlus avait questionné Leix au sujet de l’identité du messager, et maintenant il voulait savoir où il se trouvait, et si on pouvait lui poser des questions. Galéga avait une carrière militaire derrière lui. Grand chef des brigades invisibles actiliennes durant toute sa vie professionnelle, il était un pilier incontournable du concile des sages et ne faisait pas du tout son âge. Leix eut la puce à l’oreille lorsqu’il entendit dans le ton de la voix de Galéga un soupçon d’agacement ou d’agressivité. Il se demanda alors s’il était possible que Galéga soit impliqué d’une manière ou d’une autre dans toutes ces histoires de renseignements, qui auraient filtrés à travers les mailles opaques du grand secret constituant l’objet de la plupart des réunions des sages. Galéga tenait absolument à savoir où était ce messager, et Leix, sans se démonter, affirma que cette personne avait tenu à garder son anonymat pour sa propre sécurité. Galéga n’insista plus, mais il ne réprima pas un profond soupir d’énervement, et Leix se demanda durant toute la suite des débats si leur valeureux stratège aux traits toujours jeunes était vraiment capable d’une quelconque traîtrise. Au terme de la session du conseil, qui dura plusieurs heures, la vérité était mise à nu mais des questions restaient sans réponse. Tous les moyens allaient être mis en œuvre pour entrer en communication avec Apydia, ce qui, quelques heures auparavant, aurait été impensable et presque un sacrilège. La présence des constructeurs sur Iota avait élevé un tollé magistral dans la petite assemblée, et il existait des moyens scientifiques de mettre leur présence en évidence, et ainsi de les forcer à communiquer, ou à déguerpir.


Le nanolyte constituait également une préoccupation de premier ordre pour le conseil de Iota. Désormais, il faudrait mettre tous les moyens possibles en œuvre pour le capturer. Ce démon avait déjà créé trop de problèmes pour le laisser en liberté. Leix sentait que la réunion touchait à sa fin, et se préoccupait de la sécurité de Jérôme et des siens. Au sein du conseil, chaque membre disposait d’une motion spéciale permettant d’imposer aux autres un vote à l’unanimité pour la question de son choix. Leix redoutait bien entendu que Galéga tente de l’utiliser pour appeler le messager à témoin. Ce que Leix n’avait pas prévu, c’était la contagion de curiosité que les questions de Galéga suscitèrent finalement à l’égard des autres orateurs. Hypermnestre, l’experte actilienne en chaologie, puis Sin Barta de Kree, commencèrent à questionner Leix, au moment même où il commençait vraiment à imaginer qu’il avait peut-être confondu le traître dont il soupçonnait la présence au conseil depuis un petit moment. Ceci plongea Leix dans la confusion, car il ne savait plus très bien si sa première impression vis-à-vis de Galéga était alors la bonne.
Il fut forcé d’obtempérer. Il alla chercher Jérôme. Le terrien serait entendu par les sages de Matrimethek en pleine assemblée. Afin de se donner le temps d’aller le retrouver, Leix ajourna la session pour une heure au minimum, et pria tout le monde de rester à disposition. Il se releva doucement, et ralluma les faisceaux de lumière habituels en se dirigeant vers la sortie. Les discussions ne s’arrêtèrent pas là, et rapidement, les membres du conseil des sages se demandèrent comment le dévoreur de temps, celui qu’on nommait plus communément le nanolyte, avait bien pu atterrir de nouveau dans cette portion de l’espace-temps sidéral, alors qu’une centaine d’années auparavant il avait été relâché aux frontières d’une immense galaxie en décomposition, à des éons de là, pour étancher sa soif de temps et son irrémédiable besoin de destruction. Les quelques membres du conseil qui connaissaient personnellement cette entité, pour avoir vécu les évènements suscités, tremblèrent simplement à l’idée de devoir affronter de nouveau ce défi de la nature. Un monstre, auraient dit certains plus directement.


La porte des réunions officielles s’ouvrit. Leix entra dans la salle, suivi de Danaüs et des frères amorantins batraciens, qui patientaient au dehors pour se dégourdir les jambes. Leix tint la porte pour faire entrer Jérôme, dont les collègues étaient restés à la baie rondelette, malgré les virulentes protestations de Pastor. Intimidé, Jérôme osait à peine regarder l’auditoire dans les yeux. Avant d’entrer, Leix l’avait rassuré en lui disant que tout allait aller pour le mieux. Jérôme fut installé derrière un pupitre, sous les yeux ébahis des membres du conseil qui s’attendaient à tout sauf à un terrien, enfant de surcroît. Lorsque Leix de Drone regagna sa place, la session fut rouverte. Au fil du jeu lancinant des questions réponses, Jérôme trouvait lentement ses marques, tous les sens en alerte, très concentré, et bientôt il fut en bonne symbiose avec le reste de l’assemblée, de plus en plus à l’aise dans sa nouvelle peau et ses nouvelles capacités cognitives. Quand Galéga prit la parole, il ne réagit pas tout de suite, et au bout de quelques secondes, il eut un éclair de lucidité, ainsi qu’un bref sursaut de déjà-vu. Jérôme connaissait ce guépard. Il le connaissait, et il devait se souvenir très vite de où, et quand. Il n’eut pas à fouiller ses méninges trop longtemps pour remettre la main sur le lieu et l’instant où il avait croisé ce songe d’Actile.
Ce visage cruel ne pouvait pas s’oublier facilement. Et pour couronner le tout, celui-là était le premier songe d’Actile que Jérôme avait l’occasion de voir sur Iota. L’ironie du sort : il était aussi le traître au sein du conseil, et celui qui venait contacter un mercenaire sur l’île d’Atmendou pour filer le train à l’envoyé d’Apydia, sur la base d’un accord secret passé avec les constructeurs. Il fixait Jérôme, le regard vide de sentiments. Ses pommettes saillantes et son regard de chat aux teintes orangées impressionnaient le jeune terrien qui devait prendre soin de ne pas dévoiler son malaise. Galéga était, comme sur Atmendou, toujours vêtu de sa toge recouverte d’une cape noire ample sur laquelle étaient brodées des larmes jaunes. Cet accoutrement rappelait à Jérôme l’aspect des salamandres. Ce soir là, sur l’île d’Atmendou, Jérôme avait été victime d’une agression et était resté sur le carreau. Il avait parlé à Apydia, puis avait entendu un bruit dans le couloir de l’établissement. Ce songe d’Actile était là, dans le même couloir que ses amis, et il l’avait espionné lorsqu’il rentrait dans sa chambre. Simple coïncidence ? Jérôme n’eut aucun mal à faire le rapprochement avec la présence sur l’île, le même soir, dans la grande cantine, du géobatracien mercenaire qui semblait intéressé par leurs conversations. Ce même batracien, qui, à Orvert, s’était lancé à leur poursuite, et dont le frère avait justement mis Jérôme en garde juste à temps. Pour Jérôme, Galéga s’était rendu sur l’île pour engager le mercenaire, mais peut-être n’était-il pas au courant de leur présence sur l’île à ce moment précis. Cela importait peu désormais. Jérôme avait accompli sa mission, et il devait faire de son mieux pour gérer ses réponses devant l’assemblée des sages, tâche dont il s’acquitta à merveille. Leix de Drone était satisfait, et Jérôme gardait en mémoire le regard sans expression de Galéga, ce qui le fit frissonner d’angoisse. Qui sait à quoi pouvait bien penser cette impressionnante montagne de muscles montés sur pattes en fixant Jérôme de la sorte. Et avait-il encore un quelconque intérêt à mettre la main sur Jérôme ? Difficile de répondre avec certitude.


Quand le petit cérémonial toucha à sa fin, Jérôme eut le privilège extrêmement rare d’assister à la clôture d’une session. Un robot volant, aux allures de moustique géant, circulait auprès de chaque membre du concile pour qu’il y appose sa signature oculaire dans un écran spécial. Le gros moustique s’arrêtait devant l’œil des confrères, prenait marque de son empreinte oculaire, puis enregistrait la signature dans un cahier numérique stocké pour les archives. Ensuite, les sages descendaient de leurs pupitres respectifs et tendaient leur paume en hauteur. L’aura dégagée était si puissante qu’un cercle de flammes bleues apparaissait distinctement, sans dégager de chaleur. De chaque paume prolongées par des griffes ou des ventouses, s’échappait le petit filet bleuté qui en s’unissant avec l’énergie du groupe, formait là une belle gerbe de lumière. Brusquement, les sages prononçaient un petit cri qui correspondait simplement à une salutation, ou à un « au revoir » un peu spécial. Fasciné, Jérôme eut le droit d’assister à la démonstration qu’il existait ici une remarquable unité, et se demanda comment il allait bien pouvoir informer Leix de Drone de ses soupçons. Aussitôt que le rituel de fin fut terminé, Jérôme fit une volte-face et se présenta face à Leix.


« Je dois vous parler seul à seul, absolument. Et discrètement si poss… » Jérôme s’arrêta net, il avait enfin réussi à ressentir le danger. Il savait parfaitement que derrière lui se tenait quelqu’un de mal intentionné, il sentait l’animosité suinter et dégouliner des pores de la peau de Galéga, qui s’empressait d’aller à la rencontre de Leix et Jérôme pour faire valoir ses volontés cachées. Jérôme se tut brusquement, dès qu’il eut senti la présence de quelqu’un derrière lui, et regarda Leix de Drone dans les yeux avec insistance. Par chance, il comprit que Jérôme était gêné par quelque chose, et au même instant il vit Galéga se diriger vers eux. Il prit les devants, et pria Galéga de se soumettre à quelque banale requête officielle dont il avait la charge, pour faire office de diversion. Dans le même temps, il parla à Jérôme suffisamment fort pour que Galéga puisse entendre, et lui intima l’ordre de se rendre chez la secrétaire au plus vite pour mettre en œuvre les préparatifs de son retour. Puis, dissimulant le bas de son visage, il murmura à Jérôme de se rendre dans la salle des textes du cloître, dont la porte était encadrée de lierres sculptés.
Quelques minutes plus tard, Jérôme s’y rendit, suivi de près par Leix de Drone, pour qui la culpabilité de Galéga dans de sombres affaires commençait à ne plus faire aucun doute. Jérôme entra dans la salle des textes sacrés quand il n’y eut plus personne circulant dans le cloître, et Leix chargea un émissaire de ramener les collègues du terrien sur le champ. Leix retrouva Jérôme, qui lui fit part de tous ses soupçons. Le visage du vieux batracien s’éclairait au fur et à mesure du récit, et rapidement il tira les conclusions qui s’imposaient. Il était face à quelque chose de très grave. Il y avait de quoi se méfier, car les constructeurs n’étaient pas des gens à prendre à la légère. Leix avait également une grande appréhension vis-à-vis du peuple des constructeurs. Il s’était toujours posé des questions à leur sujet, notamment celle de leur manifestation vis-à-vis des espèces extérieures. Il y avait fort à parier que ces énergumènes soient des métamorphes confirmés, ce qui expliquerait leur apparente transparence, leur légendaire discrétion, malgré leur immense puissance. Leix connaissait parfaitement la légende de la pierre de l’indivisible lot de l’égalité, et il y croyait.
Il était question que ce fameux joyau aux propriétés magiques leur ait permit un essor technologique sans précédent, et également d’acquérir un état de conscience largement supérieur à la moyenne. Mais ces histoires étaient tellement anciennes qu’elles relevaient plutôt du mythe aujourd’hui. La réputation de ce peuple faisait froid dans le dos, et ils étaient connus pour agir sans se soucier des intérêts d’autres peuples, bien que Iota jouisse d’un statut spécial. Depuis les guerres cosmiques fratricides lointaines, qui donnèrent lieu à de nombreuses légendes, les batraciens, songes d’Actile, certains insectoïdes, avaient passé un accord implicite de non ingérence de l’un dans les affaires de l’autre sans consentement préalable. Mais toutes ces années de domination de la race des constructeurs dans le cosmos leur avaient en quelque sorte affaibli la mémoire, et aujourd’hui ils voulaient récupérer le jeune terrien. Leix de Drone ne croyait plus depuis longtemps en la bienveillance des constructeurs, malgré leur maîtrise de l’espace-temps (après tout le nanolyte disposait également de solides compétences dans ce domaine), et déjà il ne faisait plus confiance en Galéga, qui siégeait pourtant au concile des sages au même titre qu’un frère. La décision de Leix était prise. Il renverrait Jérôme chez lui, ou chez Apydia, mais il fallait contacter cette dernière, et il fallait le faire en secret. Il aurait besoin d’autres personnes de confiance au conseil, mais ceci demanderait encore un peu de temps. Il proposa à Jérôme, aux batraciens, et à Pastor, qu’ils se cachent de nouveau à la baie rondelette en attendant une meilleure occasion de renvoyer tout le monde chez soi en toute sécurité. Jérôme pensait intérieurement, à juste titre, qu’Apydia ne tarderait pas à se manifester. Ces dernières heures, les choses s’étaient considérablement accélérées. Leix de Drone allait devoir choisir parmi ses confrères plusieurs d’entre eux pour l’aider dans son entreprise. Saerkoba Naemeïo était le plus indiqué pour cet état d’alerte. Ce batracien, lointain descendant de la lignée des Némésis, avait gardé au fil des générations tout le génie dont avait fait preuve son aïeul pendant les innombrables guerres cosmiques. Il était, et de loin, le plus savant d’entre tous en la matière. D’ailleurs, les histoires qui tournaient autour des constructeurs lui étaient familières, et il avait fait partie de l’expédition, qui, des années auparavant, avait renvoyé l’entité du nanolyte loin de cette partie de l’univers. Leix contacta son vieil ami Saerkoba, qui fit irruption dans la pièce à peine cinq minutes plus tard.


Saerkoba fut donc le premier averti des soupçons qui tournaient autour de Galéga, et Leix lui demanda humblement de se charger des préparatifs pour la mise en service des générateurs d’énergie. Ces réservoirs d’énergie sourde étaient activés quand d’importants voyages devaient avoir lieu. Ils pouvaient également servir, au besoin, pour contacter la déesse Apydia.
Jérôme avait rempli sa mission : un jeu diplomatique compliqué était engagé, telle une horloge à la mécanique huilée qu’on vient à peine de remonter. Saerkoba était un batracien géant, que Jérôme avait déjà remarqué dans la salle du conseil. Il était vêtu d’une cape rouge recouvrant tout le dos jusqu’aux pieds, et son armure maillée se terminait au niveaux des épaules par deux protubérances bleues. Il mesurait pour ainsi dire une fois et demie la taille de Mahony, que Jérôme trouvait impressionnant de grandeur une fois sur pattes. Saerkoba parlait un langage un peu rustre mais fut sympathique envers Jérôme et ses collègues dès le premier abord, et ne manqua pas de préciser à Jérôme qu’il était chanceux d’appartenir à une espèce comme les terriens. Au contraire de Leix de Drone, Saerkoba affichait une mine réjouie, satisfaite. En fait, il n’en était rien. C’était juste sa façon d’aborder l’existence. Lui aussi sentait la tension qui emplissait l’atmosphère, et il avait eu vent de la migration brutale de plusieurs espèces d’animaux, et notamment de la virée des néphéïdes la veille. Les sages du conseil n’avaient pas encore eu vent de cela, il était le seul.
Il savait pertinemment que si des animaux déguerpissaient en masse, un danger se tenait là, imminent. Il resta pour discuter un moment avec Pavoise, et les autres de Matrimethek, puis il fit la connaissance de Pastor. Il écoutait avec délectation les petites pointes humoristiques de Pavoise qui n’en ratait pas une, et soudainement riait à en faire trembler les murs. Il en perdait presque l’équilibre, et, lorsqu’il se calmait, il pinçait ses deux lèvres au demeurant énormes et boursouflées, à l’aide de deux ventouses, et il écartait sa patte de son visage en continuant de se pincer les ventouses deux à deux. Un large bandeau rouge lui serrait le front, et laissait tomber plusieurs nattes, qui ne devaient pas être ses vrais cheveux. De temps à autres, il secouait brutalement sa tête comme pour dégager les nattes qui lui cachaient la vue. Ils conversèrent longuement de la vie batracienne, en particulier du village de Toutakoutékalé, que Saerkoba ne connaissait pas.
L’heure tournait malgré tout, et il devait enclencher des turbines sans attirer l’attention. Il fallait également qu’il trouve quelqu’un parmi les membres du conseil des sages pour garder un œil sur Galéga, sans provoquer de scandale. Si Galéga était un traître, alors il fallait être impitoyable. Mais le juger sans preuves tangibles serait inacceptable par ailleurs. Mieux valait être prudent pour le moment. Saerkoba fit ses salutations et s’éclipsa de son pas lourd. Jérôme et ses amis insistèrent auprès de Leix à propos de leurs poursuivants, et persistaient à penser que les laisser circuler à découvert dans la cité n’était pas prudent.
Mais, depuis le conseil, Leix paraissait plus sûr de lui, et pensait toujours que la baie rondelette conviendrait parfaitement. Après tout, Jérôme parlait à un des penseurs les plus brillants de sa génération, et à un des doyens de la caste des batraciens. Il pouvait s’en remettre son jugement, et ils acceptèrent finalement de retourner là-bas, mais uniquement s’il se joignait à eux. A cela Leix répondit qu’il était d’emblée dans ses intentions de les accompagner, et que donc cela ne posait aucun problème. Ils se mirent en chemin, et Leix remit la coiffe métallique dont il se servait pour communiquer avec des centaines de personnes différentes.
Il remercia Jérôme et ses amis d’avoir fait tout le chemin pour mettre les dirigeants de Iota en garde, et il félicita les batraciens qui accompagnaient Jérôme d’avoir mis de côté leur éternelle rancœur vis-à-vis d’Or Tara, l’annonciatrice des destructions. Ceux-ci répondirent nonchalamment, comme si cela avait toujours été une évidence, avec une évidente fausse modestie. Jérôme ne manqua pas de les taquiner sur ce point. Ils hâtèrent le pas, et furent rapidement à destination. Leix entra dans l’établissement et fut accueilli en grande pompe par le gérant de la maison. Goran était un personnage sympathique, parent de Danaüs, autre membre éminent du conseil et éternel ami de Leix de Drone. Goran était un hybride. Dans le temps, il avait été un batracien. Il avait tout perdu lors d’un accident terrible qui lui avait valu des années de soins intensifs. Aujourd’hui, son corps était androïde en quasi-totalité. Seul l’esprit avait subsisté, au prix d’une énorme rééducation. Leix, en faisant appel à des savants en cybernétique, et également grâce à ses connaissances sur le corps des crapauds, et ses relations pointues en matière de médecine, supervisa intégralement les étapes de sa guérison. Goran était totalement redevable envers lui et s’occuperait parfaitement de ses invités, sans aucun doute. Goran avait un corps synthétique, un peu abîmé, mais il ne se souciait pas de renouveler son apparence. De son point de vue, seul le fait d’être encore en vie comptait. Il était bien trop heureux d’avoir toute sa tête, et ses imperfections lui rappelaient qui il était vraiment. Autour d’une table, et de quelques coupes de Kitiquanty, Pastor, Pavoise et les autres, savouraient les récits d’un batracien au corps artificiel, tandis que Leix appréciait de pouvoir s’arrêter quelques instants, et constatait qu’il n’avait plus du tout d’occasions de rendre visite à ses proches. Il se faisait vieux, et fut content que la visite du terrien puisse avoir pour conséquence de lui remémorer ces belles choses. Jérôme buvait prudemment le breuvage, et sombrait doucement dans l’ivresse bienfaisante, bercé par les paroles de Goran. Le nectar du pollen de Kitiquanty rappela à Mahony l’anecdote de sa jeunesse qui le fit punir pour avoir bu ce célèbre nectar en cachette avec Pavoise. Celui-ci s’en souvenait également, et retrouva avec joie le fameux goût, qui le transporta dans un véritable rêve. Ra Zoo La appréciait également, et serrait entre ses doigts ventousés les pattes réjouies de Mahony. Le liquide ne tarda pas à faire son effet sur Jérôme, qui confondait bientôt ses pensées avec la réalité. Les vapeurs du pollen échauffaient son esprit, et Jérôme sentait en lui les données holoaxiques perturbées par l’effet de l’alcool. Il tentait de reprendre conscience, enfermé dans son monde, et pendant quelques instants une peur panique le prit, peureux de ne pas pouvoir revenir dans le monde réel, là où Goran berçait son auditoire de belles paroles synthétiques. Paroles qu’il pouvait encore percevoir, lointaines. Très lointaines. L’angoisse cessa soudainement, car il se souvint qu’ils n’étaient pas tout à fait tirés d’affaire. Le plus gros était fait. Il s’accrocha à la voix de Goran, et la matérialisa sous forme d’une corde. Il s’agrippa, et remonta, coup par coup, à la surface. Des phrases éparses, des images, tout se confondait et il fit un effort surhumain pour se concentrer sur la voix du batracien, puis finalement put reprendre le dessus.


« L’alcool de Kitiquanty est bien trop fort pour moi… Je n’aurais jamais du boire cela. » Dit Jérôme dès qu’il eut refait surface.
Et tous éclatèrent de rire. Le malaise de Jérôme n’avait en effet échappé à personne. Les heures s’écoulèrent au rythme soutenu du flux de paroles impressionnant que ce Goran soutenait. Leix semblait apaisé, et finit par se lever péniblement. Saerkoba parût à cet instant, pour faire part au groupe d’invités que le plan se déroulait comme prévu. Il avait chargé des gens d’espionner Galéga, qui devait se douter de quelque chose. Selon Saerkoba, il avait compris que quelque chose se tramait dans son dos et il se tenait tranquille. Il devait certainement pester Leix de Drone pour l’avoir écarté ainsi des étrangers. Mais il ne pouvait pas y changer quoi que ce soit. Les turbines géantes qui activaient les réserves d’énergie sourde étaient en route. D’ici quelques heures, elles seraient opérationnelles et Jérôme et Leix pouvaient donc se concerter et décider d’un retour sur Terre, mais il était préférable de repasser par la demeure d’Apydia. Chaque être vivant dans cette parcelle de l’univers, un minimum informé et ayant la moindre culture stellaire, savait qu’il ne fallait jamais perturber l’équilibre des forces. L’équilibre fragile de forces en constant réajustement, voilà quelle était la préoccupation des espèces stellaires telles que les constructeurs. En utilisant une trame interdite de l’espace-temps, Jérôme avait contrarié cet ordre divin avec son frère. Apydia savait pertinemment qu’il était plus prudent de le renvoyer immédiatement chez lui pour l’équilibre des forces, mais c’était sans compter sur l’implication du nanolyte dans ces histoires. Il paraissait donc plus logique pour Jérôme de retourner auprès d’Apydia pour effectuer les opérations de retour sur Terre. De plus, Jérôme ne connaissait pas encore les implications profondes du nanolyte dans l’affaire de l’encyclique tourbillonnante, et la troublante mésaventure dont monsieur Houdin avait été la victime. Dans cette histoire, ni Jérôme, ni Leix, ni Apydia, ne pouvaient déterminer avec certitude le dénouement. Jérôme était-il à l’abri ? Pas sûr du tout. Où étaient les constructeurs, qui avaient pourtant commandité l’enlèvement du terrien, telle était l’inconnue majeure. Leix s’excusa, et reparti avec Saerkoba pour régler les derniers préparatifs. Goran les salua bien bas, et laissa Jérôme et ses amis se remettre de toutes ces émotions en les installant dans une suite confortable à l’étage. Il s’excusa poliment d’avoir des tonnes de choses à faire, et les laissa seuls. Jérôme bouillonnait d’impatience. Bientôt, il retournerait sur Terre. Il reverrait son frère. Il se réjouissait à cette idée. Il descendit les escaliers et traversa la grande salle de réception qui faisait également office de restaurant, mais à cette heure-ci il n’y avait pas foule. Il ne voulait pas rester enfermé, les effets de l’alcool persistaient et il tenait à prendre l’air. Ra Zoo La rejoignit Jérôme, qui contemplait le petit jardin qui laissait entrevoir une vue splendide sur la vallée. Admirative, elle contempla également le paysage pendant un moment, et demanda à un batracien qui travaillait là s’il était possible de se rendre dans le jardin pour profiter de l’air frais. Il leur ouvrit sans hésitation, et retourna à ses occupations.


« Tu sais, Jek-rum, ces jours que nous venons de vivre furent les plus beaux de toute mon existence. Je doute fort de vivre quelque chose de mieux, dans le futur. Je suis sincère. J’ai toujours cru que ma vie serait triste et banale. Grâce à toi, elle ne le sera plus jamais. »
Et Ra Zoo La pleura, et pleura, comme une madeleine. Ces paroles emplirent Jérôme de bonheur, et il s’exclama : « Ra Zoo La ! » et il la serra fort dans ses bras qui peinaient à enserrer la robuste batracienne. Elle le serra fort contre elle et le remercia encore. Puis, elle remonta à l’étage. Quand Pastor sut que Jérôme contemplait la vue de la vallée, seul, au dehors, il accourut immédiatement. Jérôme rassemblait ses pensées. Il s’était maintenant habitué au symbiote, et son nouveau corps répondait plutôt bien à ses attentes. C’est un peu la mort dans l’âme qu’il sentait que bientôt, il devrait quitter Iota. Il s’était tant attaché à cette planète, qu’il se demandait comment il allait bien pouvoir gérer ce vide.
« Et si tu pouvais toujours communiquer avec tes nouveaux amis, qu’en dis-tu ?
« Apydia !
« En personne. Je te dois une fière chandelle, Jérôme. Tu as fait le plus dur.
« Apydia ! J’attendais des nouvelles depuis si longtemps ! J’étais vraiment perdu sans vous !
« Je suis toujours là. Comme je l’ai mentionné à plusieurs reprises, ces communications demandent beaucoup d’énergie, et elles sont pour moi très pénibles si j’en abuse. Je sais que les sages du concile se préparent à établir une liaison avec mon decepte. Ce ne sera pas forcément nécessaire pour le moment, encore que je puisse comprendre que tu leur aies amené des nouvelles suffisamment importantes pour qu’ils veuillent me demander des explications directement ! « Alors ? Je vais vraiment rentrer ?
« Sur Terre ?
« Oui, vais-je rentrer chez moi ?
« Sans nul doute, tu vas pouvoir rejoindre ta maison en ce qui me concerne. Cela dit, j’ai encore besoin de ton aide. Mais tu dois rentrer, je sais que tu en as besoin. Il est hors de question de te priver de cela.
« Merci. J’en ai grande envie effectivement. Peut-être pourrais-je rentrer et vous aider de nouveau par la suite ?
« Jérôme, tu es merveilleux. Je devrais t’engager pour travailler avec moi. Fort malheureusement je n’en ai pas le droit officiel ! Ma fonction m’interdit ce genre de fantaisies. Je voulais te remercier, j’ai suivi de loin que tu avais pu contacter Leix de Drone, et j’ai eu accès à l’image de Saerkoba Naemeïo, avec qui tu t’es apparemment entretenu. Tu les as donc bien mis au courant, aucun problème ?
« Aucun problème, ils sont au courant, j’ai assisté à une session exceptionnelle du concile.
« C’est un énorme privilège, Jérôme, tu dois en être conscient. Je suis très contente pour toi. Je vais me déconnecter, et je retenterai la liaison quand tu seras prêt à partir. Ont-ils d’ores et déjà programmés ton départ ?
« Oui, pour dans quelques heures, si j’ai bien compris. Ma mission ici est remplie, avec succès.
« Merci mille fois, Jérôme, je te serai redevable pour l’éternité. »
Pastor, qui était descendu, surprit Jérôme dans l’état de transe correspondant à ces moments de communications avec l’extérieur. Il sentit très nettement l’odeur irritante du nuage de magnésium qui s’évaporait doucement dans l’air à chaque fois que la liaison psychique était rompue avec Apydia. Jérôme n’appréciait guère non plus cette odeur.
« Quelle odeur…
« Affreuse en effet. Mais peut-être vous ai-je dérangé ? Pardonnez moi, je suis angoissé, alors que je devrais être content pour vous qui allez bientôt pouvoir rentrer sur Gaïadis. » (Sur Iota, tout le monde connaissait la Terre sous le nom de Gaïadis)
« Pense-tu, Pastor. Je suis plutôt heureux que quelqu’un veille autant sur moi. »
Comme à chaque coupure de communication avec Apydia, une petite nuée de néphéïdes avait fait une apparition de derrière un bosquet aux reflets caramélisés. Les battements rapides des ailes minuscules des néphéïdes claquaient les feuilles des buissons et cessèrent lorsqu’elles entamèrent leur danse caractéristique, sous les yeux de Jérôme et Pastor, qui ne prêta pas tout de suite toute son attention au spectacle. Par le flanc opposé de la montagne sacrée de Matrimethek, en provenance de la voie des cieux, fonçaient trois oiseaux géants, les mêmes qui les avaient poursuivis sur leur route. Ces immenses volatiles, qui semblaient si gentils lors de la représentation à Orvert, étaient férocement déterminés à arracher leur cible à cette montagne. Depuis des centaines de mètres de hauteur, leur objectif était verrouillé et leur vitesse effrénée s’accentuait alors qu’ils resserraient tous les trois leurs ailes le long du corps, tels des obus propulsés vers le camp ennemi. Bien entendu, Pastor aurait peut-être eut une meilleure chance s’il n’avait pas eu la vue bouchée par ce flanc de montagne et toutes ces habitations. Leur arrivée fut tellement brutale que de l’autre côté de la montagne, les habitants de Matrimethek furent enveloppés dans des rafales de vents aussi violentes qu’un ouragan. Les trois rapaces freinèrent leur course, arrivés à portée de griffes, et contournèrent immédiatement la pierre brune du mont sacré, comme s’ils connaissaient à l’avance l’emplacement exact de leur cible. Peut-être se repéraient-ils à l’odeur du symbiote. Pastor se réveilla au dernier moment. « Les néphéïdes ! La troisième nuée !
« Que ?
« Mille sacs de Myrterelles ! L’enfant ! »
En prononçant ces derniers mots, Pastor s’élança de toutes ses forces vers Jérôme. Il voulait l’emmener loin. Il avait attendu ce moment depuis son départ, jamais il n’avait douté de la véracité de la prophétie de Molvnir. Un des volatiles géants battait des ailes par derrière l’humain, freinant ainsi sa course, et tentait d’approcher, toutes griffes en avant, pour se saisir de lui. Jérôme, abasourdi par le vent provoqué par les ailes, s’était par réflexe recroquevillé sur lui-même en se tenant la tête. Un autre volatile arrivait par derrière Pastor et tentait de faire de même, mais Pastor ne le vit point. Le troisième aigle géant survolait la scène, décrivant de grands arcs de cercle dans le ciel de Iota.
Jérôme fit un ultime effort de concentration, et malgré la peur, il se redressa et observa la scène, impuissant. Il était totalement démuni. De plus, l’effet de l’alcool de Kitiquanty persistait. Que faire face à de tels monstres qui vous arrivent dessus ? Fuir ? Revenir à l’intérieur, se mettre à l’abri. Tout alla très vite. Trop vite. Pastor se jeta sur la cuisse inférieure de l’oiseau qui arrivait sur Jérôme, et lui asséna des centaines de coups de griffes en quelques secondes. Pastor eut l’air un instant d’un monstre sanguinaire. Avec ses crocs, et ses griffes acérées, il déchirait la chair de l’oiseau qui hurla d’une façon stridente, se secouant dans tous les sens, et planta aveuglément ses propres griffes à l’emplacement de Pastor, qui lâcha prise immédiatement. En se débattant, l’immense oiseau percuta la façade du bâtiment et toucha le sol dans un immense fracas. Pastor avait pris un mauvais coup, mais il ne sentait pas la douleur. Son unique volonté, c’était de tuer ces horribles bêtes. Il voulait prouver aux batraciens que les songes peuvent rattraper au combat leurs lacunes en matière de construction de bâtiments. La rage monta irrépressiblement en lui, et ses yeux virèrent au rouge vif. Jérôme regardait vers lui, horrifié par ce qu’il venait de voir, et ne le reconnaissait pas. Le sang coulait le long de son bassin et déjà il se ruait sur le deuxième oiseau en rugissant. Jérôme ressentit la frousse de sa vie. Tout allait trop vite pour lui qui n’avait jamais été confronté à un tel danger. Pastor, lui, se préparait à ce combat depuis le début. Sa chemise de flanelle pendouillait tel un haillon ensanglanté. Jérôme commençait à peine à se diriger hésitant vers la porte vitrée de l’établissement de Goran, qui accourait, paniqué, attiré par le vacarme. Mais il n’en eut pas le temps. Le deuxième volatile s’était emparé de son corps qui semblait frêle comme une allumette à côté des pattes robustes de l’oiseau. Mais l’oiseau non plus, n’eut pas le temps d’emmener Jérôme loin de là, Pastor s’était jeté sur sa patte de la même manière qu’avec l’autre aigle. Celui qui s’était cogné au bâtiment se remettait sur ses pattes, furieux. Il n’avait qu’une envie, foncer dans le tas, mais il ne pouvait agir ainsi sans mettre en danger son acolyte. Avec la même furie, Pastor déchiqueta la patte du rapace, qui tenait Jérôme fermement. Jérôme hurla d’effroi, et de douleur car les griffes du rapace le serraient irrémédiablement, et il commençait à prendre de la hauteur. Le troisième oiseau, pendant ce temps, donnait des coups de bec vers la baie vitrée d’où les clients de l’établissement assistaient, ébahis, à ce combat de titans. Des gens s’agitaient derrière la vitre. On dépêchait des coursiers pour s’en aller chercher de l’aide. Goran, excédé qu’on se batte dans sa propre demeure, et qu’on s’en prenne à ses invités par-dessus le marché, ouvrit la grande porte et se saisit d’une lance à double lame qui était suspendue au dessus des comptoirs de la salle de réception, en guise de décoration. Le symbiote de Jérôme réagissait instinctivement à la situation d’alerte et tentait de repousser l’emprise des griffes du rapace en appliquant une très forte pression.
Jérôme sentit nettement les griffes se relâcher et croyait même qu’il était libéré. Ce n’était pas encore tout à fait le cas, mais Pastor, plus redoutable que jamais, entamait l’ascension de la bestiole en plantant ses griffes et crocs tout le long de son corps. Les violents battements d’aile de la bête n’y changèrent rien, Pastor n’en démordait pas. Il griffait, mordait, la bouche pleine de sang. L’oiseau lâcha Jérôme pour se débarrasser de Pastor, la douleur était probablement devenue insoutenable.


Mais c’était trop tard. Pastor était arrivé à portée de son cou. Il trancha la carotide d’un coup sec et puissant, puis retomba sur ses pattes, six ou sept mètres plus bas. Juste à temps pour faire face à l’oiseau, qui, l’instant d’avant, se cognait à la grande bâtisse. Le troisième oiseau tenait Goran en respect, et surveillait difficilement ses arrières. Jérôme avait chuté d’assez haut, et avait perdu connaissance. Un batracien qui observait la scène tenta de faire diversion auprès de l’oiseau géant qui empêchait Goran d’intervenir. Au péril de sa vie, il s’approcha de l’oiseau pour le distraire, et ce dernier orienta son cou vers l’inconscient batracien. Il aurait pu le faire voler d’un seul coup d’aile, mais la rage le poussa à tenter de le mordre. Il l’aurait tué d’un coup de bec. Goran ne se fit pas prier. Il lança son arme de toutes ses forces dans l’abdomen du rapace, qui tomba à la renverse, tué sur le coup. Le choc du corps qui s’écroulait fit trembler le sol. Ces oiseaux étaient de véritables monstres. Pastor, toujours furieux et soucieux de protéger Jérôme, se rua sur le dernier oiseau, mais il n’avait plus l’effet de surprise à son avantage, et cette fois ci l’oiseau voulait sa revanche. Goran tenta de retirer la lance le plus vite possible du corps gisant du volatile, mais tout se joua en quelques secondes. L’oiseau furieux s’empara de Pastor, qui à deux reprises se dégagea, et lui cisailla complètement les pattes inférieures. Dans le combat, les plumes volèrent à tout vents, et chaque combattant y allait de ses cris et rugissements. Pastor avait pris trop de mauvais coups. Sa rapidité s’amenuisait au fur et à mesure que les secondes s’écoulaient, et l’oiseau lui porta un coup fatal, transperçant des organes vitaux. Quand la dernière étincelle de vie quitta le jeune Pastor, il jurait encore solennellement que jamais ils ne prendraient Jérôme, car Molvnir en avait décidé ainsi. Goran entendait hurler le valeureux songe d’Actile, et assista impuissant au coup de grâce. Il venait à peine d’arracher la lance, la passa rapidement à un de ses voisins, alors que les amis de Jérôme arrivaient enfin, et coururent vers lui. Il attrapa ses aisselles et le tira en un éclair à l’intérieur, hors de portée. Il avait comprit que Pastor était déterminé à empêcher les oiseaux de se saisir de Jérôme. Pastor mourut dans les airs. La griffe de l’oiseau géant avait transpercé son cœur et c’est ce dernier coup qui l’avait stoppé dans son élan. Il s’écroula par terre après une chute de plusieurs mètres, recouvert de sang. Les quatre batraciens, qui venaient tout juste d’arriver sur les lieux, ne purent rien faire d’autre que pleurer sur le sort du guépard. L’oiseau qui avait tué Pastor jeta un regard vers son frère qui gisait sur le sol, tué d’un coup de lance, et vers son autre acolyte, qui était mort la carotide tranchée. Et son regard ne se tourna pas vers celui qui tenait la lance, mais vers Pavoise, Mahony, Ra Zoo La, et Logiqx. Le batracien, qui s’était saisi de la lance, ajusta sa visée et jeta l’arme de toutes ses forces vers l’oiseau meurtrier, mais ce dernier esquiva habilement, et reprit son envol. Ses yeux étaient comme du verre pilé, son regard stressant. Ses pattes dégoulinaient de sang, et il braillait de douleur. Pastor l’avait rudement malmené avant d’y laisser sa vie. Constatant leur échec, le mercenaire dresseur d’oiseau chevauchait la quatrième monture, beaucoup plus haut, posté sur la montagne, et il avait observé la scène. Son plan avait échoué. Il se retira alors, et le quatrième oiseau lança un cri strident pour appeler son frère à la retraite. Le dernier rapace prit immédiatement son envol, laissant là ses deux frères morts au combat. Pavoise pleurait et se jeta sur Pastor.
« Non ! Noooooon ! Pourquoi ont-il fait ça au songe ! Il était notre ami. Ils ont tué Pastor… » Pavoise se cognait la tête contre le sol et serrait la dépouille de Pastor contre lui. Jamais les habitants de Matrimethek n’avaient assistés à un tel combat. Ce jour là, un songe d’Actile avait peut-être changé la donne dans les relations intergalactiques. Il avait sacrifié sa vie pour honorer sa parole, car Jérôme avait sauvé celui qu’il considérait comme son unique parent. Le fils spirituel de Molvnir, Pastor d’Eldre, n’était plus. Jérôme se réveilla, allongé dans les bras de Ra Zoo La. Ra pleurait également, et Jérôme sentit les larmes de la batracienne couler sur son sternum. Il prit peur, devinant que tout ne s’était pas passé pour le mieux.
« Où est Pastor ?
« Il…Il est… » Ra éclata en sanglots, et Jérôme sentit la tristesse monter en lui. Le sentiment d’amertume profonde lui pinçait le cœur, et il en voulait au monde entier, et en particulier à ce mercenaire géobatracien, qui voulait absolument le capturer. Dans un tel instant, réfléchir ne servait plus à rien. Jérôme tourna la tête de dépit, et cala son visage dans le creux des bras de Ra Zoo La, puis ses larmes coulèrent également. Après une minute, il se releva, et se dirigea vers la dépouille de Pastor, autour de laquelle il y avait maintenant un bel attroupement. Saerkoba et Leix de Drone arrivèrent, paniqués. Ils questionnèrent les témoins, et assistèrent au calvaire des gens qui perdent un être cher. Ra était toujours à genoux, les yeux globuleux et humides, et montra l’attroupement d’un geste du bras, sans pouvoir décrocher un seul mot. Jérôme s’était frayé un chemin, et vint murmurer quelques mots à l’oreille du songe d’Actile qui était mort pour lui permettre de vivre :
« Tu resteras toujours avec moi, dans mon esprit. Je suis désolé de ne pas avoir pu être aussi courageux que toi. Je ne sais même pas ce qu’il s’est passé. Tu es mon ami pour toujours, Pastor, et j’irai voir Molvnir dès mon retour sur ta planète, pour lui raconter comment tu m’as sauvé. J’espère que là où tu es tu ne m’en veux pas trop. Adieu Pastor. » Et Jérôme repensa à la première rencontre avec Pastor, dans le désert. Il retroussait sans cesse les manches de sa chemise en flanelle, et il avait l’air constamment préoccupé par le sort du terrien. Avec émotion, Jérôme repensa à tous ces moments lorsqu’il tenait expressément à accompagner le jeune garçon dans ses moindres déplacements.
« Il savait. Je me demande bien comment.
« C’est affreux. Mais il me semble évident qu’il savait, en effet. Maintenant il faut vraiment que tu ailles en lieu sûr, Jek-rum. » Pavoise ne supporterait pas d’avoir à essuyer une autre perte, et il tenait à en finir. Il serrait ses poings, impuissant. Tous restèrent devant la dépouille de Pastor pendant de longues minutes silencieuses, jusqu’à ce que l’odeur du sang devienne trop tenace et incommodante. Des secours étaient arrivés. Ils emportèrent le corps de Pastor, qui serait remis à son peuple du désert selon un protocole officiel. Le plan des constructeurs semblait avoir échoué, et c’était là un piètre point positif face à la mort du pauvre Pastor. Plus tard, tous réaliseraient que le jeune songe d’Actile n’était pas mort en vain.

Chapitre 20

XX – La ballade de Logiqx.


Le nanolyte courait toujours. La guilde puissante des batraciens et des songes d’Actile était maintenant unie et déterminée à retrouver cette entité monstrueuse qui était à l’origine de tous les malheurs précédents. Au moyen de puissants générateurs à énergie sourde, Jérôme avait pu repartir vers le decepte d’Apydia. Le départ de Jérôme fut triste. Tout le monde avait sur le cœur la mort de leur courageux compagnon, dont les inquiétudes vis-à-vis de la sécurité de Jérôme s’avérèrent finalement fondées. Les batraciens promirent à Jérôme de retourner dans le village de Pastor pour raconter toute cette histoire à Molvnir. Jérôme, lui, devait partir, mais comptait bien revoir Molvnir pour lui conter lui aussi cela de vive voix, car il gardait en lui un immense sentiment de culpabilité. Les larmes aux yeux, Jérôme pria Pavoise de faire attention à sa discrétion à l’avenir, et de prendre soin de Ra Zoo La et Mahony. Il les remercia tous, et Logiqx, accoudé à l’immense container qui servait de propulseur atomique pour renvoyer Jérôme outre temps, chantonna une ballade dédiée à leur ami humain.


« Oh toi l’humain, toujours sérieux, à la peau double et les yeux bleus,
Oh toi l’humain, Jek-rum, sois bien heureux
Oh toi l’humain, romantique, amoureux des odeurs de nos forêts,
Oh toi l’humain, l’exaspéré, respire bien, calme toi, les batraciens te serrent la main.
Oh toi l’humain, attention, mille ennemis sont après toi, oh toi l’humain, attention,
Les batraciens son avec toi.
Oh toi l’humain, le ptit Jérôme, tu restes bien mystérieux,
Oh toi l’humain, quand tu reviens à toi, les néphéïdes volent dans les cieux
Oh toi l’humain, l’ingénieux, tu nous fais user des ailes volantes,
Oh toi l’humain, le talentueux, reviens nous voir quand tu le veux.
Oh toi l’humain, impitoyable, tu pactises avec le diable,
Oh toi l’humain, même si tu connais Apydia,
Saches que nous sommes pour toujours avec toi. »


Jérôme pleura de nouveau en écoutant la chanson de Logiqx, qui avait improvisé ce petit air, et, avant de repartir, il les serra un à un dans ses bras. Il remercia Leix, et Saerkoba, et se laissa emporter dans le flux de particules.
Après un détour par la demeure d’Apydia, celle-ci le renvoya sur Terre rapidement, consciente de tous les sacrifices que Jérôme avait faits pour elle.
Apydia constata réjouie à quel point Jérôme s’était accoutumé à l’emprise du symbiote. Jérôme lui décrivit les effets de ce dernier sur son métabolisme, notamment l’atrophie complète de ses oreilles, et les muscles qui avaient pris forme au sein de ses cloisons nasales. Il raconta certaines des anecdotes relatives à ce symbiote, et présenta un rapport complet à propos des capacités potentielles de ce dernier lorsqu’il est couplé avec la présence à l’esprit d’une source infinie de données telle que l’holoaxe. Il retourna dans la fameuse salle où il avait, avec son frère Pierrot, assisté à un visionnage de centaines de milliers d’années d’évolution réduites à quelques heures. Il retrouva Psyklapse II qui accéda télépathiquement à tout ce que Jérôme avait vécu ces derniers jours et il eu le cœur ragaillardi. Il était infiniment heureux de pouvoir, par l’intermédiaire de Jérôme, obtenir des images de gens de sa race en regardant le passage dans la soléthée d’Orvert. Apydia et Psyklapse II assistèrent aux prémices de la mort de Pastor en se connectant aux pensées de Jérôme et Psyklapse eut le cœur serré. Apydia, qui n’avait pas de cœur à cause de sa morphologie d’ondoyante, comprenait le chagrin terrible que cela avait pu causer dans l’esprit de tous ses compagnons. Elle découvrit une pléthore de choses grâce au voyage de Jérôme, et avait là de quoi alimenter encore un peu plus sa banque de données. Quand le bilan fut terminé, Apydia mena Jérôme dans la belle pièce des cristaux, d’où il repartirait sur Terre.

Il était d’accord pour revenir l’aider dans la quête difficile pour contrer le nanolyte, et surtout rétablir la balance des forces cosmiques qui avaient été perturbées par son imprudence. Pierrot, sur Terre, terminait l’élaboration d’une machine capable d’établir une communication avec la planète Iota, et également permettant de contacter Apydia au besoin. Apydia fit ses adieux au jeune terrien, et enclencha le processus de déplacement universel. Jérôme sentit une légère gêne, et des effluves d’air frais le traversèrent comme s’il était devenu complètement liquide. Il sentit son esprit se mouvoir dans la salle des cristaux, et voyait distinctement ces derniers scintiller, et osciller entre le bleu vif et le violet. Une chaleur intense se dégagea de la machinerie, et Jérôme dont l’esprit s’envolait en flottant irrémédiablement, vit non sans effroi son corps se dématérialiser, et partir en lambeaux réguliers, absorbés un à un dans un vortex spatio-temporel. Apydia le rassura brièvement par télépathie, pour lui assurer que tout était normal, car il fallait faire voyager l’esprit et le corps par des canaux séparés. Jérôme sentit la chaleur le gagner, et dit au revoir une dernière fois. Il ressentit un léger picotement, et l’image d’Apydia et Psyklapse le regardant prendre le grand départ, resta figé à jamais dans sa mémoire comme le plus doux des souvenirs.


L’instant suivant, il émergeait de ce qui semblait être un long et profond sommeil. Il était en nage, et lutta de toutes ses forces pour ouvrir les paupières.


« Je le savais. Je savais que tu reviendrais aujourd’hui. Je t’ai senti revenir !
Ce que je suis content ! »
Pierrot se rua dans les bras de son frère, et ils se promirent de ne plus jamais se perdre de vue.





















FIN DE LA PREMIERE PARTIE